Le sang du foulard

Le sang du foulard

Baume Etrange Episode 31

Les Disparus de Baume Étrange

 

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 30 c’est par ici !

 

 

XXXI

 

La Chambre secrète

 

 

Si les « naufragés des oubliettes » n’avaient pas confié un « S.O.S. » à la rivière, combien de jours encore leurs ravisseurs les auraient-ils laissés greloter dans leur trou ? Et le père Arnaud ? Qu’était-il devenu ? « L’assassinat » de son chien alimentait l’hypothèse de l’implication des pilleurs de grottes ; cependant, rien n’excluait un accident pouvant être la cause de l’absence prolongée du vieux berger. Fallait-il alors fouiller les ravins et fossés de l’aval du cirque ?

 

Avec la réapparition des « disparus de Baume Étrange », une énigme spéléologique se dénouait…, mais un mystère policier était jeté à la face du soleil !

 

Et les journalistes en étaient heureux. 

 

Pendant le treuillage des deux séquestrés, des gendarmes s’étaient rendus à la ferme du père Arnaud… Ils y trouvèrent porte close et aucune trace de « Tub » Citroën ; en revanche, les empreintes de pneus de deux fourgons furent bien relevées sur le chemin qui y conduisait. Les ravisseurs-pilleurs de grottes avaient probablement quitté les lieux dans la journée du lundi 2 juillet, dès que les premiers secours arrivèrent à Baume Étrange. A quinze heures, un dispositif policier commençait d’être mis en place dans la région avec des barrages sur les routes.

 

Le « pillage » répréhensible concernait quelle partie de la grotte du Lac Vert ? Selon Robert Leblanc, aucune galerie, aucune salle de la caverne, réseau en partie « fossile » et en partie « actif », n’étaient ornées de concrétions susceptibles d’alimenter un « trafic » de minéraux ou de cristaux. Quelques belles stalagmites et stalactites et autres « buffets d’orgue » existaient ici ou là, mais ces concrétions ne pouvaient en rien intéresser des collectionneurs… Or, pour que les trafiquants eussent séquestré deux jeunes garçons dans un gouffre – et ils ne pouvaient ignorer qu’ils mettaient leur vie en danger -, il fallait que ces prélèvements de cristaux fussent extrêmement lucratifs ! Probablement devait-il s’agir de l’exploitation à grande échelle d’une magnifique salle inconnue, située quelque part dans la grotte du Lac Vert… « C’est un réseau complexe, avait expliqué le propriétaire des grottes. Il y a près de trois kilomètres de galeries avant le premier siphon. A ces galeries principales se juxtapose un dédale de progression difficile qui abouti à plusieurs salles... Franchement, je vois mal des pilleurs de grottes « crapahuter » dans ce dédale avec des caisses comme celles que vous nous avez décrites, Stéphane ! ».

 

Il était plus de minuit quand, dans la maisonnette de M. Leblanc, la patrouille des Choucas achevait de se « refaire » le film des évènements… Les parents de Wapiti, à la demande de leur fils scout, avaient regagné leur hôtel en début de soirée ; il convenait que la patrouille se retrouvât « seule avec elle-même ». Le couple ardéchois avait ramené Panthère de l’hôpital de Saint-Marcellin où, après examen, son état avait été jugé satisfaisant. L’abbé Gerland, lui-même, s’était abstenu de s’immiscer dans cette veillée.

 

Où seul « Martin-le-Crâne » était invité… (d’ailleurs, n’était-il pas chez lui ?) !

 

Il devait être neuf heures quand le brouhaha assourdissant des oiseaux, voisins matinaux occupant l’arbre de devant la fenêtre, réveilla le cul de pat’. Tous les autres dormaient encore profondément. Chassez le sommeil, il revient au galop ! La patrouille avait manqué de nuitées paisibles depuis dimanche… Et tant d’émotions avaient perturbé la sérénité des jeunes scouts ! Curieusement, c’est un rêve étrange qui avait délivré Rémi des bras de Morphée. Son périple onirique l’avait fait voyager de droite et de gauche des galeries du Lac Vert (dont il ne connaissait cependant que le porche aquatique) à la ferme Arnaud, de la ferme Arnaud au scialet-oubliette de Presles… Il revit même le chien du vieux berger. Puis, alors qu'il avançait craintivement dans un sombre couloir de la Grande Pyramide, une soudaine découverte mit un terme à ses pérégrinations : devant lui gisait à même le sol une masse énorme de bijoux, d'objets d'orfèvrerie, d'épées et de sabres d'or...

