Le sang du foulard

Le sang du foulard

Episode XVII - Le passe-muraille

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 16 est sur ce clic

 

XVII

Le passe-muraille

 

 

 Jouant des coudes, Xavier Leblanc arpente l'escalier extérieur d'un pas agile à la manière de son père; ce garçon vif et volontaire sait qu'il aura le dessus sur le groupe d'une petite quarantaine de personnes - les touristes en autocar auxquels se joignent les visiteurs indépendants. Mouche fait un soupir de soulagement quand il est rejoint par le jeune guide, car il était quasiment pressé comme un citron contre les barreaux du portillon! "S'il vous plaît! lance Xavier à l'assemblée impatiente, laissez-moi ouvrir le portail!". A peine a-t-il rabattu la grille sur le dehors qu'un homme chauve et rougeaud, à la panse grasse, lui brûle la politesse pour se glisser dans la caverne; l'indiscipliné est gratifié d'un coup de roche de la paroi, plus basse que l'individu... Le calcaire vengeur lui pèle le crâne qui se met à saigner joliment! Xavier se plaît à crier au public, l'ironie en coin: "Attention à la tête ! Le plafond est bas à l'entrée!". L'indocile ne bronche pas, trop occupé à éponger son crâne sanguinolent et honteux de la sanction qu'il vient de subir ! Xavier enfin en tête, le groupe bavard forme une file indienne obligée, serré par l'étroitesse des galeries; Rémi et Mouche ferment la marche. Ils profiteront de cette incursion touristique pour faire gambader le faisceau de leurs lampes sur les parois truffées d'excavations aussi noires que mystérieuses..., sans négliger pour autant leur précieuse mission de "lanternes rouges"! Plusieurs fois, Rémi ou Mouche vont lever la voix pour enjoindre quelque client récalcitrant à ne point quitter l'allée, tantôt bétonnée ou en terre battue. Des "niches" apparemment pénétrables sont les tentations du diable! Certains s'attardent exagérément dans une salle tandis que d'autres vont et viennent sur les abords non aménagés, à la merci d'un faux pas, d'une glissade. Sans surprise, les deux scouts-voitures-balais doivent particulièrement modérer les élans d'explorateur de l'homme au crâne pelé. Xavier, aguerri à ce travail, dit son commentaire sans oublier une virgule, faisant les haltes là où il faut, quand il le faut. Sa petite voix de douze ans a un peu de mal à porter jusqu'au "peloton" de queue - ce qui incite les derniers visiteurs à se dissiper dans des plaisanteries plutôt stupides. 

 

"Suivez-moi bien messieurs-dames, car j'ai l'habitude de perdre deux ou trois personnes à chacune de mes visites!" révèle Xavier, avec drôlerie. Et tout le monde de rire. Nous sommes au carrefour des Perdus, sorte de nœud de galeries secondaires, un croisement de couloirs étroits et tortueux où le touriste n'a pas droit de "se risquer". En fait, il s'agit d'un labyrinthe inoffensif également appelé "le Gruyère", peu étendu mais très impressionnant; l'itinéraire de retour le traverse - mais cela, les touristes ne le savent pas encore.

 

- On n'a jamais tourné un film d'épouvante ici? interroge un malin.

- Non! répond sèchement le jeune guide.

- Ça serait à faire! 'Faut en parler à ton patron, poursuit l'homme, fier de lui.

Un autre intervient:

- Je verrais bien Dracula déambuler dans ces galeries!... Sortir de cette niche, là... Raaa!"

S'affublant d'une grimace vampirique, il enserre le cou d'une dame qui le précède; la femme hurle et tout le monde s'esclaffe bêtement.

 

Sauf le guide et les deux scouts.

 

Xavier veut clore le propos.

- On en parlera à des producteurs, fait-il sans conviction.

 

Puis le groupe s'ébranle de nouveau. Tandis que la file s'approche de la salle du Lac, le rougeaud chauve escalade la pente qui défend le réseau des Soupirs; Xavier se fâche et interpelle le client: "Monsieur, il faut rester sur l'allée aménagée... Nous sommes responsables des accidents!". Le visiteur revient sur ses pas puis observe, goguenard:

 

- Ça craint chez vous! Vous avez vu? 'Y a du sang partout!

