Le sang du foulard

Le sang du foulard

Episode 19 Salut Martin!

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 18 est sur ce clic

 

 

XIX

 

 Salut Martin !

 

 

 

Le père Arnaud avait appris l'évènement par la radio. Un rassemblement de sauveteurs et le déclenchement officiel des secours avait naturellement fait l'objet d'un communiqué de presse du sous-préfet. L'on pouvait s'attendre à ce que ce « fait divers » alimente les copies dans les rédactions de la presse pour les « grands titres » du lendemain. Des indiscrétions avaient révélé que les « disparus » étaient des scouts de la patrouille libre de Saint-Ange-sur-Rhône... Les grottes de Pré-les-Fonts avaient été les « cavernes merveilleuses » du père Arnaud et de ses sept frères, quand ils étaient en culottes courtes. Bon marcheur, il avait arpenté autrefois les sentes les plus secrètes qui escaladaient la montagne.

 

« Les garçons sont en grand danger ! Je vous le dis ! ».

 

Cette déclaration inquiétante du radiesthésiste faisait froid dans le dos. 

 

Robert Leblanc se hasarda, sur un ton sérieux mais sans conviction : « Tu devrez utiliser ton pendule ! ». Mouche écarquilla ses yeux pétillants en posant son regard sur le vieil homme. La boule de poils ne cessait de lécher l'extrémité des doigts du mirliton de la patrouille - probablement la graisse des saucisses en imprégnait-il la peau !

- Il me faut quelque chose des gamins répondit Arnaud, gravement.

- Pas de problème ! On peut vous donner ça ! réagit Aigle.

- Vous voulez quoi ? demanda Mouche, il y a toutes leurs affaires personnelles derrière la buvette... 

 

Le paysan parut brusquement saisi d'une force mystérieuse. Ses yeux s'arrondirent, son visage se crispa, ses mains s'ouvrirent les doigts en éventail et les paumes en avant - il avait laissé choir le bâton de berger qui lui servait de canne (le bruit sec sur le sol fit sursauter quelques uns). Ses mains et ses bras s'animèrent d'un tremblement nerveux. « Tenez ! Tenez ! Regardez mes mains... ! » enjoignit-il. Il se déplaça en se décollant du comptoir pour faire deux pas sur le côté face à la falaise. Ses mains semblaient attirées par le magnétisme de la montagne. Les témoins, ahuris, observaient la scène sans dire mot. « Je les sens ! Ils sont vivants ! assurait le bonhomme. Ils sont dans cette montagne, ils sont sous terre... (ça, on le sait ! pensa Aigle), entre Baume Étrange et le Lac-Vert... Mais ils sont en grand danger ! »

 

Puis ses membres se relâchèrent ; il se frotta les yeux et se passa les mains sur le visage. Toute l'assistance resta interdite. Le vieil homme, désormais silencieux, prit sa canne que Mouche avait ramassée puis s'éloigna de la buvette, le regard fixe comme un zombi, en direction du sentier par où il était arrivé. Les scouts s'observaient, oscillant entre crédulité et admiration. Robert Leblanc esquissa un sourire à peine perceptible. La poignée de secouristes présents sur l'esplanade suivirent du regard le vieux berger jusqu'à ce qu'il disparaisse sur la sente. La nuit était claire. Le bonhomme se fondit dans les buis argentés par la lumière de lune. Quelques petits morceaux de roche, probablement détachés de la falaise, tombèrent en claquant sur les rondins qui recouvraient la buvette - cela arrivait certains soirs, avec le rafraîchissement de la température.

 

Peu avant vingt-trois heures, la sagesse incita Aigle à rapatrier sa patrouille au Pra. Les quatre scouts n'étaient plus d'utilité ici ; on savait que la nuit serait longue pour les secouristes et l'hypothèse de la panne de lumière les avait quelque peu rassurés. Le CP proposa à ses garçons d'investir la maison de M. Leblanc pour cette nuitée ; on y trouverait plus de confort après une journée longue et pénible et, aussi, mais cela fut dit du bout des lèvres, on s'y sentirait plus en sécurité !

- Ouiiii ! jubila Mouche, magnifique idée !

- Vous pourrez utiliser la gazinière si vous voulez vous faire chauffer quelque chose... Il n'y a pas l'électricité mais vous trouverez des bougies... Ah ! Pas d'eau courante, non plus !