 

Ce qui le réveilla dans la cacophonie de la gente ailée du Pra. Il pensa un instant à l’évolution de « l’affaire des Disparus de Baume Étrange », avec quelques regrets ; le mystère fantastique qui s’était installé à Pré-les-Fonts, dans la nuit du 1er au 2 juillet, venait de se diluer dans une sale affaire crapuleuse… C’était un peu dommage ! Et puis, on en savait trop… ou pas assez. C’était un peu comme un film à suspense que le projectionniste aurait amputé de la dernière séquence. Une force intérieure inexplicable le tira de son duvet. Il posa un pull-over sur ses épaules et, machinalement, s’approcha des étagères bourrées de livres de la petite chambre, qu’il occupait avec quatre Choucas. Son regard, dans la pénombre percée par de fins rayons de lumière d’à-travers les persiennes, se promena sur les rayons encombrés et s’arrêta sur une rangée d’ouvrages consacrées au Vercors.

 

Quelque chose lui disait que…, peut-être dans ces livres…

 

Dans ces livres…

 

Serré entre de gros volumes, un cahier épais sommairement relié retint l’attention du cul de pat’. La couverture, faite d’un carton léger de couleur bleu pastel, portait un texte sans illustration. Le titre était aussi rébarbatif que l’aspect sérieux de la couverture :

 

« Contribution des pionniers de la spéléologie

à la connaissance des phénomènes karstiques

du massif du Vercors ».

 

L’auteur en était un certain Pierre LEFONCINE, « attaché de recherches au C.N.R.S ».

 

A Baume étrange, Rémi avait appris ce que signifiait le mot « karstique ». Géographes, géologues et spéléologues utilisaient ce terme quand ils parlaient des régions calcaires typiques. Karst, karstique, karstologie…, des mots qui évoquaient pour le cul de pat’ tout ce qui embellissait son premier « camp d’été » !

 

Que disait donc ce savant Pierre Lefoncine sur ce Vercors magnifique dont le jeune garçon devenait de plus en plus amoureux ? Rémi feuilleta l'épais cahier. Des cartes géographiques et des plans de cavernes s’y trouvaient en quantité. Le texte, dense, était dactylographié (mais il s’agissait d’une copie imprimée). Une dédicace manuscrite barrait la première page : « A Robert Leblanc, pour son hospitalité et l’aide efficace qu’il m’a apportée sur (et sous) le terrain. » Signé : « Amicalement, P. Lefoncine ». Rémi s’approcha de la fenêtre aux volets clos pour profiter des lames de lumière. Debout, la tête plongée sur le document, il se laissa conduire par le sommaire au chapitre trois : « Contributions d’ E.A. Martel, d’ O. Decombaz et d’ E. Lecombier à l’exploration des cavernes des gorges de la Bourne ». Il y était question des grottes de Pré-les-Fonts, les pionniers Edouard Alfred Martel et Oscar Decombaz en ayant été les premiers explorateurs scientifiques. On y lisait des descriptions des grottes du Lac Vert et de Baume Étrange, extraites des récits de ces deux grands précurseurs.

 

Etienne Lecombier, clerc de notaire à Grenoble, avait lui aussi à son actif de bien belles expéditions. Un sous-titre annonçait : « La fabuleuse découverte d’ E. Lecombier ». L’auteur de l’ouvrage, qui avait compulsé de nombreuses archives, reproduisait une note « inédite » du clerc grenoblois, dans laquelle celui-ci révélait confidentiellement une « fabuleuse découverte ». Le document original, expliquait-on, ne comportait aucune précision relative à l’identification de la cavité où s’était faite la « fabuleuse découverte ». En revanche, Pierre Lefoncine avait fait des recoupements qui autorisaient à penser que la grotte se situait dans les gorges de la Bourne… Voici le texte de Lefoncine :

 

« … Ce fut la plus belle vision qu’il m’a été donnée sous terre. Derrière la cascade, que j’avais pu franchir grâce à l’extrême sècheresse, je traversai une excavation puis gagnai un couloir étroit. Après avoir avancé avec force peine dans l’interminable fissure, je débouchai dans une nouvelle salle.