 

Des gens s'arrêtent devant la galerie. Xavier parvient à dissimuler son émotion sous un calme factice.

- Des spéléos ont fait une exploration, cette nuit. Il y en a un qui s'est un peu blessé... C'est facile de s'écorcher dans ces galeries...

 

Le mensonge plaît à tout le monde. une voix de femme se lève de l'assemblée:

- C'est un chauve qui s'est pelé le crâne!

- Un... chauve-qui-sourit!" crie un autre.

 

Un éclat de rire gagne le groupe.

 

 "Au-dessus de nos têtes, deux cent cinquante mètres de calcaire nous séparent du plateau de Presles...". Faisant écho aux paroles du petit guide, une exclamation unanime s'élève sous les voûtes hérissées d'épées de roches de la salle du Lac. L'auditoire est désormais attentif. "Depuis ce matin, la rivière souterraine est en crue. En temps normal, le niveau du lac est plus bas. Le débit minimal est de 10 litres seconde mais il peut atteindre 1500 litres à la seconde! Au fond de ce lac se trouve un siphon...". Après les commentaires relatifs au plan d'eau - avec ses gargouillements qui orchestrent un grondement confus -, le jeune guide s'attarde au sujet des chauves-souris qui ont peuplé en grand nombre les grottes de Pré-les-Fonts. De la plate-forme qui surplombe le lac, on peut observer de curieuses salissures qui noircissent les parois inaccessibles. "Il s'agit là d'excréments de chauves-souris!". Rires et dégout. Un petit demande à sa mère: "C'est quoi? - Du caca de chauves-souris! répond le père sur un ton joueur. - Bééé!"

 

C'est alors que plusieurs spots installés dans cette partie de la cavité s'éteignent quelques secondes, se rallument, s'éteignent de nouveau... A croire qu'une main invisible agit sur le circuit - pour transmettre quelque énigmatique message..., ou pour effrayer! D'abord, Xavier pense à un mauvais contact; il rassure: "Ce doit être une boîte de dérivation". Le fils du propriétaire de Baume Étrange, qui connaît bien l'installation électrique de la grotte, est fier de son explication, mais pour Rémi, ce clignotement à proximité du réseau des Soupirs et de l'Œil du Diable revêt tout de même un caractère troublant!

 

Puis une soudaine coupure de courant plonge la grotte entière dans l'obscurité, aussitôt suivie de "Oooh!" et de "Aaah?" entonnés en chœur par la quasi unanimité des visiteurs. Xavier allume sa torche, aussitôt imité par les deux scouts. Les faisceaux de lampes zèbrent la plateforme noire de monde. Des gosses allument leurs propres lampes de poche, trop heureux de se donner une utilité, et en profitent pour pointer de lumière tel ou tel détail curieux des parois...

- C'est fait exprès? tente un bonhomme dont l'anonymat est préservé par l'obscurité.

- Chic! fait un gamin, joyeux de l'expérience.

- Impressionnant! juge une dame tout aussi invisible.

- Ça, c'est le disjoncteur! assure la voix enfantine de Xavier.

 

Le jeune garçon pense d'abord à une coupure due à l'intervention intempestive de l'un des scouts demeurés à l'accueil; on utilise ce procédé quelquefois, en guise de signal, pour prévenir le guide que des clients retardataires vont se joindre à la visite en cours. Mais alors la coupure ne dure qu'une fraction de seconde... Et puis, se dit Xavier, les scouts restés dehors ignorent ce procédé - et n'enverraient pas des clients si tardivement!

 

Des bruits indistincts résonnent dans l'Œil du Diable. "Robert qui revient" pensent Xavier et les deux scouts. "Vous allez voir surgir un diable dans la paroi!" avertit le jeune guide. Agglutiné sur la plateforme, le groupe attend l'arrivée du phénomène. L'Œil du Diable s'allume et la silhouette en contrejour du spéléologue apparaît au-dessus de la fosse aux remous glauques. Les touristes affichent leur stupéfaction de voir ce mannequin de boue les saluer tel un cosmonaute surgissant de son vaisseau spatial. Des flashs illuminent la salle, partiellement éclairée par la flamme jaune qui coiffe le spéléologue. Des gamins commentent avec gaieté la curieuse apparition. Depuis son "balcon" insolite, campé sur la paupière inférieure de l'Œil du Diable, le propriétaire de Baume Étrange sourit à son fils:

 

- Un problème de lumière?

