Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 45 (fin)

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Où l'on voit que Mouche

a de la suite dans les idées

 

 

 

 

La butte rocheuse est visible de loin, émergeant d’entre des buis épais ; « C’est là-bas ! » fait Yug, le bras tendu et le doigt pointé vers le nord. Grands sourires chez Mouche et Furet ; ces deux garçons auraient été navrés d’un nouvel échec de leur « petit indien d’Amazonie ». On se fraie avec moult difficultés à travers une « jungle » qui bruit comme du papier de soie froissé… Un haut chêne blanc, qui domine tout le secteur, confirme la piste : « Le chêne ! Je reconnais ce chêne… Le trou est à deux pas de cet arbre ! » L’approche est garante de la virginité des lieux – c’est ce que pense la patrouille. « Il faut être braconnier pour oser s'empêtrer dans ce bordel ! » juge Wapiti. Yug se souvient : c’est en suivant une coulée de lapin de garenne pour poser des collets qu’il s’était enfoncé dans ce fatras végétal. En prospection, les spéléologues ne font pas tant de zèle ! On sait que le paysage s’est métamorphosé au fil des siècles : ce qui est embroussaillé aujourd’hui ne l’était pas il y a trois mille ans. Les buis et genévriers ont habillé les lapiaz, les chênes blancs ont quasiment disparu au profit des chênes verts… Ainsi va la vie d’un karst méridional. Un aven-citerne ? Cela rappelle le passé pastoral de la région, l’époque où, foi d’archéologues, des familles, des tribus habitaient ici avec leurs troupeaux, parsemant le site de ces réserves à eau dont nous connaissons désormais la nécessité. Dans la patrouille, nul ne doute : l’aven-citerne de Yug n'aura jamais encore été visité par l’homo-sapiens « moderne » et contemporain ; on fera donc une « première ». Ce camp d’été si bizarrement commencé sera bel et bien à marquer d’une pierre blanche - d’un morceau d’urgonien, bien sûr ! « Ce sera l’aven de Yug ! » décide Mouche, sur un ton qui n’admet pas de réplique. Le C.P. sourit, affichant son plein accord. Le cul de pat’ pose un regard attendri sur le benjamin : ce sacré moustique, c’est un bon p’tit gars !

 

 

 

L’orifice de l’aven a une allure de petite grotte, malicieusement dissimulée derrière un bosquet d’épineux. Une petite pente de pierres brisées y permet d’accéder ; une sorte de voûte « en plein cintre » fait office de fronton à soixante centimètres du sol. A l'époque préhistorique qui nous intéresse, cette entrée de caverne devait être beaucoup moins colmatée par les pierres - peut-être même qu'on pouvait y entrer debout...  « Voilà ! » dit Yug, sans fierté mais avec la satisfaction d’un « devoir accompli ». Au fond, l’enfant du Cabanon des Vignes a-t-il peut être un désir de gratifier les Choucas d’une juste récompense : n’est-ce pas grâce à la patrouille libre des scouts de Saint-Ange-sur-Rhône que l’orphelin a retrouvé la trace de son père ?

 

 

 

Et la parole.

 

 

 

