Le sang du foulard

Le sang du foulard

Feuilleton épisode 5 : Un drôle de bonhomme

Roman-feuilleton

La partie IV est sur ce clic

 

V

Un drôle de bonhomme

 

La chose accrochée à un mètre au-dessus du bassin était les restes décomposés d’un jeune mouton, à peine reconnaissables. Des asticots en abondance le recouvraient, tombant dans l’eau en « goutte à goutte ». Un amas bouillonnant de poissons s’agitait sous la charogne, et les scouts comprirent qu’il s’agissait d’un élevage de truites auquel le vieux paysan servait une pitance « naturellement » distribuée. Wapiti se précipita sur un côté de la cour pour vomir. Mouche dégaina son couteau et le plongea dans le cercle des poissons gloutons pour les disperser – une expérience conforme à ses habitudes ! « C’est dégueulasse ! - s’écriait Aigle. - Foutons le camp ! - proposait un autre. – Il est fou ce bonhomme ! » hurla un troisième. » Rémi, légèrement en recul, craignait que la nuitée en grange fût compromise. Jean-Pierre, douze ans, vif et volubile, totémisé Renard Bavard, osait tempérer : « Pas si bête ! jugea-t-il, le gars est malin : il a inventé une machine de distribution automatique de nourriture ! – Oui, mais ça pue ! » Wapiti revint au bassin pour se rincer la bouche à la fontaine, non sans exprimer un dégoût affirmé. L’un des scouts, qui explorait la cour, pointa un index sur une fenêtre de la ferme, située à l’étage. « Regardez, là ! » Une enflure sombre, brunâtre, presque noire, mouvante, vibrait sur le rebord de la fenêtre grande ouverte. On fit alors attention au bourdonnement aigu qui provenait de cette nouvelle masse mystérieuse. Comme de petites choses voletaient à proximité, Mouche émit une hypothèse : « Des abeilles ! Ce sont des abeilles ! Un amas d’abeilles ! – Un essaim ? supposait Aigle. – Ou des guêpes ? fît un garçon. –  Soyez prudents ! » recommanda le CP. A cet instant, un cri roulé non agressif descendit du vallon suivi d’aboiements brefs et autoritaires. Les scouts n’hésitèrent pas à identifier l’homme qui « parlait » aux moutons qui le précédaient, sur l’étroit sentier pierreux dont le terminus était la cour… « Le père Arnaud ! – fit Aigle. – Moi, je dors pas ici ! » prévint Mouche. Des sonnailles cristallines accompagnaient le petit troupeau. Le chien, petite boule de poils couleur renard se mit à courir pour venir près des scouts. Un homme frêle, voûté, à chemise à carreaux, au visage parcheminé dont les yeux clairs étaient partiellement dissimulés par une casquette de toile aussi crasseuse que râpée, avançait d’un pas lent mais sûr, en s’appuyant sur un bâton « de berger », solide baguette munie d’une longue lanière de cuir. Le bonhomme tenait sur un bras une veste épaisse, aussi usée que lui. On l’entendit prononcer entre les dents ces mots : « Les scouts ! ». C’était dit sur un ton neutre, une sorte de propos qu’il tenait pour lui-même. Se trouvant près du bassin, il s’arrêta et toisa les garçons. Les brebis faisaient de même. Le chien reniflait les pieds des scouts et bavait généreusement sur leurs chaussures. L’homme sentait fortement une sueur au goût de paille et de foin et le crottin de mouton. Ce n’était pas une odeur écœurante mais celle de la vie au grand air. Il avait une barbe de trois jours. « Salut, les scouts ! Comment ça va ? – Ça va ! répondit Aigle. – Bonjour ! »  ponctua Wapiti en s’éclairant d’un généreux sourire et en tendant une main. Toutes les mains furent serrées. « L’abbé Gerland m’a prévenu… La grange est à votre disposition… Faut pas y fumer, voilà tout ! …Et pas faire du feu ! – Cette eau est potable ? » s’enquiert Renard. – Elle est potable ! C’est le drainage d’une source du vallon. Et regardez mes bébés ! (il désigna les truites qui frétillaient dans le bassin) Ils se portent pas ben ? hé ? (Les garçons se regardèrent d’un air entendu) – Faut dire qu’ils sont bien nourris ! s’amusa Wapiti. – Hé ! C’est moi qui ai inventé ce distributeur automatique de viande ! ». Les scouts supportaient mieux l’odeur de putréfaction… On s’habitue à tout ! « Mais venez-don’ boire un verre à la maison ! ». Aigle promena son regard de chef sur la patrouille et acquiesça en inclinant le menton.

