Le sang du foulard

Le sang du foulard

Feuilleton - Episode 23

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 22 c’est par ici !

 

XXIII

 

Une horrible mission

 

 

Sous les voutes sculptées de la salle du Lac, on causait en sourdine, on se déplaçait à pas feutrés, on se mouchait discrètement. Sur la plate-forme, tout le monde s'était rassemblé près de « la fosse » ; pour mieux voir, quelques uns avaient grimpé sur la paroi qui la surplombait. Les murs de la galerie s'immergeaient à un niveau situé, à ce moment de la décrue, à un mètre cinquante au-dessous de la plate-forme. Sur la frêle embarcation de couleur jaune, les deux Choucas surveillaient avec attention les mouvements que les hommes-grenouilles imprimaient à leur fil d'Ariane. Centimètre par centimètre, les cordelettes blanches et détrempées filaient entre les doigts, avec une régularité somme toute rassurante. Des lambeaux de lumière vive, jaunâtres, visibles depuis la surface, s'agitaient au fond de l'abîme, sourdement, sans révéler aux yeux de l'assistance l'espace que dissimulait l'eau trouble. Une dizaine de minutes s'étaient écoulées depuis le début de cette seconde plongée. Des bulles venaient éclater à la surface, chargées de mystère et de suspense.

 

On aurait aimé qu'elles parlent.

 

Les regards étaient rivés sur cette langue d'eau vert foncé, où le « balcon » du réseau des Soupirs couchait son image rougeâtre. Rémi et Mouche, qu'une torpeur avait saisis, ne disaient mot, les visages graves. Pourquoi les plongeurs s'attardaient-ils au fond de la fosse ?

 

Le CP de la patrouille des Choucas ne pouvait décoller son regard du pied de botte qui dépassait de l'étroiture ; il ne pouvait non plus faire le moindre geste, paralysé par cette vision - Wapiti et Panthère avaient été chaussés de bottes... Prostré pendant vingt secondes, les membres soudain tremblant - d'émotion et non de froid -, son détendeur haletait à un rythme effréné. En éclairant la semelle au plus près, Aigle remarquait un amas de toile qui cachait le reste de la botte ; une pellicule de terre collait à cet amalgame, le confondant avec la roche calcaire enduite de boue.

 

On eût dit les restes d'un corps disloqué...

 

Sur le point de céder à la panique, menacé de suffocation suite à l'emballement de sa respiration, le scout-grenouille s'obligea à cesser un instant tout activité. Il se retira de la chatière (où il s'était enfoncé à mi-corps) ; une pointe de roche griffa bruyamment sa bouteille d'air. Libéré de l'excavation, il se plaça dans une position confortable en se calant par les mains contre la roche ; il s'appliqua à maîtriser sa respiration. Les deux rayons de ses lampes frontales balayaient la crevasse comme les projecteurs d'apparat du générique de la Twentieth Century-Fox! Cet effet, plutôt amusant, le divertit une poignée de secondes, durant lesquelles la mélodie célèbre de la société de production cinématographique s'invita dans sa tête. Ayant recouvert son sang-froid, il fit le clair dans ses pensées ; il fallait bien en convenir..., la masse informe qui était étendue dans la cavité-entonnoir pouvait être le corps de l'un de ses frères scouts ! Le cauchemar tant redouté se mêlait au réel... Il posa à nouveau ses yeux sur la botte coincée au fond de l'excavation, frappé de plein fouet par cette vision terrifiante. Il s'interdisait d'échafauder des hypothèses pour s'expliquer l'accident car il importait de reconquérir une complète sérénité. Ayant retrouvé son calme, résigné au pire, il se résolut à poursuivre son horrible mission. Il avança ses bras au fond de la chatière, prit le pied de botte entre ses poignets. Il tenta, en vain, de faire pivoter un peu la chaussure de caoutchouc puis de l'extraire ; la botte résistait et le geste souleva un nuage de fine terre rouge. Il tira à nouveau et plus énergiquement. Un clappement se produisit, doublé d'un bruit de ventouse que l'on décolle. La botte lui restait dans les mains avec sa volute de poussière argileuse.

 

Elle était vide et ne chaussait personne !

 

Tandis que la poussière tournoyait entre les lèvres de la cavité, Aigle se rendait compte qu'il ne s'agissait que d'une vieille botte fendue sur toute sa hauteur ! Il la laissa filer dans la fosse puis ramena à lui les morceaux de toile qui dormaient dans le creux de la chatière-entonnoir, identifiant un sac de bâche cylindrique semblable à ceux qu'ils utilisaient, mais en piteux état et dépourvu de fond. Il mit la main sur un pull-over troué aux fibres gonflées de boue et sur d'anciens chiffons ; des fragments de tuyaux et de câble électrique pourrissaient avec ces reliques... Le courant avait aspiré ces déchets au fil du temps. Aigle eut si envie de rire qu'il lui fut difficile de ne point lâcher l'embout buccal de son scaphandre !  A cet instant, la silhouette massive, noire, de l'homme-grenouille Robert Leblanc surgissait des profondeurs pour rejoindre le CP des Choucas. L'homme fit deux larges signes avec les bras pour communiquer un compte-rendu immédiat : aucun corps ne reposait dans l'abîme de Baume Étrange.

 

Leur mission s'achevait ici.

 

Malgré sa hâte de sortir et le froid qui l'enveloppait (la température de l'eau n'était que de neuf degrés), Aigle remonta sans précipitation, à la vitesse des plus petites bulles qui s'échappaient de son scaphandre.

