Le sang du foulard

Le sang du foulard

Du noir sous du blanc - Episode 33

 

Les Disparus de Baume Étrange

 

© Gérard Foissotte

 

 

L’épisode 32 c’est par ici !

 

XXXIII

 

Du noir sous du blanc

 

Wapiti et Rémi s’extraient de la galerie étroite pour s’approcher de la statue de sel…

 

Le visage de Mouche est éclairé par les deux flammes de ses compagnons. Ses yeux brillent comme des étincelles ; visiblement, le petit Mouche a été impressionné parce qu’il vient de voir ! Le boute en train des Choucas pivote pour se retourner vers l’obscurité de la Chambre secrète ; il lève les bras vers le plafond qui apparaît comme par magie dans la lumière des acétylènes du trio…

 

« C’est fantastique..., fantastique ! lâche Wapiti. – Incroyable ! poursuit Rémi. – C’est la Chambre Secrète ! » jubile Mouche, triomphant.

 

Les trois scouts-spéléologues sont comme hypnotisés par le plafond qui s’étale devant eux, à deux mètres vingt du sol. Sur une centaine de mètres carrés, la voûte, horizontale, est ornée de fines tiges de verre tordues, nouées, vrillées, qui s’entrecroisent, composant de surprenants bouquets de cristal. On croit rêver ! « C’est une merveille du monde ! déclare le second de pat’. – C’est du verre ? questionne naïvement le novice de la patrouille. – C’est de la calcite… Mais une forme de stalactites « en désordre », un dépôt calcaire qui ne se fait pas d’une manière ordinaire… De la calcite…, ou peut-être de l’aragonite, une autre forme de cristallisation du carbonate de calcium. – La découverte du siècle ! » exagère le petit Mouche. Les trois explorateurs fouillent le « plafond de cristal » avec les faisceaux des lampes électriques de leurs casques. Les jets de lumière blanche, concentrés, balaient les reflets orangés dus aux flammes d’acétylène, mais allument un feu d’artifice d’étoiles scintillantes. On se promène sous la voûte, les yeux en l’air, stupéfait devant la splendeur de ces arabesques translucides, nées de la rencontre de l’eau et du calcaire. Mouche pose un doigt sur les tiges d’un bouquet de calcite… Bruit de verre qui casse… Engueulade appuyée du second de pat’ ! « C’est fragile, Mouche ! Arrête tes conneries ! – Pardon ! ».

 

Quand on baisse les yeux, c’est un autre spectacle que l’on découvre – affligeant celui-là. Sur le sol, qui est un conglomérat d’argile, de calcite et de pierres, traînent des caisses de bois, dont certaines, ouvertes, sont vides et d’autres pleines. Pleines de « bouquets d’excentriques », de fleurs de calcite, de cristaux, de « fistuleuses » greffées de houppes d’aragonite. Les pièces, qui ont été détachées du plafond, sont soigneusement enveloppées de mousse synthétique et de chiffons. Un bon tiers du plafond a subi des prélèvements… « Ce n’est pas croyable ! » maugrée Wapiti, le visage crispé. Les pilleurs étaient bien organisés. Les caisses ont exactement la forme et les dimensions adaptées à un transport rapide dans le corridor d’accès – suffisamment étroites et courtes pour « passer » la fissure. Une ligne téléphonique (du fil court sur le sol) permettait de communiquer entre le « chantier » et l’extérieur du réseau de la Méduse – probablement jusqu’à un « poste de guet » installé dans la Grande Galerie de la grotte du Lac Vert, à proximité de la cascade de calcite. Sous le plafond de cristal, des planches ont été disposées en travers des flaques de boue. Dans un coin de la salle, un sac de toile en plastique (un vieux sac de sel) exhale une odeur putride – les déchets alimentaires des travailleurs de l’ombre. Sur le sol se chevauchent d’innombrables empreintes de pas…

 

Sans l’affaire des « disparus de Baume Étrange », le « sanctuaire » de la Méduse Blanche aurait été complètement mis à sac !

 

Et personne n’en aurait jamais rien su.

 

La Chambre Secrète n’a d’autre issue que le corridor par où le trio y a accédée. Le plancher se redresse brutalement vers le fond de la salle, formant un talus de glaise noire qui effleure le plafond. Wapiti suppose que cet amas de terre comble partiellement la salle. Sur la crête du talus, par endroits, un espace d’une dizaine de centimètres existe et l’on peut y projeter très loin le rayon de lumière des lampes électriques. Un volume de glaise considérable occupe cette partie de la Chambre Secrète, une salle qui, à une époque reculée, devait être plus vaste. Sur le faîte du talus, un courant d’air aspirant se perd vers l’inaccessible. « Nous ne sommes peut-être pas très loin de l’extérieur ? opine Wapiti. – Une sortie en falaise ? interroge Mouche. – Peut-être ! Il faudra scruter la falaise ! ».

 

Un long moment est accordé à la contemplation du plafond de cristal avant que le second de pat’ ne donne l’ordre du départ. Une bousculade d’exclamations émerveillées fait vibrer l’air de la Chambre secrète :

- Regardez ici !