« Superbe entrée ! s’enthousiasme Wapiti. – Beau p’tit porche ! » poursuit Panthère. Les scouts spéléologues sont fébriles, d’une saine fébrilité (si je puis dire) car cette fièvre-là est consécutive au bonheur, à une excitation merveilleuse. « Tu l’auras ta deuxième ‘gourde’ ! » déclare Wapiti à l’adresse de qui vous savez. On peut ramper aisément sous le linteau en urgonien magnifiquement ‘moulé’ par la corrosion, embelli de mousses épaisses aussi vertes que du sirop de menthe. Le soleil vient frapper cette parure naturelle de délicates taches de lumière, provoquant des reflets soyeux. « Dommage qu’on n’a pas de pellicules couleurs ! » regrette Panthère. Rémi-Furet part « en éclaireur » dans cet antre accueillant (il adore ça, nous le savons). « Attention aux blaireaux ! recommande Renard. Tu sais qu’ils ont horreur d’être dérangés ! » Une courte trémie, modeste toboggan qui écorche coudes et genoux, conduit à l’antichambre d’une nouvelle aventure. Suite à l’antichambre, la voûte, descendante fuit vers une galerie. Le sol, accusant une forte déclivité, est humide, construit d’un plancher de terre argileuse tassée par les siècles et les passages des hommes du passé. L’air est frais, déjà saturé d’humidité, sentant bon la caverne. Cette salle est de belles dimensions : à vue de nez des topographes chevronnés que sont Renard et Aigle, on peut annoncer huit mètres de large et trente mètres de long  ; la hauteur de la galerie va de trois à sept mètres. Des concrétions ornent le plancher ici et là, au plafond et sur les parois, qui apparaissent, s’effacent dans un théâtre d’ombre et de lumière au gré des mouvements des frontales à acétylène. Les scouts-spéléologues exultent avec force exclamations joyeuses et Arthur, « l’inventeur » de l’aven de Yug, les observe, silencieux, savourant modestement le plaisir du cadeau qu’il leur offre. L’enfant de la garrigue, qui a exploré la cavité quelques années plus tôt avec une simple lampe torche, « en solo » et après la disparition de son père, laisse poindre quelque étonnement devant le charme de cette salle décorée, dont il n’avait connu que des vues fragmentées et fugitives… A l’époque, l’enfant était résolu à ne point divulguer cette caverne, décidant de la protéger de toute nouvelle intrusion comme on veut préserver son jardin secret. Les choucas furètent de droite et de gauche, s’émerveillant de la beauté des concrétions vierges de toute souillure, joliment colorées de teintes ocre comme un soleil couchant, de tons corail, de jaune comme le citron ou blanches comme la neige. Ce n’est pas « le Plafond de Cristal » de la grotte du lac Vert* (pensée qui traverse l'esprit de Rémi) mais c’est tout de même un bijou souterrain de Dame Nature ! Renard opine : « Arthur a eu raison de ne pas en avoir parlé ! C’est une petite merveille qu’il fallait préserver des visites sauvages ! – C’est par ici ! » fait Yug en indiquant une excavation latérale. Les Choucas n’oublient pas qu’ils sont dans une grotte-citerne et qu’un précieux « matériel » préhistorique y est conservé depuis des millénaires. Les garçons se sont regroupés à la suite de Yug ; ils marchent à présent sur une boue rouge, à demi-sèche, une terre riche en oxyde de fer. Rémi a le nez en l’air, juste sous une grappe de stalactites tassée contre la paroi. « Là ! Des traces de suie… » Des marques noirâtres, partiellement recouvertes de calcite translucide, attestent l’usage ancien de torches, flambeaux d’un corps résineux, de fumées charbonneuses ; le doute n’est pas permis : les hommes du passé sont venus dans ce « réservoir » enfoui en laissant involontairement les indices de leur passages. « On va peut-être trouver des dessins préhistoriques? » espère Mouche. Dressé sur des cailloux, sous une imposante stalactite, un récipient en terre grisâtre, cylindrique à fond rond, de quelque quarante-cinq centimètres de hauteur sur trente-cinq de diamètre, intacte, soudé par la calcite sur sa base, s’expose dans cette niche reculée, Saint Graal d’argile destiné à recueillir non le sang du Christ mais la précieuse et vitale eau de suintement qui, goutte à goutte aujourd’hui, s’écoule de la concrétion. Il a plu : l’eau d’infiltration a rempli le vase. Une fissure à peine perceptible fend la poterie sur le côté, sur la moitié de la hauteur depuis le col ; un mince suintement s’en échappe. Un dépôt de calcite a formé quelques veines sur le ventre de la poterie. « C’est fantastique ! » s’exclame Renard. – Bravo, Yug ! » ponctue Wapiti. Furet inspecte le sol à proximité du socle de pierres qui maintient le vase. Il remarque l’impression des godillots d’un enfant - qui datent de la première visite d’Arthur et puis, et puis…

 

 

 

« Oh ! Là…, des empreintes de nu-pieds..., je veux dire, de pieds nus ! »

 

 

 

En partie écrasées par les semelles des chaussures enfantines, des marques en creux de pieds dénudés sont figées sur le tapis argileux ; on en dénombre six – les empreintes, dont certaines sont partiellement décomposées, témoignent de la présence en ces lieux de deux personnes de pointure différente, probablement avec un enfant (assertion de Furet-Sherlock-Holmes). Les cris de joie fusent dans un élan collectif spontané : « Les orteils des hommes préhistoriques ! s’égosille Mouche en s’étranglant, les yeux ronds comme des agates. – Attention de ne pas les écraser ! » réagit promptement Renard. Après qu’on ait examiné attentivement les traces de pas des anciens « usagers habituels » de la citerne, Wapiti plonge délicatement une main dans le vase à eau, la remonte avec la paume en vasque qu’il porte à ses lèvres. « Délicieuse, cette eau ! » fait-il sur un ton comique. Les autres scouts l’imitent aussitôt. L’Enfant Sauvage s’asperge la figure avec l’eau magique ; son geste n’est pas théâtral mais un réflexe propre à sa nature. Le C.P. rappelle la consigne d’Arsène H. : « Surtout, ne touchons à rien ! – ...N’est-ce pas, moustique ? insiste le second, sur le registre taquin. » Le benjamin ne fait cas du harcèlement gentillet de Wapiti ; il s’éloigne un peu du Graal, prend du recul pour mieux le considérer puis, les mains sur les hanches, pointant son nez fluet vers Renard-le-scout-savant puis vers les autres garçons : « Vous croyez que cette gourde a plus de quatre mille ans ? »

 

 

 

Le ton est sérieux et la voix chargée d'émotion.

 

 

 

Fin

  

 

Lexique

 

Tons corail : de la couleur de certains coraux d'un rouge orangé.

Saint Graal : terme mythique (légende d'Arthur) pour désigner le calice qui aurait recueilli le sang du Christ. Cette coupe légendaire, jamais trouvée, aurait été conservée par les Templiers...

 

 

 



15/10/2019
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