« C’était un spectacle hallucinant : des millions d’étoiles scintillaient dans la pénombre ! d’extraordinaires concrétions cristallines, tordues sur elles-mêmes, d’allure escargotique, des buissons translucides ou ambrés, des rosaces, des bouquets, des « boutures » hérissées de figures excentriques ou tissées de « fil de verre » tapissaient le plafond calcaire – lequel présentait une surface de 100 mètres carrés.

« La nature s’était faite orfèvre ! Premier être humain à avoir violé ce sanctuaire, je décidai de n’en point divulguer l’existence – pas même à mes compagnons, de braves paysans recrutés au village voisin, qui étaient demeurés de l’autre côté de la ‘cascade blanche’.

« ‘ Une galerie sans intérêt, dont le parcours est épouvantable !’ devais-je leur mentir…

« Craignant que l’on n’abîmât cette merveille, j’étais résolu à en garder secret l’emplacement. »

 

La lecture de ce bien curieux témoignage captiva le jeune scout qui s’enthousiasma pour ce merveilleux « secret ». Une idée germa dans sa tête : le « sanctuaire » était-il justement le lieu de pillage des trafiquants de cristaux ? Les trésors du « plafond de cristal » n’étaient-ils pas le mystérieux mobile qui animait les ravisseurs de Wapiti et Panthère ?

 

Le cul de pat’ de la patrouille libre de Saint-Ange avait intuitivement la certitude de toucher du doigt la clef de l’énigme. Très excité par sa trouvaille, il secoua ses compagnons de chambrée. N’en tenant plus, il se mit à crier en sautillant de la pièce à l’autre : « Chjak-chjak-chjack ! ...Tchoucas-tchoucas-toujours-alerte ! ». Toute la nichée se mit à protester en hurlant. « Il est fou ! déclara Renard. – Oh ! Tu te calmes le cul de pat’ ! gronda le CP. – Jetez le dans la Bourne ! » proposa Mouche d’une voix à peine audible, sa tête de choucas enfoncée dans le duvet tiède.

- Découverte sensationnelle ! …Levez-vous, les crabes, la marée monte ! Je SAIS où est le « sanctuaire de cristal » ! Je sais où est le « sanctuaire de cristal » !

- Quoi ?

- Què… quel sanctuaire ?

- Tu as rêvé !

- Explique nous tout ! » conclut le CP.

 

La patrouille rassemblée autour du cul de pat’, qui s’était assis sur le lit, écouta un bref exposé. Lorsque Rémi eût fini la lecture du passage clef du document (la précieuse note de Etienne Lecombier), toute la patrouille resta médusée ! Mouche sauta sur le lit derrière les épaule de Rémi et se pencha sur le cahier relié. « C’est où ? C’est où ? – Fais voir ! » demanda Aigle. Rémi donna au CP le document à la couverture bleu pastel. « Relis ! Relis ! » s’excitait le petit Mouche. Aigle s’éclaircit la gorge à la façon d’un conférencier puis : « … Ce fut la plus belle vision qu’il m’a été donnée sous terre. Derrière la cascade… ».

 

...

 

Sous la présidence d’honneur du crâne Martin, autour d’un copieux PDDM très sucré, Il y eut un échange d’arguments entre tous et le cul de pat’ l’emporta. Mouche décida que la salle au plafond de cristal devenait, désormais, la « Chambre secrète » ! Ce baptême fit l’unanimité. Le paisible parrain Hibou, que le café n'était pas parvenu à réveiller totalement, faisait tournoyer la mèche en point d'interrogation qui pointait sur sa tête:  « Ah oui! c'est un beau nom! ». Rémi s’adressa au crâne-président, que le sujet ne paraissait guère passionner :

- Et toi, Martin ? Qu’est-ce que tu en penses ?

- Laisse don’ Martin tranquille !  intervint la voix grave de Wapiti.

 

 

La suite, c'est ici...

 



14/12/2016
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