- Et là… !

- Oh ! Venez voir ça…

- Là, on dirait un Opinel…

- Une couronne ! Ici, c’est une vraie couronne…

- Là, regardez ! Une pelote de laine !

- Des aiguilles de glace…

- Un chandelier à l’envers…

- Un serpent de verre !

 

...

 

Tournant le dos à la Chambre secrète, Rémi, qui ferme la marche, vient de pénétrer dans le corridor quand il hèle ses deux compagnons. Wapiti et Mouche s’arrêtent et se retournent. Le cul de pat’ désigne la paroi, à l’amorce du couloir, tout près de lui. « Vous avez vu l’inscription ? » La roche calcaire porte des traces charbonneuses, faites avec du noir de fumée, passées inaperçues à l’aller. La lettre « E. » (avec un point) est suivie d’une deuxième lettre difficilement identifiable, car une coulée de calcite la recouvre en partie. Le dépôt calcaire, d’un blanc pur et d’inégale épaisseur, translucide par endroits, autorise à croire à un « L ». « ‘E. L.’, affirme Mouche, … comme Etienne Lecombier. » en examinant attentivement la couche de calcite, un nombre apparaît aussi, à peine distinct : « 1898 ». « La signature de Lecombier ! déclare Mouche. – Là…, d’autres inscriptions ! » poursuit Rémi. Un texte manuscrit au crayon à papier, en lettres de dimensions d’écriture de cahier, s’étale sur quelques lignes, au-dessous du « E. », marqué à la suie. Rémi, très fier de sa découverte, lit à haute voix le message confié à la roche à la fin du 19ème siècle…

 

« Arrivé seul, ce jour, en ce lieu net de tout passage humain antérieur, redoutant la sottise ou la cupidité de certains, je décide de taire à jamais l’existence de ce sanctuaire. Etienne Lecombier 6 juillet 1898 ».

 

« 6 juillet ! …, répète Mouche, vous vous rendez-compte? C'était un 6 juillet ! » La première exploration a donc eu lieu un 6 juillet – il y a de cela trois quarts de siècle -, et c’est un 6 juillet que « les Trois des Choucas » prennent connaissance de ce message ! « Le pauvre ! Il doit se retourner dans sa tombe ! » commente Wapiti. La confidence posthume d’Etienne Lecombier a un caractère prémonitoire incontestable. Une si longue période s’est écoulée depuis sa fabuleuse découverte, le « sanctuaire » souterrain demeurant exempt de toute profanation, préservé de tout vandalisme – conformément à ses vœux… Mais un jour funeste est arrivé où les « cupides » ont traversé, à leur tour, les flancs de la Méduse Blanche et ont commencé à piller son trésor plusieurs fois millénaires. Le joyau souterrain a été abîmé par d’inqualifiables individus, hommes méprisables décidés à s’enrichir en en vendant les débris. La nature n’a pas été assez forte pour empêcher les malfaisants de la mutiler jusque dans ses entrailles…

 

Près de deux heures plus tard, toute la patrouille est réunie au pied de la Méduse Blanche en compagnie de Robert Leblanc et de son fils. Le gérant des grottes et Stéphane ont constaté les dégâts, pris des photos, bouleversés par un tel saccage. Puis on a tiré des sacs un plantureux repas souterrain – habilement concocté, à l’avance, par Renard et son mirliton. Des bougies ont été allumées fixées sur des stalagmites devenues chandeliers de par la volonté de Mouche et Rémi. Les lampes à acétylène nettoyées, Renard et Mouche ont fait un service impeccable autour du petit réchaud à gaz ; des tranches de jambon, du thon à l’huile, du riz en salade, du fromage de brebis, un gâteau fabriqué par Mme Leblanc, le tout arrosé d’un thé brûlant fort apprécié (l'air ambiant ne dépassant pas douze degrés) avec, cerises sur le gâteau, des abricots confis ! Renard, reprenant ses fonctions de liturgiste, n’a pas omis de dire le bénédicité.

 

Cette restauration méritée est un moment joyeux - le pillage est désolant mais il y a lieu de se réjouir de ce que les deux-tiers du plafond de cristal soit intact… Somme toute, la découverte des Trois Mousquetaires, que la lecture au saut du lit de Rémi a « initiée », reste un heureux évènement ! « Je l’appellerai ‘la Chambre Secrète’, annonce Robert Leblanc… Et le corridor d’accès sera le ‘couloir des Choucas’ » achève-t-il, au grand bonheur de la patrouille libre de Saint-Ange qui n’en demandait pas tant. A cette nouvelle inattendue, le boute en train se met à lancer de toute la puissance de ses jeunes cordes vocales un « Chjak-chjak-chjack ! » immédiatement suivi par un collectif « ...Tchoucas-tchoucas-toujours-alerte ! » auquel s'est joint, pour la circonstance, leurs « invités » Robert et Stephane Leblanc !

 

C’est la première fois que la Grande Galerie est ébranlée par un écho aussi percutant que guilleret !

 

La suite, c'est sur ce clic...

 

 PLAFOND DE CRISTAL.jpg

 



15/01/2017
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