Le sang du foulard

Le sang du foulard

Episode 32 : Le trésor de la Méduse

 

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 31 c’est par ici !

 

XXXII

 

Le trésor de la Méduse

 

 

Durant cette nuit du 5 au 6 juillet, en sa villa de Romans sur Isère, le propriétaire des grottes de Baume Étrange avait eu bien du mal à s’endormir. Son épouse Catherine, inquiète de le voir dans un état insomniaque, ne dormait que d’un œil. Elle lui proposa de lui préparer une infusion…  Robert Leblanc se leva, soudain obsédé par le souvenir de Pierre Lefoncine et de ces travaux sur les gorges.  Son ami universitaire parisien, géologue passionné de karstologie et grand amoureux du Vercors - le « Paradis des spéléologues » -, avait préparé un mémoire sur les précédents historiques de la spéléologie scientifique du célèbre massif préalpin. Il avait sollicité la collaboration technique du propriétaire des grottes de Pré-les-Fonts. Robert Leblanc avait hébergé au Pra l’universitaire et l'avait guidé dans de nombreuses cavités de la région.

 

« J’ai mis la main sur un manuscrit extrêmement intéressant ! » lui avait confié le scientifique. Grâce à ses recherches dans les archives de l’Institut de géographie Alpine de Grenoble, Pierre Lefoncine avait eu connaissance d’une lettre d’Etienne Lecombier, dans laquelle le spéléologue-pionnier évoquait, à l’intention d’un ami, une « fantastique découverte ». Robert avait lu une photocopie du manuscrit. Comme il s’agissait de la description d’une caverne non identifiable, le propriétaire de Baume Étrange n’y avait attaché qu’un intérêt relatif… Mais en cette nuit du 6 juillet, le manuscrit mis au jour par le géologue parisien vint hanter son esprit. Et si… ? Et si la « fantastique découverte » d’Etienne Lecombier était au cœur même de l’affaire de Pré-les-Fonts ?

 

L’homme brûla d’impatience de consulter l’ouvrage. Il se leva, alla dans son bureau, chercha dans la bibliothèque. L’exemplaire du mémoire ne s’y trouvait pas. Alors, il vida la tasse d’infusion puis se recoucha, rassurant d’un mot sa femme qui le croyait malade. Dans l’obscurité revenue, il s’efforça de se rappeler la description de la fabuleuse caverne du clerc grenoblois… Il commença à rêver puis s’endormit profondément.

 

Il rêva qu’il explorait une galerie inviolée du Lac Vert en compagnie des scouts Mouche (très volubile) et Rémi (taciturne). Arrivé au bout de la galerie, il découvrit une salle dont le plafond scintillait comme un ciel étoilé. Sous la voûte de cristal se trouvait un sarcophage de pierre. Dans le sarcophage dormait le père Arnaud…

 

 

Masquée par une zone boisée, la cavité, toute de calcaire rose, s’ouvre au pied de la falaise à cinq minutes de marche de l’esplanade de Baume Étrange. Au-dessus du lac souterrain, vaste étendue émeraude que pénètre la lumière du jour, un plafond gris et terne creuse la montagne, boursouflé de dépôts calcaires disgracieux et orné de lourdes grappes de stalactites difformes. Le plan d’eau est dû à l’éboulis qui encombre le seuil de la grotte. Sur un côté du porche, le lac déborde et saute l’obstacle, formant une puissante cascade dont le grondement est amplifié par le volume de l’excavation.

 

Les Choucas sont à la grotte du Lac vert.

 

Sur la berge sont alignés trois canots pneumatiques. Une corde cramoisie, fixée par un piton, traverse le bassin dans toute sa longueur. Le lac couvre une surface de dix mètres dans sa largeur sur cinquante dans sa longueur. La lumière qui entre sous le porche et le volume de liquide, magnifiquement transparent, expliquent la jolie couleur du plan d’eau, lequel est exempt de fluorescéine puisque le colorant ne s’est pas diffusé dans cette partie de la montagne. Le Scialet Nord des Furies, situé sur le plateau, entre le Lac Vert et Baume Étrange, ne communique pas avec la rivière souterraine qui alimente le Lac vert.

