Le sang du foulard

Le sang du foulard

Episode 26 Où Mouche fait son Sherlock Holmes

 

Les Disparus de Baume Étrange

 

© Gérard Foissotte

 

 

L’épisode 25 c’est par ici !

 

XXVI

 

Où Mouche fait son Sherlock Holmes

 

 

Le CP bouscula le cul de pat’ pour coller à son tour le nez au carreau. Renard et Mouche regardèrent par-dessus ses épaules. Dans la pénombre lugubre de la cuisine du vieux paysan, la masse informe, très noire, était suspendue, accrochée on ne sait où, tout près d’un mur. « Mon Dieu ! » fit le CP. Renard se signa promptement, geste machinal dicté par sa fonction de liturgiste ; les autres garçons l’imitèrent…

 

C’est au village, plus proche et plus aisément accessible que les grottes, que les Choucas descendirent pour donner l’alerte… Aigle tira nerveusement de trois coups saccadés le cordon de la clochette du presbytère. Le bedeau sec au visage de rat entrouvrit la lourde porte avec méfiance. « Vite ! Vite ! Il faut appeler les gendarmes… Laissez-moi entrer ! – Mais… ? » opposait l’homme à tout faire de la paroisse. Le CP poussa le battant d’un geste vif qui surprit le bedeau. Les autres choucas entrèrent également au grand dam du cerbère ! Le curé n’était pas dans la salle à manger ni dans son bureau. Renard, qui connaissait désormais bien les lieux, passa dans la sacristie puis, par une petite porte, se retrouva dans le chœur. Le prêtre y arrangeait un bouquet de fleurs fraîches au pied de l’autel ; il se redressa. « Que…, que diable fais-tu là Jean-Pierre ? – Mon père, mon père ! M. Arnaud s’est pendu ! – Quoi ?». Le CP arrivé dans le chœur, y trouva leur aumônier comme abasourdi. « Oui, mon père, confirmait Aigle, M. Arnaud s’est pendu… On l’a trouvé tout à l’heure… Il est dans sa cuisine… ». Le prêtre se signa puis, après s’être agenouillé devant l’autel, entra promptement dans la sacristie qu’il traversa pour retrouver les autres scouts dans le couloir.  « Mes pauvres enfants ! Mes pauvres enfants ! Entrez vite là… ». Il avait indiqué la porte de la salle à manger où se trouvait le téléphone. « Dites-moi d’abord très précisément ce que vous avez vu… ». Le CP fit le rapport. « C’est moi qui l’ai vu le premier ! déclara Rémi. - J’appelle ! » enchaîna le prêtre.

 

La 2CV de l’abbé Gerland monta poussivement, ballotée de droite et de gauche, sur le chemin qui reliait la route des gorges de la Bourne à la ferme du père Arnaud. Il faut dire que la petite Citroën transportait, en plus du chauffeur, les quatre Choucas non encore disparus ! « Je fais une entorse au code de la Route, mais la situation le justifie ! s’excusait-il. – Jacques Maurice enfreint plutôt souvent la règle…, révéla Aigle. – Il transporte la patrouille au complet ? – Heu…, non, tout de même pas ! Mais souvent, on est quatre à monter… - Plus le matos…, ajouta Renard. -…Avec les sacs sur les genoux ! » précisa Mouche, avant de ponctuer avec une facétie sans retenue « ‘Faudra vous confesser, M. le Curé ! ».

 

Le soleil éclairait désormais toute la cour de la ferme et les sonnailles se faisaient plus présentes derrière les portes de l’étable et de la bergerie. Les mouches du bassin aux truites formaient un nuage bourdonnant et « l’essaim » de la fenêtre du premier vrombissait de plus belle. L’abbé et les garçons sortirent de la voiture sans en refermer les portières. Le père Gerland colla son nez sur un carreau. Il se signa puis tenta d’actionner le levier de la porte. La serrure était verrouillée. « Il faut entrer ! déclara le prêtre. – Sans attendre les gendarmes ? s’étonnait Mouche. – Qui sait ? Peut-être y a-t-il encore un souffle de vie… Trouvez-moi un caillou, un gros caillou ! ». Mouche se catapulta pour aller ramasser une pierre sur le chemin. L’abbé brisa une vitre, passa la main à l’intérieur pour atteindre la serrure. « Flute ! Il n’y a pas la clef ! – On défonce la porte ? » proposa Aigle. L’abbé Gerland dégagea les derniers gros morceaux de verre pour élargir la visibilité puis demeura trente secondes à examiner l’intérieur de la maudite maison… Il se redressa et fit face aux enfants : « Dieu soit loué ! (Il sourit) Mes jeunes amis, votre imagination vous a égarés ! ». Les Choucas se regardèrent, incrédules… Le prêtre posa sa main sur la nuque de Rémi qui était tout près de lui, et l’inclina vers le carreau cassé. « Alors ? Que vois-tu, jeune garçon ? ». Rémi releva la tête et regarda ses amis. Son visage s’éclaira d’un large sourire puis il se mit à éclater de rire. Le « pendu » n’était qu’une veste noire, un pantalon et un vieux chapeau accrochés à une patère !