 

On regarda le père Arnaud « fermer » sa cinquantaine de brebis dans la bergerie, contiguë de la grange, laquelle se trouvait prise  en sandwich entre elle et l’étable. La cuisine était la première pièce de la ferme, fraîche et spacieuse et mal éclairée. Un gros fourneau éteint et une longue table en bois massif avec un buffet garni de courriers et journaux qui s’acoquinaient avec un poste de télévision, constituaient l’essentiel du mobilier. Une odeur de bois sec, d’humidité et de moisi succédait avantageusement à celle de la viande putride ! Le vieil homme offrit un vin rouge aux scouts, infect, qui est convenu d’appeler de la « piquette ». Il le servit dans des verres d’une propreté douteuse et piqués de chiures de mouches. Le benjamin n’accepta que la moitié d’un verre. Les scouts hésitaient à boire… Soudain, sans prévenir, le paysan prit des deux mains le poignet gauche de Wapiti. Stéphane pensa que les dimensions exceptionnelles de ses « paluches » justifiait cette « inspection » ! Il n’en était rien. Le père Arnaud baissa les paupières et dressa le menton. Quelques mouches grasses aux reflets violets troublaient un peu le silence. Les scouts se regardèrent. Une mouche insolente se posa sur le poignet « en observation » de Wapiti.

 

« Tu vas passer beaucoup de temps sous terre, garçon ! Je vois aussi une longue attente… Je vois de l’eau, beaucoup d’eau… de l’eau verte…, et…, et… du sang !

- Vous êtes voyant ? risqua Mouche.

- Chut ! fit Aigle qui se prêtait volontiers au jeu, bien qu’il ne croyait pas aux extra-lucides et refusaient d’expérimenter les sciences divinatoires.

- Quand ? Où ? questionnait Renard.

- Pas demain, pas encore… Cet été, peut-être…

- Vous avez-vu quoi au juste ?  insista Renard.

- C’est flou… De simples visions troubles… »

Puis il fixa ses yeux dans ceux de Michel, l’un des garçons enfants de chœur (non pas « l'angélique» de Notre-dame que connaissait Rémi), revêche « à la ville » mais bien intégré dans la patrouille (son caractère affirmé surprenait Rémi qui prêtait aux servants de messe des traits plus dociles !). Il avait treize ans, de type osseux, au visage creusé, avec des yeux bleus très clairs qui vous perçaient comme des flèches. Son totem était « Panthère Bondissante ». « Tu me donnes ton poignet ? ». Panthère se plia à cet étrange rituel. Là encore, le vieil homme prévoyait « beaucoup de temps passé dans l’obscurité, le froid… avec de l’eau, de l’eau verte… ». Aigle répliqua que la patrouille ferait de la spéléologie cet été, et qu’il serait donc normal qu'elle connaisse des conditions hostiles comparables à celles mentionnées par le père Arnaud.

 