 

Installés sur les frêles embarcations, les Choucas les font avancer en se servant de la corde cramoisie comme d’une « main courante ». La patrouille libre de Saint Ange, conduite par Robert Leblanc et son fils Stéphane, navigue lentement sous la voûte dantesque, au son léger du clapotis. L’expédition vécue par les scouts paraît irréelle aux yeux du cul de pat’, tant les bruits et les voix et les gestes paraissent si différents de tout ce que le jeune garçon avait pu imaginer jusque-là ! Secrètement, il dit en son cœur un « Merci mon Dieu ! », car rien de ce qui pouvait le ravir de bonheur n’échappait à son désir de reconnaissance envers le Créateur*. Le cheminement en paroi qui permet de gagner la galerie fossile se fait aisément, grâce à des mains courantes en fil d’acier ou en corde. Robert a délimité les parties de la grotte qui doivent être visitées. Il convient d’examiner minutieusement chacune des « cascades » - le terme « cascade » étant considéré du point de vue du spéléologue : la « cascade » de Lecombier pouvait aussi bien être une chute d’eau qu’une construction massive de calcite « arrosée » (et peut-être sèche de nos jours). Compte tenu du matériel qui existait à l’époque du clerc grenoblois, la cascade que le pionnier avait escaladée devait se situer dans les galeries d’accès « facile ». Une première zone du réseau fossile est attribuée à trois équipes. Robert Leblanc et son fils exploreront un « buffet d’orgue » suintant situé non loin de l’entrée, à l’escalade délicate. Aigle, Panthère et Renard « attaqueront » un « mur » très arrosé qui présente une excavation intrigante à « + 8 mètres ». Wapiti – le varappeur émérite de la patrouille -, avec Mouche et le cul de pat’, se voient attribuer la Méduse Blanche…  Cette « coulée stalagmitique » sur laquelle ruisselle une cascatelle est haute de sept mètres, expose des reliefs extraordinaires, autant de moulures pétries d’un matériau d’une blancheur parfaite. Un orifice débouchant dans une galerie peut assurément se cacher dans l’ombre d’un repli… Sur cette concrétion monumentale, des formes arrondies se coulent en tuyaux d’orgue d’apparence fragile. « On dirait un entassement de méduses ! fait observer Rémi. – On l’appelle la Méduse Blanche ! » répond Robert. Du plafond, une gargouille de calcite vomit une cascatelle qui martèle les flancs de la Méduse Blanche. L’eau s’y écrase en pluie et éclabousse, inonde le sol et disparaît dans une étroite fissure. Selon le gérant des grottes, l’arrivée d’eau peut y être importante, bien qu’elle se réduise notablement en période de sècheresse…

 

Aujourd’hui, son exploration sera mouillée mais point trop !

 

Wapiti va donc gravir la Méduse. C’est une opération hasardeuse parce que le monument de calcite suinte de toute part, aggravant les risques de glissades…  Tandis que le scout-spéléologue examine la concrétion pour décider d’un itinéraire d’escalade, une voix enfantine résonne dans la galerie. « Venez-voir ! Venez-voir ! »

 

Le petit Mouche, toujours fureteur, a trouvé quelque chose qui est partiellement dissimulée sous de gros cailloux. « C’est des tuyaux… Non ! C’est plutôt un mât… - Un mât ? ». Il s’agit d’une perche de métal, longue de plusieurs mètres. Un petit anneau est soudé à l’une des extrémités. Cet ensemble, composé d’éléments démontables, est un type d’accessoire que l’on utilise en spéléologie pour se hisser en paroi – une échelle souple est accrochée à l’anneau puis le mât est appliqué contre l’objectif aérien : une saillie, une anfractuosité, une « lucarne » …

 

Le trio décide d’en aviser Robert plus tard. Le propriétaire des grottes est éloigné de la Méduse Blanche et probablement en pleine escalade… Pour Wapiti, le doute n’est pas permis : les pilleurs de grottes ont oublié ou plutôt abandonné ce mât, suite à leur départ impromptu du cirque de Pré-les-Fonts. La longueur de la perche (six mètres) correspond sensiblement à la hauteur d’un recoin obscur de la Méduse Blanche. « On chauffe ! se réjouit Mouche, on chauffe ! ». Wapiti extrait d’un sac à matériel une échelle souple qu’il attache à l’anneau de la perche. Aidé de ses coéquipiers, il dresse le mât contre le monument stalagmitique, le plaçant de manière que le recoin obscur soit directement accessible. Après avoir donné de brèves instructions, le second de pat’ des Choucas, sac au dos, saisit les barreaux de duralumin et effectue en un instant l’assaut de la Méduse. Il passe au travers de la cascatelle puis se cale dans l’anfractuosité. Le trio des Choucas est excité : ils vont, à eux seuls, résoudre l’énigme de Baume Étrange ! Au fond, Wapiti, Mouche et Rémi ne sont pas mécontents d’être « livrés à eux-mêmes » dans cette exploration… Certes, chacun aimerait (un peu) partager cette exploration fabuleuse avec ses frères scouts…, mais, « chassez le naturel et il revient au galop ! ». Participer « en petit comité » à la découverte du « plafond de Cristal » (« La Chambre secrète ! La Chambre secrète ! » de jubiler Mouche) est un bonheur difficile à partager ! Dieu saura les en pardonner.