 

Durant ce temps, une sirène de voiture de pompiers avait marqué d’un sillon sonore la « Départementale 531 » entre Pont-en-Royans et Pré-les-Fonts…

 

Deux gendarmes arrivaient peu après les secours. La maison restant sourde aux appels et cris, les pompiers fracturèrent la serrure en un tour de main.  Nul pendu ne se trouvant dans la grande pièce du bas, deux pompiers grimpèrent à l’étage. La chambre du père Arnaud était vide, le lit défait. On explora toutes les pièces. Le vieux paysan ne s’y trouvait pas. « Et le chien ? Où est son chien ? questionnait Mouche. – Avec le bonhomme, sans doute ! » opinait un gendarme. Les pompiers visitèrent l’étable et la bergerie. Dans la grange, toujours à moitié ouverte, et que la patrouille des Choucas avait déjà inspectée, nulle trace du père Arnaud non plus ! « Où est-il ce bougre ? » fit un gendarme. Mouche fouinait dans la cour, scrutant le sol, se penchant sur des parties terreuses puis revint sur le seuil de la maison. « Le courrier ! s’écria-t-il, le courrier ! ». Sherlock Holmes junior brandissait, victorieux, le journal plié qui dépassait de la boîte aux lettres cabossée et piquée de rouille située tout près de la porte. La bande d’expédition du journal était tamponnée de l’avant-veille : c’était Le Dauphiné Libéré du 2 juillet distribué le 3… « Étonnant, non ? Le bonhomme n’a pas relevé sa boîte hier matin…  Ça fait donc 24 heures qu’il n’est pas rentré chez lui ! » En fait, et cela allait être confirmé dans la journée, personne n’avait revu Arnaud depuis sa visite aux grottes, le soir du 2 juillet, premier jour des recherches.  Un gendarme débloqua la porte de la boîte aux lettres pour en extraire le pli qui s’y trouvait – un courrier administratif, estampillé du 30 juin et probablement distribué le même jour que le journal.

 

Les meuglements des vaches et les bêlements des brebis prenaient de l’ampleur tandis que la chaleur du soleil se posait sur la ferme. Les bêtes réclamaient leur pâtre ! Les vaches portaient des mamelles lourdement gonflées de lait et les mangeoires de l’étable et de la bergerie étaient vides. Les litières n’étaient pas nettoyées. « Regardez ! enjoignait Mouche, le crottin et la bouse… ! Le père Arnaud mettait de la paille propre le soir. Je l’ai remarqué la fois où on a couché ici, pour le « repérage » du camp… ». Un gendarme, qui semblait être le chef, fronçait les sourcils en se prenant le menton, mis au pied du mur (si j’ose dire) ou plutôt au pied de l’étable, par le perspicace marmot en uniforme et béret !

 

- Je vous ramène aux grottes ? proposa l’abbé Gerland à l’adresse des garçons.

- Dans la 2CV ? Tous les quatre ? interrogea, sourcilleux, un gendarme. (Renard fit une œillade au prêtre).

- Heu…, je pense que parmi ces garçons, il y en aura bien deux qui monteront par le sentier ?

- Ça ira, mon père ! intervint le CP. Je remonte avec ma patrouille à pinces !

- On est des scouts ! fit Rémi.

- Et on en profitera pour inspecter les taillis depuis le sentier…, décidait Mouche. Peut-être que le père Arnaud a fait une culbute, l’autre soir, quand il est descendu de Baume Étrange ?

- C’est un bon plan ! approuva le CP.

- Vous avez raison ! félicita le prêtre qui n’oubliait pas qu’il était aussi leur aumônier de camp… J’irai vous rendre visite en fin de journée, après vêpres… Prenez soin de vous, les enfants !

- Merci mon père ! » firent les Choucas d’une seule voix.

