Le sang du foulard

Le sang du foulard

Une veillée scoute...

Les scouts,

le berger

et les moutons

 

"Ça a marché la paille ? (...)

- Impeccable ! Les scouts m’ont bien aidé ! Je vais sortir le troupeau dans un instant… Ce soir, je vais à leur méchoui… Vous y venez ?

- On y sera.

- J’y serai aussi ! fait Didier.

- Ils t’ont invité ? demande Sébastien à Léonard.

- Ils m’ont invité… J’y serai ! Alors, comme ça, tu vas bouffer ta réforme ?"

 

 ...Et c'est ainsi que des "visages pâles" vont se joindre à des scouts, en camp sur un "grand causse", au cœur de la Lozère, pour leur "méchoui du 15 août". L'action se passe dans les années quatre-vingt dix... Il s'agit ici de l'extrait d'une fiction non publiée, nourrie de moments vécus. Cette veillée du 15 août a bien eu lieu mais sous un splendide ciel étoilé! (Le Vol des vautours de Gérard Foissotte - manuscrit déposé en 2001)

 

10

 

Nuit. Le ciel a tourné à l’orage. Éclairs à l’horizon. Les collines, à l’ouest, exhibent de lumineux linceuls fugitifs. Champ caillouteux avec herbe clairsemée à proximité du village de Nivéole. Grand feu de bois dans une fosse. Tout cela sent la « veillée scoute »..., et la viande grillée. Un mouton embroché rôtit au-dessus de la fosse. Trois garçons de seize à dix-sept ans, chemises et casquettes rouges avec logo « Scouts de France », lainage noué sur le dos ou autour de la taille, surveillent la cuisson. L’un d’entre eux tourne la broche. Cédric commence à jouer de l’accordéon. Autour du feu sont assis une vingtaine de personnes, des garçons de douze à dix-sept ans, Sébastien, Michael et Léonard, côte à côte, et Jean-Louis, Catherine, Didier et le Curé de Hurlyas-l’Aven, qui fait office d’aumônier du camp, lequel est vêtu d’un jean et d’un anorak - pas du tout l’allure d’un curé ! Tous les Garçons, exceptés deux, sont coiffés de la casquette rouge et portent sous leurs lainages ou blousons une chemise du même rouge réglementaire. Deux scouts portent, l’un la casquette de Sébastien et l’autre, celle de Michael. Échanges. Sébastien et Michael, eux, sont coiffés de la casquette scoute que leur ont prêtées les deux pionniers. Michael n’a pas hésité à échanger sa casquette américaine contre la coiffe rouge écarlate, trop fier d’être promu, pour un soir, membre de la « troupe » ! Cédric interprète avec talent « Étoile des neiges », vieillerie à la rengaine et aux paroles faciles. On l’accompagne en chantant. Et certains chantent très faux. Un jeune scout prend quelques photos au flash avec un appareil jetable. Chacun a devant lui ou sur les genoux une assiette en carton, un gobelet en plastique ou son « quart » scout en alu. Dans certaines assiettes se trouvent des restes de taboulé ou de riz. Un cubitainer de vin (pour les « grands ») et des bouteilles de soda et boîtes de jus de fruits sont disséminés à l’intérieur du cercle, avec un jerrycan d’eau. Le chaton Souris batifole entre le feu et les convives. Le tonnerre gronde au loin, en roulements incessants. L’horizon, sur les collines noires, s’embrase d’une succession discontinue d’éclairs impressionnants. Debout, à l’extérieur du cercle, Pierre, le « chef », quadragénaire robuste, visage autoritaire, casquette scout et bermuda, chemise rouge sous l’anorak, observe le ciel et scrute l’horizon illuminé d’éclairs. L’air est soudain plus frais. A la fin du morceau joué par Cédric, un applaudissement général et généreux s’élève du groupe. Le chef scout s’intègre et s’assoit dans le cercle.

- Je ne sais pas si on va être épargné par le déluge… Sébastien, tu nous joues un morceau de flûte ?

- Je ne l’ai pas amenée, Pierre. Je n’aime pas trop jouer en public…

 

Un grand ado lance à haute voix :

- C’est cuit !

Cris de satisfaction montant du groupe. Damien, dix-sept ans, est le chef cuisinier du moment. Il donne ses consignes :

- Les adultes  d’abord ! Chacun vient avec son assiette, s’il vous plaît !… Catherine !

- Les Scouts de France ont le sens de la galanterie ! fait observer Pierre.

Autour de la fosse ardente se pressent les adultes, excepté Sébastien qui demeure assis dans le cercle. Deux des grands adolescents découpent le mouton resté sur la broche. Le troisième tranche un gigot posé sur un plat, à même le sol. Pierre s’occupe du berger :

- Sébastien ! Même pas un petit morceau ?

- Excuse-moi, Pierre, mais je ne peux pas ! Je te l’avais dis, hé ! Déjà de voir ma brebis embrochée, ça me fait quelque chose… Là…, c’était Duchesse… !

 

Sébastien s’était fait abusé, une fois, en dînant chez l’un de ses frères. Le frérot avait mis sur son assiette des morceaux de viande rôtie, en annonçant qu’il s’agissait de veau... « C’est très bon ! avait opiné Sébastien. - C’est du mouton ! » lui avoua le frérot. Le berger de Nivoliers raconte que c’est la seule fois de sa vie qu’il a mangé du mouton. Et qu’on ne le reprendra plus !

