Le sang du foulard

Le sang du foulard

"La Ménagerie" de Georges Ferney

L'enfance à feu

et à sang

 

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Le roman d’une jeunesse en quête de vie…

 

Ils se prénomment Marc, Guy, Jacques, Charles, Alain. Ils ont seize, quatorze, treize ans… Garçon de famille fauchée, fils d’un bourgeois parvenu, héritiers de famille à particule, jamais ils n’auraient dû s’unir dans le même creuset pour se fondre en une amitié juvénile aux accents chevaleresques !

 

« Ad augusta per angusta »

A des résultats augustes par des voies étroites

allait devenir leur devise…

 

Avides d’aventures et d’imprévus, assoiffés d’actions et d’exploits, rebelles en leur cœur vaillant, cinq garnements en révolte contre les lois des familles décident de mettre «à feu et à sang», sous forme de farces puériles mais non sans conséquences fâcheuses, une sage commune montagnarde assise dans la bouse au pied du Mont Blanc, l’auguste sommet qui en constitue l’or noir – un gros village au microcosme hétéroclite de cul-terreux bien-pensants, de guides-alpinistes pragmatiques cloutés à leur routine, de fortunés touristes résidents blasés et pincés, d’officiels à casquette galonnés d’hypocrisie et grotesques à faire pitié. Le tissu social d’une époque révolue (nous sommes juste «après-guerre» - celle de «quarante»), va subir en pleine saison estivale (période propice au commerce et à l’hôtellerie) les coups de canif d’une bande de gamins qui ne reculeront devant rien, faisant de l’escalade dans les mauvais coups la nouvelle spécialité locale d’un Chamonix… soudain blanc de peur !

 

INCENDIE.jpgCouverture de la première édition (1946)

 

 

Nos conjurés de La Ménagerie, rassemblés en leur repaire végétal «aux ombres mouvantes», se sont totémisés sans le savoir en se choisissant des surnoms de façade, pour le plaisir et par précaution (car la confrérie des cinq chevaliers de la briganderie juvénile se doit d’agir sous le couvert de l’anonymat)! Le chef est le Lion, le garçon agile l’Antilope, le brutal l’Ours et le petit rusé le Renard. Quant à Marc alias le Lion, «assez semblable à la mentalité des conquistadores de jadis», il avait «le goût du vol et de la rapine, la passion de l’aventure sans scrupule», traits socialement condamnables mais qui faisaient bon ménage «avec une certaine loyauté et des aspirations confuses vers un idéal mal défini»…  Le fait est que l’esprit chevaleresque préside en permanence sur ce conflit de société, où une jeunesse fougueuse, réservoir de vie vraie et de sang neuf, s’oppose à des adultes poussifs et convenus, empêtrés dans leurs habitudes et la naphtaline, vivant dans la cire et s’abreuvant de vin blanc, exsangues de tout idéal.

 

Peinture sociale sans concession  

 

Georges Ferney, cinéaste de son état,  a «monté» son roman comme on écrit un film: par séquences plus que par chapitres. Il y a un «pré générique», en «EXT. NUIT» (lire «extérieur»), courtes successions de scènes d’action qui démarrent sur les chapeaux de roues - «à toutes pédales», dit le narrateur. Premières images qui vous plongent dans ce qui sera le lever de rideau sur l’aventure et suggèrera le futur «conflit» (comme on dit au cinéma)… Nouvelle séquence: EXT. JOUR; c’est l’aurore. Nouveaux plans: général puis moyens puis travelling avant. INT. JOUR: successions de gros plans sur d’étranges protagonistes, caricatures de la gente adulte croquées en deux traits mais avec une précision chirurgicale. Ce sont les petits rôles ou «silhouettes parlantes» de la fiction qui se met en place dans la vallée de Chamonix, devenue plateau de tournage d’un film à la fois sombre et guilleret – car le metteur en scène et scénariste y traite avec humour (parfois glacial) ce sujet ô combien brûlant: la délinquance juvénile ! Tout comme cela se voit au cinéma, il y a aussi un "film dans le film" : l'évocation pittoresque et bien documentée, admirablement mise en scène dans sa brièveté, d'une épopée dramatique anachronique; le narrateur nous y conte la "Croisade des Enfants" - pérégrination courageuse d'une troupe de gamins soucieux de libérer le tombeau du Christ, en plein Moyen Âge! Cette digression inattendue, non dénuée d'intérêt, a tout de même allure d'intrusion, alors que l'intrigue commence juste à poindre... L'auteur justifie ce récit à vocation chevaleresque en le présentant comme argument fondateur des agissements à venir du protagoniste principal.