 

La patrouille tournait le dos à la ferme pour arpenter « au pas du montagnard » le pentu sentier des grottes. Mouche était surexcité ; il ne cessait d’argumenter ses hypothèses de détective… « Tu nous gaves ! cria le CP. – C’est bon ! Je dirai plus rien ! » puis il fit la moue et accéléra le pas question de prendre ses distances avec le groupe… et de se préserver du CP. « Laissons-le bouder ! – Il va vite s’essouffler ! pronostiqua Renard. - C’est déjà fait ! » surenchérit Rémi. Mousse-pas-touche, face au creux du vallon, se tenait immobile, le regard visiblement piégé par une curiosité… Il tendit un bras, bien à l’horizontal, l’index orienté vers le creux de la combe. « Qu’est-ce qu’il a encore vu ? fit le CP sur un ton sarcastique. – Le cadavre du père Arnaud ! plaisanta Rémi. – Vite ! vite ! venez-voir ! » exhorta le petit Mouche.

 

En contrebas du sentier qui fendait les buis, parmi des taillis, un animal gisait sur la rocaille. « Un renard ? proposait Rémi. – Non, ch’uis là ! plaisanta Jean-Pierre. – Allons voir ! » ordonna le CP. Puis il se ravisa : « Restez ici. J’y vais seul… - Pourquoi ? contestait Mouche, c’est moi qui l’ai trouvé ! ». A demi dissimulé par la végétation, à quelques trois mètres au-dessous du sentier, le cadavre de Marquise, la « boule de poils couleur renard », commençait de pourrir sur les pierres chaudes. Le CP souleva légèrement la bête de la pointe du pied, dérangeant le travail parasite de gros diptères (répugnants !) aux reflets bleu. « Ça pue ! se plaignit Mouche. – Tu veux que ça sente la rose ? » ironisa Renard. Aigle, accroupi tout près de la charogne, la palpa brièvement et du bout des doigts. « Il est raide ! – Raide mort ! s’amusait Renard. – Je veux dire : le corps est rigide et froid sous la fourrure… - Il est donc mort depuis…, depuis…, cherchait Mouche. - Au moins vingt-quatre heures ! ». Mouche, descendu rejoindre le CP sans lui demander son avis, cassa une branche de buis avec laquelle il s’ingénia à manipuler la tête de la charogne. Le crâne était entaillé d’une vilaine blessure avec du sang coagulé. « En tombant sur la tête ! suggéra le CP. – Nooon ! protesta Mouche. Il a été assommé ! ». Le CP, alerté par la certitude de Mouche, lança une quête de « l’arme du crime ». Après cinq minutes de ratissage peu confortable – le talus, pierreux, était fort raide -, Renard jubila : « J’ai trouvé ! ». Il exhibait un gros caillou aux angles vifs. Ce fragment de calcaire, nettement souillé de sang avec des poils roux collés, attestaient d’un acte que Renard qualifia « d’assassin ». Le CP enroba l’arme du crime dans son mouchoir et le plaça dans l’une de ses poches. « Qu’est-ce qu’on fait de la pauvre Marquise ? ». La requête venait de Renard, grand ami des animaux – il n’aurait pas écraser une mouche (même « à caca » se plaisaient à dire les Choucas). « Ne touchons à rien ! …Enfin, disons…, ne touchons plus à rien ! Les gendarmes viendront enquêter… - Chic ! fit Mouche, une énigme policière ! C’est chouette ! – Vouais ! Et nos deux frères scouts évaporés dans la nature…, c’est chouette aussi ? – Oh, pardon, Aigle ! C’est pas ce que je voulais dire… - Alors tais-toi, gamin  ! » commanda Renard.

 

Durant toute la montée aux grottes, bien que tancé, Mouche-Sherlock exposa son analyse et ses conclusions… Pour plus de clarté, je transcris ci-dessous le « film » des évènements tel que mentionné dans les notes du « journal de camp » de Rémi – lesquelles notes m’ont beaucoup servi à écrire ce récit.

 

LUNDI 2 JUILLET :

1 – Renard laisse Panthère et Wapiti à la désobstruction vers 1 heure du matin. Quand il les quitte : RAS (rien à signaler) !

2 – Wapiti et Panthère disparus. La patrouille arrive sur le chantier de désobstruction vers 9 h.30 : le travail a avancé depuis le départ de Panthère. Main sanglante dans le réseau des Soupirs. Traces de passages fraîches sous l’Œil du Diable et dans la diaclase « impossible ». Leurs sacs et vêtements sont restés derrière la buvette

3 - Les chiens policiers ont pisté les deux disparus sur le sentier entre Baume Étrange et le Lac Vert

4 – Visite du radiesthésiste à Baume Étrange le soir : il quitte l’esplanade vers 22 heures

 

MARDI 3 JUILLET :

5 - Briquet de Wapiti dans le lac sous l’Œil du Diable

6 - Mouchoir sanglant de Wapiti (encore lui !) en contrebas du sentier entre Baume Étrange et le Lac Vert (sur la piste des chiens !)