- Pas grave, M. Leblanc. On ira à la fontaine, comme d'hab’ ! 

 

Les scouts étalèrent leurs vêtements d'exploration sur la murette qui bordait la rivière de la grotte, où étaient déjà alignées plusieurs combinaisons de toile enduite de boue. A la suite de Aigle, Renard, Mouche et Rémi tournèrent le dos à la falaise de Baume Étrange, sacs tyroliens sur les épaules. Avant d'enfourcher leurs bicyclettes, ils s'attardèrent quelques minutes sur le parking. Celui-ci présentait un curieux spectacle. De nombreux véhicules stationnaient en désordre. De petits groupes conversaient ici et là. Quelques silhouettes, en caleçon ou en slip, troquaient leurs tenues de spéléologues contre des vêtements plus confortables. D'autres cassaient la croûte, enfoncées dans les sièges de leurs autos et il y avait des sauveteurs assis par terre autour de petits réchauds à gaz. Des odeurs de potage en sachet et de cassoulets flottaient dans l'air. Des lampes à acétylène couchaient sur le sol des ronds d'une chaude lumière jaunâtre. Un poste à transistors chantait en sourdine...

 

Les automobiles étincelaient au clair de lune. Le ciel tendait son manteau d'étoiles sur un paysage construit de pierres et de roches, habité par des langues de végétation décolorée. En contrebas de l'aire de stationnement, au cœur de la couverture végétale sans couleur qui s'inclinait vers les gorges, en aval de la grotte du Lac Vert cachée par les bois, brillait un panache d'une blancheur cendrée et cristalline ; c'était la cascade alimentée par le Lac-Vert, dont le grondement atténué par la distance atteignait discrètement le parking. Bien que la décrue des rivières souterraines se fût amorcée à la mi-journée, les torrents déversés par les falaises avaient encore belle allure ; seule la Baume Chevaline, cavité fonctionnant comme « trop-plein » de Baume Étrange, avait cessé de dégorger. Rémi se retourna pour arrêter son regard sur la falaise phosphorescente de Baume Étrange. Il pensa aux deux garçons disparus - vraisemblablement prisonniers de la montagne. L'aventure qu'il vivait était excitante mais il en mesurait les dimensions tragiques. « Où peuvent-ils bien être ? » fit-il à voix haute. 

 

Arrivés au Pra, les Choucas descendirent le court chemin qui conduisait au pâté de maisons. Ils avancèrent lentement, à pied, bicyclettes tenues par le guidon. Leurs pas et les pneus crissaient sur les graviers. Ils chuchotaient tant le silence des lieux les impressionnait. Dans la cour, au bout de l'allée et sur la gauche, la maison délabrée aux ouvertures sinistrement vides demeurait dans une zone d'obscurité menaçante, avec son hangar-sépulcre, tandis que les murs du hameau exposés à la lumière, pierres blafardes jetant des éclats de lune, suggéraient des linceuls. Les garçons rangèrent leurs vélos dans la remise de M. Leblanc, un local ténébreux partiellement pénétré par un généreux rayon de lune; cet espace peu accueillant sentait la poussière et l'huile de moteur. Aigle accéléra ses enjambées, pressé de grimper l'escalier de la maisonnette-refuge. Derrière lui, ses scouts scrutaient du regard chaque coin d'ombre, chaque espace obscur, comme pour en surprendre quelque malveillant occupant. Rémi n'en menait pas large ! Quand ils passèrent devant le hangar de la maison délabrée, une succession de bruits secs les fit sursauter. Tous trois se serrèrent pour se rassurer. Mouche sortit une lampe torche de son sac et explora à distance le local. Deux choses noires se catapultèrent à l'extérieur puis disparurent dans le fossé. « Des rats! » s'écria Renard.

 

« Vous arrivez? »  fit le CP, juché sur le palier de la maisonnette qui formait une petite terrasse sans parapet.

 

Renard, Mouche et Rémi lancèrent en chœur un « On vient ! ». Face à la maison du bout de l'allée, qu'on savait inhabitée, laquelle possédait des fenêtres à l'étage, aux volets ouverts, et une porte vitrée sur le seuil, encadrée par des fenêtres aux volets clos, Rémi s'arrêta net, écartant en croix les bras pour immobiliser ses compagnons. « T'as vu quoi ? » s'enquérit Renard. Le cul-de-pat' tendit un bras en pointant l'index sur la façade qui fermait l'allée.