 

 

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Un petit quelque chose de  La Guerre des boutons!

 

 

Le thème qui est de toutes les époques…

 

La légèreté du trait va côtoyer de vrais drames petits ou grands. Le style va naviguer allègrement, sans transition ni «fondu-enchaîné», entre la comédie à la Laurel et Hardy et le naturalisme sombre du Voleur de Bicyclette. Les comédiens adultes y sont pathétiques de ridicule – mais si vrais dans leurs travers malgré le trait forcé du caricaturiste. Les interprètes enfants et ados, au contraire, sont spontanés et naturels, étonnamment authentiques dans ce cinéma-théâtre où seuls les «grandes personnes» sont des guignols. Nœuds dramatiques après nœuds dramatiques, le film se construit, l’intrigue s’épaissit pour atteindre le moment fort où tout va basculer - le «climax» comme on dit au cinéma. Les préludes sont oubliés: le corps du conflit prend le dessus. Les adultes si bien portraiturés disparaissent de la scène – sont mis hors champ. Les enfants se livrent à eux-mêmes faute d’être convenablement aimés «et compris» de leurs familles. Le hasard et la nécessité vont cueillir ces jeunes fruits fragiles issus d’une société où le culte de l’argent et le souci du paraître ont gommé toute clairvoyance quant à la psychologie adolescente. Garçon de parents sans le sous ou fils de familles pleines aux as subissent une même tyrannie: celle du désœuvrement et des frustrations. Les blessures sont profondes et les cicatrices toujours vives. Fuir la prison familiale, tourner le dos aux convenances sociales, goûter à la liberté de penser, de parler, de jouer… Fréquenter des camarades que l’on a choisis et non pas ceux que l’on vous impose!

 

Un livre de salut public

 

M. Ferney avait tout compris! Sa peinture du mal-être adolescent reste actuel – en fait, au fil de nos deux siècles, l’adolescence se suit et se ressemble tellement! L’auteur de ce roman de jeunesse «cri du cœur» avait une incommensurable longueur d’avance sur ses contemporains romanciers dits «de jeunesse» justement. D’aucuns considèrent que ce titre de la mythique collection Signe de Piste est le premier « roman-jeunesse » abordant crûment le sujet de la délinquance juvénile. La thématique y est traitée clairement, simplement, sans détour. Les situations conflictuelles entre les géniteurs et leurs progénitures, l’incompréhension récurrente entre le monde adulte folâtré et l’enfance avide de vérité bridée par les conformismes de tout bord sont posées sur la table du débat, sans état d’âme - avec un parti-pris pour les adolescents, pour sûr, mais un parti-pris justifié par des convictions humanistes.

 

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Georges Ferney était scout et chef scout. Il a organisé, animé des camps, formé des jeunes aux techniques de l’aventure et de la nature. Il a partagé, vécu, joué, chanté avec eux… Il leur a transmis sa passion de l’effort, de la découverte du monde, leur a appris la valeur de la camaraderie, de l’amitié, du respect de soi et des autres, du courage, de la vie…  Homme cultivé et lucide, grand voyageur devant l’Eternel, M. Ferney a su écrire le film d’une jeunesse éternelle qui se perpétue de génération en génération. Et il savait de quoi il causait, ce grand Monsieur! Dans l’histoire de ces jeunes rebelles à l’ordre établi, une troupe de scouts installée en voisin va être le catalyseur - «l’élément déclencheur» dit-on au cinéma-, d’un revirement spectaculaire.

 

Les conjurés de la Ménagerie vont connaître leur propre révolution – des objectifs nobles vont leur être proposés.  Aucune obligation de s’y convertir: chacun usera de son libre arbitre et un seul d’entre eux résistera à l’appel de la forêt des jeux et de l’amitié…

 

Un seul...

 

Son choix divergeant va attiser des braises dont on ne sait si elles donneront un feu destructeur ou des flammes d’espoir.

 

C’est une fable. C’est un questionnement: le scoutisme peut-il sauver un jeune de la perdition ?