 

Le chef n’insiste pas ; de sa grosse voix d’adjudant :

- Les garçons ! vous vous pointez par groupe de quatre !

 

Autour du mouton embroché, quatre jeunes scouts se pressent, l’assiette à la main. Nouveau grondement de tonnerre, plus proche et plus intense. L’un des trois cuisiniers regarde le ciel, inquiet pour leur méchoui...

- Ça y est, des gouttes !

 

Pierre avise, de sa grosse voix de commandement :

- Ordre de repli général ! Tous au marabout ! Damien, Xavier, Benjamin ! couvrez le mouton avec la bâche.

 

Tous les convives se lèvent promptement et courent, l’assiette à la main, s’abriter sous un grand marabout dressé à proximité. Le curé invoque le Ciel, en courant avec son assiette :

- Sainte Marie !

- C’est très bien ! le causse avait soif ! se félicite Didier.

- Ça remplira les abreuvoirs et les lavognes ! dit plaisamment le vieux berger Léonard.

 

Michael se précipite dans la grande tente avec le chaton dans les bras. Coup de tonnerre assourdissant. Averse subite. Gouttes énormes. Tout le monde est sous le marabout dont un côté est ouvert. A l’écart, dans la nuit et sous la pluie, de nombreuses petites toiles de tentes, canadiennes ou igloos, sont secouées par le vent. En quelques minutes, l’eau ruisselle sur le sol. Au milieu du terrain, il ne reste plus que la bâche qui recouvre le méchoui. Pluie diluvienne sur le village faiblement éclairé par les lampadaires. Eclairs qui zèbrent le ciel.

 

En haut du village : de la bergerie de Sébastien s’échappent de nombreux bêlements de brebis apeurées. Au sol, l’eau s’accumule dans les caniveaux, entraînant herbes, pailles et crottin avec elle. La route est lavée.

 

Sous le marabout, Sébastien est parmi les scouts, tout près du côté ouvert, regardant au-dehors. Près de lui se trouvent Léonard, Catherine, Pierre et Didier.

- Faudrait que j’aille voir à la grange si l’écoulement ne se bouche pas, confie Sébastien.

- Xavier et Damien vont t’accompagner. Si tu as besoin d’un coup de main, tu les utilises…, décide l’adjudant.

Michael, sous le marabout, s’extrait du groupe en jouant des bras.

- Je vais avec toi !

- Non ! tu restes ici ! fait sa mère, abrupte.

- Je t’accompagne ! dit à Sébastien l’instit.

 

Pluie serrée. Eclairs. Ruissellements abondants sur le sol. Une canalisation déborde devant le portail de la grange. Un bouchon de paille, de foin et de crottin obstrue l’orifice d’évacuation. L’eau commence à glisser sous le portail et à inonder l’intérieur. Sébastien, Didier, Xavier et Damien arrivent à temps pour déboucher la canalisation, avec pelles, pioche et barre de fer. Une lampe murale les éclaire.

Pluie de déluge sur le marabout, dont tous les côtés son à présent fermés. Les petites tentes canadiennes, qui ont été violemment secouées par le vent, sont partiellement affaissées sous la pluie, sur le point de s’effondrer. Voix de Jean-Louis dans le marabout :

-…Et les vieilles pierres de Ferma, brûlées par le soleil…

Assis sur une table à tréteaux, serré au milieu des scouts qui grelottent (la pluie a fait baissé la température), Jean-Louis lit dans son carnet éclairée d’une lampe torche tenue par l’un des garçons.

- Sous le ciel d’azur et dans l’air parfumé…

 

La foudre, dans un fracas terrifiant, tombe sur les fils électriques qui alimentent la bergerie, tout en haut du village. Sous la pluie, trempé, Sébastien, immobile, une pelle à la main, a le regard rivé sur cette partie du village. A ses côtés, les deux pionniers et l’instit, figés, tout aussi trempés, ont les yeux dans la même direction. Exclamation catastrophée du berger :

- Nom de Dieu ! la foudre est tombée sur la bergerie !

 

Une partie du village est dans le noir : coupure d’électricité. Les portillons s’ouvrent brusquement sur l’obscurité de la bergerie, laissant entrer la lumière de trois torches et lampes de poche. Sébastien est suivi de ses aides. A la pluie fraîche du dehors, à l’odeur d’herbe mouillée, succède la chaleur humide et ammoniacale du dedans. L’homme dirige le faisceau de sa lampe sur les brebis. Les brebis bêlent, terrorisées. Une cinquantaine d’entre elles sont couchées, apparemment sans vie, serrées les unes contre les autres. Sébastien donne sa lampe à Didier qui, avec les deux scouts, éclairent le groupe de bêtes inertes. Il s’agenouille sur le fumier et examine une brebis puis une autre. Avec consternation, il fait le constat :

- Foudroyées ! Elles sont foudroyées !

 

L’une des brebis couchées bougent très légèrement. Sébastien s’en approche, l’enjambe et, à genoux au-dessus d’elle, l’ayant mise sur le dos, masse avec force le thorax de la bête.

- Regardez s’il y en a d’autres qui vivent encore ! Vous leur faites comme je fais !

Les pionniers et l’instit s’appliquent à imiter le berger. Les ventres sont chauds mais sans frémissement... Trois brebis seront réanimées.

 

 

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14/10/2013
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