 

Quand Aigle, Mouche et Rémi retrouvèrent l'extérieur, une chaleur torride pilonnait les falaises de Pré-les-Fonts. Les fragiles teintes pastel avaient fondu sur les calcaires chauffés à blanc. Buis et chênes se confondaient dans un vert affadi et grisonnant. La lumière était trop vive et il n'y avait pas un souffle d'air. Sur l'esplanade de Baume Étrange, les feuillages habituellement protecteurs des buis centenaires avaient baissé la garde ; la température d'enfer campait même au pied du cirque de Pré-les-Fonts. Chantal et son fils Xavier ne cessaient de servir des boissons tirées du réfrigérateur - bientôt vide. Pour renouveler le stock de boissons, Robert Leblanc devait descendre au Pra. Les trois Choucas voulaient profiter de ce voyage motorisé pour se rendre à leur camp ; de plus, le CP jugea convenable de donner un coup de mains pour le portage des caisses - vides à l'aller et pleines au retour -, le portage des marchandises ne pouvant se faire qu'à dos d'homme entre le parc de stationnement automobile et la buvette ! Mouche de jubiler : « Ce sera notre BA du jour ! »

 

Le liturgiste de la patrouille, dans un uniforme impeccable, vaquait sur l'aire de campement.

- Te voilà de retour! fit le CP. Ça s'est bien passé ces funérailles ?

- Très bien ! Ça faisait plus de deux mois que je n'en avais pas servies... Il y a eu messe - plutôt longue à mon goût -, avec des chants et tout et tout, puis le cérémonial au cimetière... Joli, ce petit cimetière ! Très vert et bien planté, avec de beaux cyprès et une vue imprenable sur les falaises de Pré-les-Fonts et des oiseaux...

- Faut réserver ! plaisanta Rémi.

- Du monde ?

- Pleine à craquer l'église ! Il faut dire qu'ici, tout le monde va à la messe et toutes les familles se connaissent...

- Tu t'ai fait des sous ? s'enquit Mouche, avec une pointe de facétie.

- Ben..., heu..., cinquante nouveaux francs et vingt-huit centimes à chacun ! C'est le partage avec Michel...; Michel, l'autre enfant de chœur. Mais je ne le fais pas pour ça... Ch'uis enfant de chœur parce que ça me plaît et pour servir le Seigneur !

- Et bientôt, tu seras curé ! taquina Rémi (Renard fit une moue dubitative à propos de sa vocation future).

- Pourquoi pas ? surenchérit Rémi. Moi, j'y pense sérieusement depuis ma communion solennelle...

- Rentre chez les enfants de chœur ! exhorta le liturgiste avec un empressement sincère.

- A la rentrée, pourquoi pas ? répondit le cul de pat'.

 

Pendant cette conférence improvisée, M. Leblanc remplissait sa jeep de caisses de sodas et bières. Le tintement des canettes montait du hameau jusqu'au camp. « Rémi et Mouche, allez prêter la main à Robert ! ordonna le chef. Moi, je fais une inspection du camp. - Chjak-chjak-chjack ! lança mouche. – Choucas-choucas..., répondirent Rémi et le liturgiste – Toujours alerte ! » s'écria l'ensemble. Au camp, tout était en ordre. Le liturgiste avait visité la tente de couchage et le kraal ; rien ne manquait. Il avait grand ouvert le « marabout » et le dortoir pour les aérer et en chassait un tant soit peu la chaleur ardente du zénith. Il avait aussi rassemblé dans un sac quelques denrées alimentaires. Le CP l'informa des toutes nouvelles « fraîches » (si l'on peut dire !). Renard, optimiste, exprima sa conviction intime : leurs frères scouts vivaient et on les retrouverait ! Il confia qu'à la messe funèbre, au moment du recueillement, il avait prié Dieu et la Sainte Vierge pour que  Wapiti et Panthère fussent retrouvés sains et saufs. Il avoua qu'au moment de la mise en terre, alors qu'il présentait l'aspersoir au prêtre puis aux fidèles, et que ceux-ci manipulaient le goupillon au-dessus du cercueil, il ne put s'empêcher de regarder longuement le cirque calcaire des grottes, éblouissant sous le ciel bleu et de penser à ses deux frères disparus...

 

Deux chiens policiers, tenus en laisse par des maîtres gendarmes de haute montagne, avaient « pisté » les disparus, après avoir reniflé du linge tiré de leurs sacs à dos. Les traces olfactives s'arrêtaient à proximité du porche de la grotte du lac Vert, à l'amorce du sentier qui descendait vers le village en passant près de la ferme du père Arnaud. Ces indices confirmaient le bien fondé de l'exploration des à-pics. Quant à l'absence de traces olfactives en aval du Lac Vert, elle n'était pas significative parce que le sol avait été lavé par la pluie et que de nombreux filets d'eau s'étaient écoulés sur le sentier descendant. Des gendarmes de haute montagne, par cordée de deux, inspectaient les « barres rocheuses » situées ici et là à gauche du sentier. Le CP obtint l'accord du responsable des secours pour que les Choucas participent, en toute autonomie, à cette recherche verticale.

 

C'était le moment pour le cul de pat' d'avouer son vertige ! Le novice était liquéfié, consterné d'avoir, pensait-il, trahi la confiance de la patrouille libre des Scouts de France de Saint-Ange...

 

 

La suite, c'est ici...

 

 

 

 

 



01/05/2016
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