« Vous serez en danger, les garçons ! rétorqua le bonhomme. ­– Le sang ! » rappela Renard à la patrouille. Aigle décida qu’il était temps de clore cette séance de divination inattendue. « On va s’installer pour le bivouac ! dit-il en se levant. – Et préparer la popote ! crut utile de préciser Mouche. – C’est quoi, cet essaim sur la fenêtre ? demanda Mouche. – Ce sont mes amis ! » Quelques minutes plus tard, les scouts se trouvaient dans une pièce du haut. La chambre à coucher du fermier, où un gros édredon  au rouge défraîchi exhibait sa panse sur un lit ancien, était éclairé des dernières lueurs de la journée par une unique fenêtre, à l’est, du côté du cirque de Pré-les-Fonts ; grande ouverte, cette fenêtre laissait pénétrer à l’intérieur des centaines d’abeilles qui zébraient l’espace sans se soucier des visiteurs. L’essaim, posé sur le rebord, était « à demeure », presque locataire du père Arnaud ! Le paysan certifia que les abeilles vivaient en bonne entente avec lui et que les scouts n’avaient rien à craindre. Pour appuyer ses dires, il posa une main à plat sur l’essaim et appuya fortement, écrasant ainsi une multitude d’abeilles… Puis il en prit une poignée qu’il écrasa également avant de lâcher le contenu de sa main sur le sol comme on laisse retomber des miettes de pain. Ces gestes destructeurs choquèrent la sensibilité des scouts et la notion qu’ils avaient du respect de toutes les vies, fussent-elles minuscules… Mais que dire à leur hôte, un être aussi singulier, visiblement convaincu d’être dans le « normal » et qui ne manifestait aucune sauvagerie dangereuse ? En réduisant en bouillie ses « amis » abeilles, il démontrait simplement qu’elles lui été totalement soumises ou dévouées ! Il était hospitalier et affichait ses excentricités sans la moindre malice. Mouche, qui avait examiné la chambre dans tous ses recoins, mentionna la présence d’un accordéon posé à même le sol. On apprit que le père Arnaud était un excellent musicien et qu’il avait joué dans toutes les « grandes maisons » du Vercors drômois. Aigle suggéra à l’attention de ses scouts : « Ça pourrait faire la veillée ? » Le vieil homme, flatté de l’invitation, la déclina toutefois car il voulait se coucher de bonne heure. « Pour notre camp d’été, alors ?  proposa Renard. – C’est promis, les scouts ! ».

 

Un repas chaud fut hâtivement confectionné à l’écart de la grange – et du bassin –, fait de petits pois en boîte et d’une omelette avec des œufs achetés au père Arnaud (la patrouille avait quitté son local avec un minimum de vaisselle et un réchaud à gaz de randonneur). Un ciel noir piqué de myriades d’étoiles éclatantes s’étendait au-dessus de la tête des Choucas. Il n’y avait pas de lune. La fraîcheur des gorges avait succédé à la canicule de la journée. A la lueur des torches électriques, pour ne pas utiliser la lampe à pétrole (ce qui aurait pu effaroucher le paysan qui redoutait les incendies), emmitonnés de leurs blousons dont l’extérieur était mouillé de rosée, les choucas récapitulèrent les « évènements » de leur journée, consacrant davantage de paroles au « cas Arnaud » qu’aux éléments si positifs concernant leur camp d’été. Des meuglements de plus en plus rares rappelaient la proximité de l'étable et quelques bêlements celle de la bergerie. La grange disposait d’un portail qui refusait de bouger pour se refermer. Une montagne de ballots de paille s’élevait sur un côté tandis que des ballots défaits s’entassaient en face. L’odeur particulière de la paille, enivrante, à la fois sucrée et âpre, saisissait la gorge. Rémi vivait ce soir son premier bivouac ! L’air mordant du dehors n’entrait pas dans la grange pourtant restée grande ouverte. Une chaleur naturelle émanait de la paille, enveloppante, douce, hospitalière. Chacun se « modela » une place en creux, sans pour autant s’éloigner du groupe. Les torches éteintes, un noir absolu allait fondre sur les corps et nul n’avait envie de se sentir isolé ! Rémi, habilement, réussit à s’intégrer entre deux garçons, désireux de se sentir protégés sur ses côtés. Il avait pris la précaution de garder sa gourde à hauteur de la tête, prévoyant que la poussière de la grange pourrait provoquer un assèchement de la gorge. La patrouille conversa longuement à propos du père Arnaud ; le vieux paysan avait totalement gommé de leurs pensées le souvenir immédiat de leurs belles découvertes de la journée. Puis progressivement les paroles s’éteignirent, les phrases ne s’achevaient plus… Des ronflements commençaient à habiter la grange, obscure comme un caveau. De petits bruits à peine distincts couraient ici et là, probablement provoqués par des mulots ou autres bestioles de la campagne. De temps en temps, très espacés, des tintements subits de sonnailles traversaient les murs de pierres, depuis la bergerie ou l'étable. En tournant la tête sur le côté, Rémi pouvait voir un immense rectangle noir où brillaient des étoiles. Il se pelotonna dans son sac de couchage, écouta un peu le souffle régulier et rassurant de ses compagnons déjà happés par un profond sommeil. Il recula au plus loin son état de veille, tant il se sentait bien, convaincu de se trouver au seuil d'une vie nouvelle; le monde aurait pu vaciller!

 

Il fut le dernier à perdre conscience…     

 

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18/01/2015
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