 

Tout parent désireux de ne pas abîmer l’enfance de leurs fils (ou filles car La Ménagerie peut aussi se décliner au féminin), peuvent tirer profit de ce livre exceptionnel, véritable «alerte de vigilance» à l’usage des familles. Il n’y est pas dit ce qu’il faut faire mais il y est montré ce qu’il convient de ne pas faire. En cela, sa lecture apportera beaucoup plus aux père et mère que tous les recueils de «spécialistes» de la psychologie de l’enfance et de l’adolescence, façon Dolto !  Dans le pays France (qui, paraît-il, détient un triste record mondial de suicides d’adolescents), les conseilleurs «experts en enfance» de tout poil qui ne cessent de dégoiser sur la question ne se sont-ils pas d’ores et déjà disqualifiés? Cet ouvrage (réédité) devrait être au programme dans les cursus de sociologie adolescente!

 

La trame a pour fondement une "histoire vraie".

 

La force des images

 

Le romancier Georges Ferney, talentueux conteur pour la jeunesse, homme « de terrain », chef scout donc, était aussi cinéaste - à part entière puisqu’il portait (outre le chapeau à bosses!), les coiffes de producteur, scénariste et réalisateur, voire ingénieur du son ! Il réalise et produit le premier « film scout » directement engendré par la mythique collection Signe de Piste (Les Cent camarades), sorti sur les écrans en 1957.

 

 

Robert Lynen vers 1935.jpgAvant la parution de l’histoire dans sa version littéraire, Georges Ferney destinait le récit au grand écran. Le projet n’a pas abouti. La nature scénaristique de cette fiction, nourrie d’un vécu bien réel en tant que responsable scout, saute aux yeux, si j’ose dire, presque à toutes les pages. La première partie surtout, se « voit » comme une suite de scènes rassemblées en séquences, dans une succession de « plans » destinés à présenter personnages et décors, à exposer le « conflit » qui est la substance de l’histoire. Pour sûr, nous avons là la transcription, parfois plus « visuelle » que littéraire, de l’intrigue d’un film qui n’a pas été tourné. Ce montage façon « diaporama » déroute tout d’abord, car le lecteur ne s’attend pas à compulser des fiches de scénariste. Progressivement, on entre néanmoins dans le jeu, oubliant une foule de détails qui se sont accumulés comme autant de notes de réalisateur, dont les intentions n’apparaissent pas d’emblée…

 

Le projet scénaristique remonte au tout début des années trente. D'abord appelé «L'Aube verte», le scénario devient « La flamme monte » avant de... s'éteindre, pour renaître tel un phoenix  sous les presses de la maison Alsatia et avec pour titre La Ménagerie. L'un des rôles principaux devait être incarné par Robert Lynen, (photo ci-dessus), scout éclaireur de France et qui deviendra l’un des compagnons d’armes de Ferney dans la résistance, et Serge Grave (photo ci-dessous). Ce dernier garçon est le Rémi de « Sans Famille » de Marc Allégret (1934) et Baume dans « Les disparus de St-Agil » (1938) de Christian-Jaque. Quant à Lynen, il interpréta François Lepic dit Poil de Carotte, pour Julien Duvivier  (1932) .

 

Le film "La flamme monte" ne réunira pas assez de financement et le projet restera dans les tiroirs.

 

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Il s'agit ici d'une lettre destinée aux différentes associations

des Scouts de France, éclaireurs, etc...

afin de lancer une souscription pour

un financement en participation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Cette rébellion d’un petit groupe d’enfants libérés, que leur défense naturelle protège de la rigidité cadavérique des adultes soucieux de paraître plus que d’être, demeure, pour sûr, un excellent sujet filmique ! 

 

 

Puis s'allume le brasier : au fil de notre lecture, on devient viscéralement complice des personnages clés, compagnon des petits « héros » de l’aventure ! Ce que le lecteur aura eu du mal à assimiler, « en début de film », aura servi, à son insu, à planter les racines des protagonistes dans son inconscient, à construire la compréhension de leurs situations sociales, de leurs frustrations, de leurs déceptions, de leurs victoires…, et aussi, un peu, de la légitimité de leur révolte. Parti main dans la main pour la rigolade avec des caricatures de théâtre de boulevard, le lecteur arrive, à mi-parcours, à lutter côte à côte pour le succès d’un idéal généreux – avec d’authentiques êtres faits de chair et de sang, fragiles mais si combatifs.

