Le sang du foulard

Le sang du foulard

Episode 27 - L'eau qui sème le trouble

Les Disparus de Baume Étrange

 

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 26 c’est par ici !

 

XXVII

 

L’eau qui sème le trouble

 

 

« …Encore un ovni dans le ciel de Provence ! Hier soir, à Rémuzat, dans le sud de la Drôme, un ovni a été observé longuement par tous les gens du village. Les gendarmes, eux aussi, ont assisté à un curieux phénomène qui… ».

 

Cette pittoresque information faisait suite aux « dernières nouvelles de Pré-les-Fonts ». Les Choucas, qui se trouvaient à proximité du poste à transistors posé au milieu d’une table de l’esplanade, se regardèrent en écarquillant les yeux. Depuis la disparition du père Arnaud (qu’une rapide enquête de voisinage avait confirmée), les idées les plus fantaisistes circulaient chez les sauveteurs, hypothèses saugrenues nourries par les délires de toute la presse, laquelle s’était emparée de « l’affaire » comme d’un juteux « serpent de mer » dans la mare stagnante de l’actualité estivale. D’aucuns supposaient, probablement sans y croire, que les « disparus de Baume Étrange avaient été kidnappés par des extra-terrestres » ! Depuis quelques jours, des « objets volants non identifiés » survolaient la Provence, et ces « engins venus d’ailleurs » convergeaient tous vers le… nord-est – donc vers le Dauphiné, autant dire en direction du massif du Vercors ! « N’importe quoi ! » s’exclama Aigle en haussant les épaules. Hibou paisible, immobile près de la table, sa mèche en tire-bouchon qui tournoyait entre ses doigts, un café qui tiédissait dans sa tasse, porta son regard sur le CP, un regard qui oscillait entre un « je plaisante » et un « je suis sérieux ». Il suffisait de l’observer pour deviner les mots qu’il n’osait pas prononcer : « Et si des extra-terrestres, vraiment… ? ». Jacques Maurice, scout expérimenté et réfléchi, homme mûr, ne s'était néanmoins jamais défait de sa passion de jeunesse pour le fantastique et les mystères, les « petits hommes verts » et la Bête du Gévaudan !

 

Extrait du journal de camp de Rémi :

 

MERCREDI 4 JUILLET

 

14h30 – Repas derrière la buvette : Renard et Mouche font cuire des côtelettes de porc au thym flambées au vin rouge sur le feu de bois. L’abbé Gerland nous a apporté la viande fraîche et M. Leblanc, invité à notre repas, a débouché une bouteille qu’il avait montée du Pra.

 

15h40 - Arrivée à Baume Étrange des parents de Wapiti : ils ont loué une chambre à Pont-en-Royans. Le consulat de France en Espagne a réussi à joindre ceux de Panthère. Leur retour en France est prévu pour demain. Les familles des Choucas ont été contactées par l’abbé Gerland : la patrouille veut rester à Pré-les-Fonts. Parents d’accord à condition de dormir dans la maison du Pra et parce que Hibou est avec nous.

 

16h45 - Le responsable des secours arrête toutes les recherches : les sauveteurs quittent les grottes. La gendarmerie mène une enquête pour enlèvements. Un avis de disparitions est diffusé (radio, journaux, télévision).

 

19h – L’esplanade de la grotte se vide. M. Leblanc descend chez lui à Romans. Retour au camp : grand feu de bois avec veillée (notre aumônier y assiste). Mouche l’anime en nous racontant une histoire de « secret des Templiers » : il mime quelques scènes. C’est mystérieux et très drôle à la fois ! Hibou fume 2 bouffardes en terminant avec une histoire « d’ovnis » !

 

23h – Prière. Extinction du feu. L’abbé Gerland nous quitte. On rentre retrouver notre cher Martin.