...

- Vous vous amenez ? cria le CP.

...

- J'ai eu peur ! confia Rémi. J'avais vu une lumière blafarde bouger derrière les fenêtres du premier étage..., mais ce n'était que les reflets de la lune sur les vitres !

- Tu lis trop de romans ! ironisa Renard.

 

Aigle s'empara de la lampe de Mouche pour trouver les bougies. Deux chandelles déjà bien consumées étaient fixées sur des bouteilles vides, dont le tiers de la surface était enrobée de cire blanche boursouflée qui leur donnait des allures de stalagmites. Une bouteille-bougeoir était sur une vieille table campagnarde, mal ajustée, flanquée de deux bancs et l'autre sur la tablette de la cheminée - en fait, une énorme poutre fendillée scellée au-dessus du foyer. Cette belle cheminée en pierre calcaire, de construction rustique, occupait avec sa réserve de bûches tout le côté gauche de la première pièce. « Oooh ! » s'exclama Mouche. Le jeune scout  venait d'être toisé par un authentique crâne humain, posé sur la poutre-tablette en guise d'ornement, soudain apparu dans le cercle de lumière ! Les Choucas allaient en faire leur mascotte et Mouche décida sur le champ de l'appeler Martin. Une cuisinière branchée sur une bouteille de gaz butane et un évier sans robinet complétaient l'ensemble des commodités... Aigle alluma les bougies. On découvrit que, face à l'entrée, une porte sans battant mais fermée d'une couverture tissée de motifs sud-américains donnait accès à une autre pièce. Il s'y trouvait un grand lit, simple sommier bas sur pieds recouvert d'un matelas et d'une couverture de type mexicain et deux poufs de cuir arabes. Un placard étroit et plusieurs étagères bourrées de livres occupaient totalement le mur du fond. Sur le plancher ancien, gris de poussière et bosselé, une lampe à pétrole paraissait s'ennuyer près d'un tabouret qui faisait office de table de chevet. Une petite descente de lit usée jusqu'à la corde achevait la décoration.

 

Les Choucas firent un saut jusqu'à leur campement. Ils récupérèrent leurs sacs de couchage et d'autres effets personnels. Mouche se chargea d'un peu de vaisselle, et l'on jeta son dévolu sur les ingrédients nécessaires au petit déjeuner. Alors que ses scouts s'apprêtaient à descendre le talus pour regagner le refuge, le CP les interpella... « Et les couleurs ? Les Choucas ! - Ah, oui ! les couleurs ! » ponctua Mouche. Le mirliton et boute en train eut l'honneur de tirer sur la drisse pour descendre les couleurs tandis que les trois autres scouts se tenaient au « toujours prêt ! », leur béret fixé à l'épaulette. Quand Renard eut réceptionné le drapeau et qu'il le pliait avec l'aide de Mouche, Aigle ne put s'empêcher de rappeler que Wapiti et Panthère avaient été les premiers « servants » de ce camp... Le drapeau étant rangé dans le kraal, les deux servants revinrent au pied du mât, formant un carré avec Aigle et Rémi. Renard dit une prière où l'on demanda protection de « nos deux frères scouts » évanouis dans les falaises. Les scouts remplirent leurs gourdes d'eau fraîche à la fontaine.

 

Après un casse-croûte rapide autour de la table du refuge, les Choucas se décolèrent des bancs pour gagner leurs nids respectifs. Le CP avait distribué les couchettes ; Mouche et Rémi dormiraient à même le sol sur des matelas pneumatiques et Renard et lui-même partageraient le lit. Mouche fit tourner la clé dans la serrure puis salua, avec facétie, le « compagnon » Martin ! Pour ce faire, il se posta face à la cheminée, porta ses mains à hauteur des oreilles, les paumes vers l'avant, puis s'inclina légèrement en disant solennellement : « Salut, Martin ! ». Depuis la chambre où il préparait la literie, Aigle s'écria : « A qui tu parles ? - A Martin ! Je lui souhaite bonne nuit... - Laisse-donc Martin tranquille ! » rétorqua le CP.

 

 

 A suivre...

 

 



04/04/2016
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