 

La flamme d’acétylène de Wapiti n’a pas résisté à la douche mais sa lampe électrique fragmente la cascatelle en un puzzle scintillant. De sa niche de calcite, le scout-spéléologue déploie une corde qui servira à « assurer » les garçons durant leur ascension. Mouche montre au cul de pat’ la façon correcte de se nouer la corde autour de la taille avant que le novice « se jette », pour ainsi dire, « dans le grand bain » ! « Ton baptême spéléo ! plaisante Mouche. – C’est froid ! se plaint le cul de pat’. – Décolle-toi au maximum de l’échelle ! » recommande Mouche.

 

Les trois Choucas se retrouvent derrière la cascade, dans une anfractuosité exiguë. Rémi, qui n’est pas vêtu d’une combinaison, grelotte dans son jeans et son pull-over mouillés. L’excavation, qui est un renfoncement séparant deux « tuyaux d’orgue », se prolonge par une étroite fissure verticale. Un léger courant d’air froid s’enfonce vers l’inconnu. La « galerie secrète » ne s’arrête pas là, bien qu’un coude de la paroi empêche de voir au-delà de quelques mètres. La roche est totalement recouverte d’une épaisse couche de calcite blanche comme la neige, révélant de nombreux va-et-vient de prédécesseurs, car des traces de boue souillent le dépôt calcaire… « Jeu de piste ! » s’écrie joyeusement le petit Mouche. Curieusement, à l’extérieur de l’anfractuosité, le monument stalagmitique ne porte aucune marque terreuse. Rémi suppose que la Méduse Blanche doit sa pureté à la permanence du ruissellement. Wapiti, en escaladant la Méduse, a relevé la présence de minuscules miettes d’éponge accrochées aux aspérités de la calcite : les pilleurs de grottes ont pris soin d’effacer leurs traces de la concrétion.

 

Dans la niche, la position est inconfortable pour les trois explorateurs et il fait froid. Les lampes frontales, électriques et à acétylène, sont vérifiées et remises en état (chacun dispose d’un casque convenablement équipé : Aigle avait été intransigeant sur ce point matériel !). Mouche ouvre la marche, brûlant la politesse à l’aîné ! Le petit franchit le premier tournant – le corps légèrement incliné sur le côté… Puis la fissure devient plus large. Maintenant, les parois exposent un calcaire brun et rugueux, dépourvu de calcite. Le sol est tapissé de boue. Le reste du trio suit le boute en train. On avance en file indienne et Rémi, en bon « cul’ de pat’ », ferme la marche ! Dix mètres, quinze mètres…, voici le bout du couloir – un trou noir. Un espace plus vaste sans doute ? Les lampes ne dissipent pas encore l’obscurité où conduit le corridor.

 

…Lorsque Mouche débouche dans la salle, ses deux compagnons ne voient de lui qu’une silhouette auréolée de la lumière ocre de sa lampe. Le jeune scout-spéléologue s’est arrêté puis se retourne vers ses frères… Il paraît soudain figé comme la femme de Loth qui, regardant en arrière, devint une colonne de sel.

 

« Mouche ? Ça va ? … Et, Mouche ? ». 

 

 A suivre...

 

* Ce détail, que des lecteurs verront comme entaché de « mysticisme » et désuet, est authentique. Rémi m’a autorisé à faire un récit fidèle de son aventure et je n’ai pas voulu gommer ce trait de la psychologie du jeune héros !

 

 

 

 LAC DE GOURNIER.jpg

La grotte "du Lac Vert" est la copie-conforme d'une caverne qui existe dans les gorges de la Bourne,

dans le massif du Vercors, à proximité du cirque de Choranche, village rebaptisé dans ce roman "Pré-les-Fonts"... Son vrai nom est "grotte de Gournier".

 



08/01/2017
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