 

(Fin des notes de Rémi)

 

 

Vers neuf heures, après un débarbouillage à la source du Pra, le PDDM dans la prairie et la levée des couleurs, les Choucas enfourchèrent leurs bicyclettes pour gagner au plus vite les grottes. Hibou faisait la « voiture balai ». Grand ciel bleu. Soleil. La cascade de la Chevaline était à peine visible tant son débit avait diminué.  Sur l’aire de stationnement, au bout de la route, il n’y avait que la jeep jaune citron des grottes de Pré-les-Fonts. La patrouille posa les vélos contre le talus et la « Deudeuche » de Hibou vint s’acoquiner avec la jeep. Les Choucas, qui avaient décidé de « camper » la journée sur l’esplanade, étaient lestés de nouvelles provisions alimentaires. D’un pas alerte, comme sous l’impulsion d’une motivation inconsciente, les scouts enfilaient le sentier des grottes avec un optimisme renouvelé… Une sorte de conviction sourde animait le moral de la patrouille, l’accordant au diapason d’un paysage radieux. Les « griffons » de Baume Étrange, beaucoup plus modestes que la veille, distillaient dans l’air frais et ombragé par la végétation scintillantes leur chansonnette répétitive. Mouche ouvrait la marche ; plus vif que jamais, le boute en train des Choucas arpentait la sente comme un cabri pour s’arrêter soudain. « Ça alors ! …Mais bon sang ! Ça alors ! ». Le groupe s’immobilisa. Mouche écartait les bras pour montrer ce qui le surprenait tant.

 

« De la fluo ? » s’étonna Hibou…

 

L’eau avait une bien curieuse couleur verte ! Tous les griffons étaient colorés de manière égale. L’explication semblait évidente; nos scouts spéléologues connaissaient les effets de la fluorescéine quand on en déverse une quantité conséquente dans un cours d’eau : seul le déversement de cette matière colorante pouvait provoquer le phénomène !  Au pied des falaises, l’eau qui sortait de Baume Étrange était pareillement teinte en vert.

 

L’esplanade déserte et le portillon de la grotte ouvert invitaient les scouts à visiter la cavité. « Robert doit être à l’intérieur ! » supposait Hibou. La patrouille grimpa l’escalier et pénétra dans le labyrinthe souterrain. La caverne était éclairée. En quelques minutes, la patrouille se retrouva sur la plateforme du lac terminal. M. Leblanc, accoudé sur le parapet de métal, plongeait un regard stoïque sur le plan d’eau – qui avait encore descendu de niveau depuis la veille. La salle du Lac de Baume Étrange faisait penser à un gigantesque réservoir de peinture ! Le vert chimique et agressif de l’eau s’opposait aux teintes brunes et ocres des voûtes et des parois. On n’était plus dans Baume Étrange mais à l’intérieur d’une affiche ou d’une carte postale « retouchée » aux couleurs racoleuses ou, encore, au milieu d’un décor de cinéma !

 

- Qui a donc pu faire ça ? se demandait le gérant des grottes.

- Des spéléos ! répondit sottement Renard.

- Oui, bien sûr ! Mais quels spéléos ? Et pourquoi maintenant ?

- ?

- Hier encore, tous les spéléos de la région étaient en opération sur le site… Et puis…, je ne pense pas que des spéléos auraient procédé à une coloration en ce moment, où on était mobilisés pour les recherches !

- D’où peut provenir cette coloration ? interrogea Hibou.

- Justement Jacques, cette résurgence vient du plateau de Presles… et mon club est le seul à explorer les « scialets » du plateau ! Tous les gouffres au-dessus des grottes de Pré-les-Fonts sont en quelque sorte notre « chasse gardée » - c'est d'usage entre les clubs de respecter le territoire de prospection de chacun... Si un autre club y fait une expédition, je sais qu’il n’entreprendra pas une coloration… D'ailleurs, l'utilisation de la fluo nécessite une préparation, des contrôles en aval…

 

Quelqu’un avait donc déversé de la fluorescéine quelque part dans un cours d’eau souterrain du plateau de Presles. Mais qui ? Et au fond de quelle cavité ? Jamais une coloration de cette importance n’avait été réalisée au-dessus des falaises de Pré-les-Fonts. De plus, l’affaire des « disparus de Baume Étrange » avait retenu l’attention de l’ensemble des spéléologues présents dans la région, et des dizaines d’entre eux s’étaient dépensés sans compter pour en hâter le dénouement… Cet évènement insolite avait de quoi semer le trouble sur le petit groupe réuni sur la plateforme.