- Le disjoncteur, sans doute?

 

 La lumière revient. Sans faire plus cas de l'incident technique, Robert Leblanc lâche une brève question sur le registre de l'anodin:

 

- Ça va?

 

Les trois garçons ne sont pas dupes; ils perçoivent l'inquiétude que le spéléologue déguise en apparente sérénité. Xavier demande, sur un ton volontairement neutre:

 

- Du nouveau?

- Non!

 

Sur cette réponse laconique, Robert Leblanc achève :

 

- A tout-à-l'heure!

 

Puis il entreprend la descente de l'Œil, s'agrippant à la paroi tordue comme l'a fait ce matin le chef de patrouille...

 

Un quart d'heure plus tard, le guide, ses acolytes et les visiteurs reçoivent en plein visage les chauds rayons de l'astre du jour. Libérés des enfers! Le jeune guide est gratifié de pourboires généreux - comme si le groupe de touristes voulait se faire pardonner son indiscipline.

 

M. Leblanc vérifie le bloc électrique qui alimente la caverne; le disjoncteur avait sauté et Aigle, ayant entendu le déclenchement et vu une lampe rouge s'allumer, l'avait réenclenché... Aucune explication à ce mystère mécanique que l'on juge de peu d'importance. Les scouts, après avoir fait front commun aux assaillants de la buvette, parviennent à s'isoler avec Robert Leblanc autour d'une table à pique-nique. Renard et le CP sont tout excités d'être enfin conviés au mystère! Le spéléologue récapitule les indices recueillis, illustrant ses dires en pointant plusieurs endroits sur la "topo" de la caverne, une grande carte posée sur la table, imprimée de lignes tarabiscotées dont l'aspect général fait penser à des signes cabalistiques. Les noms qui identifient certaines particularités topographiques exclues du circuit touristique alimentent le feu de l'imaginaire de Rémi: "méandre des Écorchés", "laminoir des Genoux", "chatière de l'Impossible" ou "salle des Revenants"... Xavier s'approche de la conférence et déverse sur la table un amas de pièces blanches et jaunes assaisonné de quelques billets de banque; il compte "la caisse" de sa virée touristique.

 

- Ils ont continué à travaillé à la désob' après le départ de Renard... Ça, vous l'avez vu comme moi..., commence M. Leblanc.

- Et le sang? dramatise Mouche.

- Ah! le sang? (Le spéléologue sourit) ...Les taches de sang, je ne les ai pas vues mais elles ne me tracassent pas. C'est facile de se couper dans Baume Étrange.

- C'est ce que je disais! se complimente le CP.

- En revanche...  (Silence pendant lequel les garçons restent en suspens), et c'est là un indice plutôt incroyable... (Nouveau silence), dans la diaclase de Œil du Diable, où je me suis glissé au maximum sans pouvoir dépasser l'étranglement qui m'avait arrêté lors de tentatives précédentes, j'ai relevé des traces de glaise fraîche au-delà de l'étroiture infranchissable!

- Ils l'auraient passée? s'étonne le CP.

- Quelqu'un a réussi la prouesse: je suis formel!

- Wapiti? Impossible! proteste le CP.

- Trop carré! certifie Mouche.

- Panthère, encore, c'est du domaine du possible! opine Renard.

- Je suis d'accord avec vous! Panthère, malingre, peut-être...? Votre..., votre Wapiti? Certainement pas!

 

Où la fissure conduit-elle? Panthère en est-il vraiment prisonnier? Et Wapiti, garçon au corps athlétique pour lequel les "chatières" n'ont jamais été des obstacles où il excelle?

 

- Panthère coincé, d'accord! Mais wapiti? Où est passé Wapiti?

 

Xavier pousse de la main un petit tas de monnaie et deux billets et regarde Rémi : "C'est votre part, fait-il, le résultat de la quête! - ? - On veut rien Xavier, c'était pour te rendre service! - Notre B.A. du jour..., ajoute Mouche. - Si, si, c'est normal... J'ai partagé en trois. - Prenez! insiste le père du jeune guide, en s'éclairant d'un large sourire, ça lui fait plaisir." 

 

 

La suite, c'est ici...

 

 



24/09/2015
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