Le sang du foulard

Le sang du foulard

Feuilleton épisode 16

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 15 est sur ce clic

 

XVI

Un drôle de « grand jeu » !

 

 

 

Le rond éblouissant de la lampe de Aigle paraît soudain, comme issu des ténèbres de la terre. Le faisceau visite la paroi circulaire par des mouvements rapides et vient se poser dans les yeux des deux Choucas immobiles sur la plateforme puis sur ceux de Renard, juché sur son « balcon ».

 

- Alors ? fait Renard.

- Incroyable ! s’écrie Aigle. Ils ont passé l’étroiture du fond… Une diaclase infranchissable !

- Coincés ? comprend Mouche.

- Tu les as entendus ? questionne Rémi.

- Silence total ! J’ai appelé, crié… Rien ! Pas le moindre signal !

 

Le C.P., sa torche pendant à un poignet, éclairé par ses scouts « en faction », entame en sens inverse le court itinéraire périlleux. Sous lui, le bras d’eau noire, comme bouillonnant en surface, lui destine des gargouillements sinistres, gloussements de trolls avides d’engloutir une proie dans leurs gueules ! Le retour est moins aisé : Aigle ne retrouve pas toutes ses « prises » de l’aller… L’éclairage incertain et bougeant, les ombres portées de sa propre torche mouvante transforment la paroi bosselée et creusée d’alvéoles ou hérissée de saillies tranchantes en terrain hostile ! Tout-à-l’heure, ses bottes ont déposé de la boue glissante, ce qui rend plus délicate la progression…

 

Sur le circuit touristique partiellement bétonné et fragmenté de portions gravillonneuses, les flaques d’eau dues aux ruissellements et le sol mouillé ont noyé toutes traces des disparus. La boue des Soupirs est noirâtre et facilement identifiable : rien n’autorise à penser que Wapiti et Panthère sont repassés par là. Dans le labyrinthe du « Gruyère », traversé dans sa partie la moins étroite par l’itinéraire touristique « de retour », et rapidement visité, aucune trace de terre glaise noire n’est relevée.

 

Les deux Choucas spéléos se seraient bel et bien volatilisés dans la fissure infranchissable !  

 

Mouche, à deux pas de la sortie, risque une hypothèse : et si c’était une feinte ? Pour un « grand jeu » inventé par les deux scouts ? Et si Wapiti et Panthère avaient tout imaginé pour créer une « aventure » non prévue au programme de Aigle ? Les traces de boue noire dans la diaclase impénétrable ne pourraient être qu’un leurre ?  Peut-être même que le C.P. est complice des deux « faux » disparus, de mèche avec eux  pour offrir un « mystère » à la patrouille ? « C’est toi, Aigle, qui a inventé ce grand jeu ? – Ne dis pas de bêtises, Mouche ! C’est du sérieux… On ne joue pas avec ces choses ! – En tout cas, ce serait génial ! observe Renard. – Je vous jure que ce n’est pas un grand jeu ! ». Rémi se tait ; le novice est tout feu tout flamme pour un vrai mystère ! Il ne souhaite pas, bien sûr, que quelque malheur soit arrivé à ses nouveaux frères mais il serait déçu – sans oser le dire –, si cette énigme n’était qu’une farce de camp scout…

 

A deux pas du portillon, déjà, une bouffée d’air tiède vient gifler les quatre Choucas. Dehors, il fait très beau. Le soleil s’est réapproprié un ciel lavé par les pluies nocturnes ; le temps change vite sur les reliefs. Un léger bourdonnement humain semble avoir envahi l’esplanade de la grotte. Quelques touristes à chemises bariolées, ceints de lainages, se sont agités sur la plateforme, comme soudain mis en fonctionnement suite aux grincements de la grille métallique. Les quatre Choucas s’extraient de l’antre du diable à la queue leu leu, sous les exclamations stupéfaites des visiteurs ; les garçons enduits de boue de la tête aux pieds, les visages masqués d’argile à demi séchée, les lunettes opaques de Renard qui lui font une tête de grenouille aveugle, ont un certain succès ! « Heu…, vous êtes sûrs que c’est une grotte aménagée ? » plaisante un « accueillant », goguenard. Les scouts-spéléos sourient par politesse ; Rémi ressent quelque fierté à « impressionner » de la sorte avec son allure d’explorateur des cavernes. Un petit groupe de clients, en attente près de la buvette, porte son attention sur les statues de boue de la plateforme. Les conversations se réactivent. Le sujet des bavardages est bien l’apparition des quatre garçons pétris dans l’argile ! Assis sur la murette qui borde la rivière grossie par la crue et dont le grondement emplit le cirque, un jeune garçon, un magazine sur les genoux, lève également les yeux sur la plateforme ; Rémi reconnaît le fils de M. Leblanc. « Papa, ils sont là ! » lance Stéphane.

  

Sur l’esplanade de Baume Étrange, les oiseaux piaillent joyeusement dans les feuillages des grands buis, mêlant sans complexe leur concert brouillon au bruit monocorde et assourdissant de la rivière en crue. Robert Leblanc sort de la buvette. Les Choucas descendent le raide escalier de la plateforme, frôlant de leurs vêtements glaiseux les visiteurs immobilisés sur les marches. Le groupe des quatre « hommes (jeunes) des cavernes » dont nul ne peut savoir qu’ils sont scouts, font l’objet de l’assaut de plusieurs appareils photographiques ; une fillette et son très jeune frère encadrent Mouche en riant, offrant leurs personnes à l’objectif parental en compagnie du jeune scout comme s’il s’agissait d’un clown de fête foraine !