 

Le trouble ?... Il était jeté au sens propre dans les torrents du cirque de Pré-les-Fonts. Même la cascade de la grotte du Lac-Vert, limpide au départ de la cavité, se colorait en aval au contact des cascades descendues de Baume Étrange. Bien vite, dans le vallon, il ne se trouvait plus une goutte d’eau claire (dans la journée, la Bourne elle-même, allait être colorée sur plusieurs kilomètres !). Un canular ? Qui eût osé ? C’était impensable, d’autant que la fluorescéine était un produit coûteux et qu’il avait dû en falloir une grande quantité pour provoquer une telle coloration.

 

Sur l’esplanade, M. Leblanc étala une carte du plateau de Presles et exposa aux Choucas son hypothèse. Son club avait parfaitement cartographié le complexe souterrain du massif. Au-dessus des trois cavités importantes qui perçaient la falaise, plusieurs gouffres « donnaient » sur le bassin d’alimentation du cirque de Pré-les-Fonts. La géologie permettait d’exclure du réseau de Baume Étrange toutes les rivières souterraines, les « cours actifs » connus sur le plateau…, sauf un. Le « scialet Nord des Furies », un gouffre totalement vertical profond de quarante mètres (c’était un « moins quarante »), abritait tout au fond du puits un puissant torrent, un cours d’eau dont on s’était toujours douté qu’il était un affluent souterrain de la rivière de Baume Étrange. En revanche, la géologie du massif autorisait d’exclure Chevaline et Le lac-vert de toute communication avec le scialet Nord des Furies.

 

- C’est le fameux trou où vous avez laissé un stock de fluo ? s’enquit le CP, se souvenant d’une conversation antérieure sur le sujet.

- Oui, répondit M. Leblanc, c’est le scialet où le club a descendu de la fluo au début de l’été. On avait l’intention de procéder à une coloration mais, comme je vous l’avais expliqué, le débit était trop faible… Nous avions préféré remettre l’opération à plus tard…

- Et cette fluo…, intervint Mouche, vous ne l’avez jamais remontée ?

- Non, on a dissimulé la poudre en vue de revenir après des pluies… Et ça a été les vacances..., le club est parti en expédition sur le causse Méjean... Le produit est toujours au fond du scialet, ou plutôt, devrait toujours y être!

- Mais alors… ? Mais alors… ?

 

Et Mouche se mit à taper avec les doigts le plateau de la table : trois tapes très brèves puis trois tapes plus espacées puis trois tapes très brèves… Sa frimousse s’éclairait d’une jubilation drolatique et ses yeux pétillaient de satisfaction.

 

- Où veux-tu en venir ? s’impatientait Aigle.

- Du morse ? pensait deviner renard.

- Un S.O.S. ? poursuivait Rémi.

- M. Leblanc..., interrogea Mousse sur le ton d'un détective, Wapiti et Panthère étaient avec nous quand vous nous avez parlé de cette fluo dans les Furies ?

- Je…, je crois…, oui !

- Eh bien ? Si seul votre club et la patrouille connaissaient cette histoire de fluo planquée dans le scialet, c’est que… ?

- C’est que ? pressait Renard.

- C’est que... seuls Wapiti et Panthère ont pu jeter cette fluo dans la rivière des Furies !

- Un S.O.S.? fit M. Leblanc.

- Un S.O.S. ! Répéta Aigle, abasourdi.

- Élémentaire ! Mes amis ! Élémentaire !

 

Et notre petit Mouche de se pavaner tel un paon impérial...

 

. . . _ _ _ . . .

 

La suite, c'est ici!

 

 

 

 

Quand un petit détective en cache un grand !

 

Du même auteur, la pièce de théâtre qui met en scène

un « petit Mouche » chef de la « brigade secrète de Baker Street » …

Le texte intégral est en lecture numérique

sur ce lien !

 

Vidéo : la bande ci-dessous est la "démo" du projet de la version cinématographique en court métrage

 

 




17/10/2016
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