 

 

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Derrière le brasier, une ébauche de Fabienne Maignet pour la seconde édition en 2012

 

 
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Dessin original de Robert Gaulier pour la 1ère de couverture (1946) 

 

 

« L’intro » et la « première séquence » auraient gagnées à être réécrites – opinion subjective. En l’état, ces pages ne m’ont cependant pas gâté le plaisir de la lecture puis de la relecture du roman. Assurément, tout l’intérêt de « ce film » littéraire commence avec l’incursion dans le repaire des bêtes fauves – ces jeunes garçons en détresse en mal de noble cause. L’époque, les usages d’autrefois, des invraisemblances, ne gomment en rien l’acuité contemporaine du propos. La société est toujours bétonnée dans le prêt-à-paraître ; le regard faussé du « visage pâle » sur la troupe de scouts est en tout point celui des « non-initiés » de 2016; les a priori de Marc, Guy, Jacques, Charles et Alain n’ont rien de désuets ! Quant aux revirements des uns et à la rébellion tenace de « l' insoumis », ils sont crédibles et actuels. L’enfance et l’adolescence sont capables du meilleur et du pire…, à toutes les époques. L'actualité de ce début du 21ème siècle confirme ce postulat.

 

Le titre a été réédité en 2012 chez Delahaye dans sa version d'origine (texte et illustrations intérieures).

 

 

Ci-dessous, une page du manuscrit... "tapé à la machine" et quelques fragments de braises !

 

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Style

 

Après le lever de rideaux sur la commedia dell'arte, l’histoire devient tonique, émouvante et les bons sentiments n’y sont pas pathétiques. Le lecteur-spectateur se laisse emporter dans un tourbillon juvénile de flammes dévastatrices, purificatrices d’une souffrance enfantine due à la vanité de la comédie humaine. Le style du conteur, qui écrit d'abord sur le ton de la farce, est inspiré, efficace, alerte. On absoudra l'auteur des passages emphatiques qui plombent épisodiquement la narration - la grande culture et le goût de la belle écriture peuvent inciter la plume à prendre des envols au détriment du récit! Il s'agissait d'un deuxième roman (son premier titre "Fort carillon"  est publié en 1946 chez Alsatia). Les jeunes lecteurs d'aujourd'hui auront quelque difficulté à en savourer tout le vocabulaire, riche et éloquent, agrémenté d'une syntaxe soignée qui n'a assurément rien à voir avec ce "qui se fait - s'écrit" de nos jours, où la communication "sms"  l'emporte sur l'écriture! Le style reste donc "d'époque" - avec le charme "désuet" que l'on y peut trouver -, mais la fiction demeure ancrée dans le présent par le fond si ce n'est par la forme...

 

Enfants et adolescents du début de ce siècle embarqueront aisément sur ce navire "pirate" d'un autre âge, vaisseau armé d'un imaginaire somme toute si proche de leurs rêves actuels. Le jeune lecteur saura prendre ses marques dans le repaire de La Ménagerie, s'attribuer un "totem" , jurer loyauté et amitié indéfectible à la bande des chenapans!

 

 Choucas

 

 

 

Note d'un lecteur éclairé avant parution..., et après des modifications suggérées.

 

compte rendu partie 1 -  LA MENAGERIE.jpg


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Il s'agit là de deux lettres de Pierre Lamoureux alias Jean-Louis Foncine, alors rédacteur du magazine « Scout »

 

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Petite lettre Foncine  mars 1946.jpg


La mise en page et les montages visuels sont de Choucas. Christian Floquet, ayant droit de Georges Ferney, a aimablement  communiqué à la rédaction les documents utilisés ici (leur reproduction est interdite sans l'autorisation expresse de M. Floquet) et de nombreuses informations "de première main".

 

La mention suivante est insérée à la demande de Christian Floquet : "Je souhaiterais, à propos de cette publication sur ton blog, remercier plusieurs personnes pour l'aide et les documents qu’elles m'ont fournis! Il s’agit de Messieurs Alain GOUT, Pierre VAULTIER, Joseph-Henri CARDONNA et Michel BONVALET."  

 

Livre en vente chez Delahaye (Signe de Piste N°19) et en librairie

 

 

 

 

 

 



14/03/2016
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