 

MERCREDI 4 JUILLET :

7 – Constat de la disparition du radiesthésiste : absent depuis au moins 24 heures

8 – Découverte de son chien mort (tué) en amont sur le sentier des grottes : mort depuis environ 24 heures

 

Le CP renonce finalement à faire taire son boute en train ! Après tout, son analyse (et sa synthèse) de la situation, désormais une véritable énigme aussi complexe que les ramifications de Baume Étrange, justifie d’en discuter. Au demeurant, on connait dans la patrouille libre des Choucas la perspicacité du petit Mouche, sa sagacité, son opiniâtreté à tenter à résoudre les énigmes – et sa curiosité très scientifique à démêler le pourquoi du comment au risque de commettre quelques dégâts ! Mouche-pas-touche porte bien son totem !

 

- Voici mon hypothèse…, commence le Sherlock Holmes du 221B de la côte Saint Martin. Dans la nuit du dimanche au lundi, après leur « désob’ », Wapiti et Panthère vont se balader dans l’Œil Noir…

- Ouïe ! ça fait mal ! plaisante Renard.

- Quoi ?

- Ça fait mal… un coup dans l’œil ! (Rires)

- Très drôle ! Je reprends : Wapiti et Panthère…

-…Se baladent dans un bateau et Wapiti tombe à l’eau, dans le lac… Qui reste au sec ?

- Arrête, Renard ! Crotte ! C’est sérieux, cette affaire…

- Oui, laisse-le continuer, Renard, intervient le CP.

- Donc, une fois leur balade souterraine faite, ils sortent puis vont se promener vers les cascades…

- Sans se changer ? pose Renard.

- Ben, pourquoi ? Ils vont faire un p’tit tour tranquillos, question de s’aérer…

- Et la main sanglante, sur l’arête du réseau des Soupirs ?

- Ben, y en a un qui a dû se blesser…

-Comment ?

- Robert Leblanc lui-même l’a dit : « C’est facile de se couper dans Baume Étrange » ! D’ailleurs, non…, c’est pas l’un des deux…, c’est Wapiti qui s’est blessé à la main… C’est son mouchoir qu’on a trouvé sur le sentier des cascades.

- Bien, petit Mouche, bien ! approuve le CP.

- Wapiti s’est donc pansé la main avec son mouchoir et ce mouchoir s’est défait quand il marchait sur le sentier… Sa main droite ! C’est sa main droite… parce que j’ai bien regardé l’empreinte sanglante sur la roche… Ah, ah !

- Un vrai Sherlock Holmes, ce boute en train ! déclare le cul de pat’.

- Élémentaire, mon cher Rémi ! fait Mouche en se pavanant.

- Et après ? s’impatiente Renard.

- Après, heu…, ben après… Oui, après, ils font une mauvaise rencontre !

- Quel roman ! persiffle Renard.

- Avec qui ? s’enquiert Rémi.

- Ben, heu…, ch’ais pas ! Avec des gens, des gars qui…, que…

- Qu’importe ! rassure le CP. Continue…

- Ces gens, ces inconnus donc, les enlève ! (Renard siffle pour se moquer). Ils les kidnappent et les tiennent prisonniers à quelque part, dans une cache…

- Un vieux moulin ? précise Renard, toujours railleur. Comme chez Saint Agil !*

- Et le paysan ? demande Rémi.

- Il a vu quelque chose et il sait quelque chose…, alors on l’a éliminé !

- …Avec son chien ! poursuit Renard.

- On n’a pas trouvé le cadavre ? soulève Rémi.

- Mais, heu… Peut-être qu’on l’a jeté dans… Ou non, plutôt, on l’a aussi kidnappé !

- Et le chien a été tué parce qu’il gênait ! devine le CP.

- Ben oui, bien sûr ! Un chien, ça gêne toujours les bandits !

- Et le briquet ? se souvient Rémi.

- Tout simple ! Wapiti l’a laissé tomber en escaladant la vire de l’Œil du Diable…

- Bon, d’accord ! C’est une belle démonstration, p’tit Mouche…, conclue le CP. Je te propose de dire tout ça aux gendarmes !

- Pas de problème ! fait Mouche, fièrement. Ça sera ma « BA » du jour !

 

 

La suite, c'est par ici !

 

* Renard fait ici allusion à un célèbre roman pour enfants paru en 1935, où l'écrivain Pierre Véry imagine l'étrange disparition de trois écoliers dans un pensionnat... L'un d'entre eux est retrouvé prisonnier dans un vieux moulin.



09/10/2016
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