 

Puis un entretien confidentiel entre la patrouille et M. Leblanc se tient à l’écart des oreilles indiscrètes. Le spéléologue averti qu’est M. Leblanc  ne s’inquiète pas outre mesure du retard anormal des deux Choucas ; il suppose qu’ils ont poursuivi leur exploration, dès après le franchissement de la diaclase « impossible ». Quand on effectue une « première », rassure le gérant de Baume Étrange, l’euphorie de la découverte fait oublier l’heure ! Et sous terre il n’est pas plus question d'aurore que de crépuscule ! « Wapiti avait sa montre pliée dans un chiffon au fond d'une poche, précise Mouche. – Tu sais, fait M. Leblanc, montre ou pas, être les premiers hommes à poser les pieds dans la boue vierge d'un sol inconnu est très excitant ! Vos petits camarades ont dû découvrir une galerie importante, une salle peut-être, avec plein de coins et recoins à visiter… - Oui, mais ce sont des scouts ! oppose le C.P. Wapiti et Panthère savaient que la patrouille les attendait à heure dite ! Chez les scouts, on respecte les consignes. – Et nos frères scouts ne peuvent pas volontairement nous laisser aussi longtemps avec la peur d’un pépin ! » confirme Renard.

 

M. Leblanc fronce les sourcils et se montre soucieux. Les arguments de ses deux jeunes interlocuteurs ne le laissent pas indifférent. « Je m’équipe et je cours dans l’Œil du Diable ! fait-il avec détermination. Changez-vous puis vous vous ferez du café ; ouvrez un paquet de gâteaux - servez-vous sur le présentoir. Vous pourrez faire un brin de toilette ici, dans la rivière. »

 

Un bruit de cavalcade provient de la passerelle de bois qui flanque la falaise au-dessus des cascades, permettant l'accès à l’esplanade ; un groupe de touristes volubiles et bruyants arrive du parking. « Aïe ! Il ne manquait plus que ça ! fait Stéphane, un car ! – Ils sont matinaux pour des touristes ! » constate Renard. Plus de trente personnes envahissent l’esplanade. Très vite, la moitié du groupe nouveau venu s’agglutine devant le cabanon ; les gens commandent cafés, bières, Coca ou jus de fruits, achètent des cartes postales. Un vent de panique souffle sur la buvette… M. Leblanc s’affaire ainsi que son fils. Les Choucas vont se laver la tête, le torse et les bras à l’eau froide de la rivière sortie de la falaise. Les voilà changés. Ils s’arrangent, soucieux de faire bonne figure et d'être de dignes représentants des Scouts de France ! Derrière la buvette, à l’abri des regards, chacun arrange le foulard de l’autre, remonte la bague de cuir tressé sur le tissu noir roulé sur lui-même. Puis ils réapparaissent, transfigurés dans leur uniforme brun quelque peu souillés de terre, les bérets élégamment calés sur leurs crânes. Le C.P. est chargé de délivrer les billets ; la chose est facilitée par le « tarif de groupe », un prix unique pour tous. Renard décapsule les canettes sorties d’un réfrigérateur. Rémi encaisse le prix des cartes postales. A Mouche est confié le soin de fermer le portillon de la grotte et d’en barrer l’accès en demeurant sur la plateforme. Stéphane Leblanc conduira le groupe qu’il semble impossible de contenir plus longtemps. Rémi et Mouche l’accompagneront en « fermant » la marche dans les galeries souterraines…

 

Le novice et le petit Mouche sont ravis d’être ainsi promus « guides assistants » !

 

Robert Leblanc leur remet à chacun un lainage propre et une lampe de poche. Aigle et Renard assureront l’accueil. M. Leblanc se retire dans le « vestiaire », cet espace « privé» derrière le cabanon de la buvette, à ciel ouvert – mais protégé dans les hauteurs par un ressaut de la falaise, et qui sert à la fois d’entrepôts de caisses à boissons et de lieu tranquille pour manger des grillades cuites sur l’âtre rudimentaire accolé à la paroi calcaire. Il en ressort botté, vêtu d’une combinaison « de mécanicien » couleur terre, la taille serrée d’une large ceinture de cuir à laquelle est suspendue une bonbonne de carbure identique à celle des Choucas. De l’étincelle de la pierre à briquet fixée sur le devant de son casque de moto, que son usage « détourné » a métamorphosé en coiffe métallique cabossée de couleur indéfinissable, il fait jaillir une flamme très bleue au souffle puissant. Une lampe torche est fixée à sa ceinture. Le spéléologue fait lui aussi l’objet de toutes les curiosités. « Vous partez en exploration ? fait l’un. – Y’a encore des galeries inconnues ? » fait un autre. Robert Leblanc se contente de sourire. Il arpente l’escalier de ciment en sautant des marches, coupe le groupe de clients campés sur la plateforme, se fait ouvrir le portillon par Mouche et disparaît…

 

La suite, c'est ici...

 

 



16/06/2015
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