Le sang du foulard

Le sang du foulard

Feuilleton - Episode 22

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 21 c’est par ici !

 

XXII

 

Vision en eaux troubles

 

 

 

A la suite de Robert Leblanc, Aigle remontait vers la surface le cœur aussi léger que les bulles qui le précédaient en grappes. Presque au terme de son ascension, le scout-grenouille retrouva un spectacle impressionnant : venant de l'extérieur, un jaillissement de lumière transperçait l'eau glauque. Tout semblait d'or autour de la grande tache noire qui flottait au-dessus de lui - et qui était le canot pneumatique. Il fendit le dernier mètre avec l'agréable sensation de revenir à la vie. En brisant la surface de l'onde, il recouvrait instantanément une vue et une ouïe normales. Des voix fusaient de toutes parts. Il ôta son masque et l'embout du scaphandre, secoua la tête et clignota des yeux tandis que la lumière l'éblouissait. Robert Leblanc prenait pied sur l'arrête rocheuse submergée. Il échangea quelques mots, inaudibles depuis le canot. Se retournant vers son coéquipier, il haussa la voix : « Ça va ? » fit-il à l'adresse de Aigle qui se maintenait en prenant appui sur un rebord du canot; Aigle dressa un pouce en souriant. Le petit Mouche lui donnait des tapes amicales sur l'épaule. Les sons se clarifiaient et les couleurs retrouvaient leur pureté.

 

Pendant la plongée, les quelque quinze personnes présentes sur la plate-forme avaient conversé à mi-voix comme on le fait dans une église. Tous n'avaient eu de cesse d'observer les déplacement des groupes de bulles qui venaient crever à la surface et les onze minutes que dura l'immersion avaient semblé plus longues pour les témoins que pour les plongeurs. Lorsque Rémi, depuis le canot, avait annoncé qu'il recevait le signal de retour imprimé à la corde, chacun avait retenu son souffle... Deux rayons jaunes avaient monté des profondeurs puis un homme grenouille puis un autre avaient surgi près de l'embarcation, tels des robots aquatiques sortis d'un film de science-fiction.

 

Dans la salle du Lac, les parties basses de la grande faille de Baume Étrange demeuraient éternellement noyées. La cassure de la montagne coupait la salle de bas en haut et tranchait longitudinalement le Réseau des Soupirs. Le bras d'eau s'arrêtait, côté sud, à l'aplomb du « balcon », se terminant par « la fosse », que la plate-forme surplombait. L'Œil du Diable s'ouvrait dans la paroi qui plongeait directement dans la crevasse et délimitait la salle à l'ouest. On pouvait imaginer qu'un spéléologue, victime d'une chute depuis l'Œil du Diable ou depuis le « balcon », eût pu disparaître dans l'abîme submergé... L'exploration de la crevasse présentait de sérieuses difficultés. La fissure, d'abord large d'un mètre, se resserrait progressivement pour devenir impénétrable; de dangereuses aspérités y guettaient les plongeurs, menaçant d'accrocher un tuyau d'air et l'on pouvait s'y coincer. Même quand l'eau était claire, les ténèbres se tassaient au fond de la crevasse et avec les crues, lorsque les poussières en suspension coloraient le lac, l'eau trouble dissimulait la fente sinistre.

 

Ce qui était le cas ce jour-là.

 

Le gérant des grottes de Pré-les-Fonts troquait sa « bi-bouteille » contre un scaphandre à une bouteille, moins encombrant. « Tu peux m'accompagner si tu veux..., mais il faudra rester au-dessus de moi, toujours ! ». Aigle ne se fit pas prier. Un sauveteur lui apporta une bouteille identique à celle de Robert Leblanc. Le CP des Choucas pensait que ce serait un fameux exercice de plongée que cette incursion en milieu étroit... Le garçon n'avait pas froid aux yeux ! Il était scout ! C'était un Choucas ! « Chjak-chjak-chjack ! Choucas-choucas... » murmura-t-il, à la dérobée. - ...Toujours alerte ! » enchaîna Mouche qui avait l'oreille fine ; ce qui fit sourire le CP et épata le cul-de-pat'. Sur la plate-forme, seuls le propriétaire des grottes et son fils saisissaient le sens de ces paroles en forme d'incantation ! M. Leblanc avait esquissé un sourire sous ses épaisses moustaches... Cependant, son visage se crispa de nouveau, trahissant une certaine appréhension. Rémi, qui l'observait constamment depuis son embarcation, pensait que cette anxiété découlait du caractère dangereux de cette deuxième plongée ; il se trompait. Le gérant de Baume Étrange ne craignait pas la fissure; il redoutait plutôt d'y trouver les disparus et cette affreuse probabilité le tenaillait.

 

Les deux grenouilles s'immergèrent depuis le ressaut noyé comme précédemment. Rémi et Mouche ramaient avec des pagaies pour conduire le canot au-dessus de la crevasse à l'aplomb de l'Œil du Diable, tandis que les plongeurs, sous l'eau, nageaient dans la même direction. De nouveau enfermés dans cet univers translucide aux couleurs indéfinies, ne recevant de la vie que le bruit de leur propre respiration, Aigle et son guide se laissaient envahir par la pensée que la mort, peut-être, séjournait dans ces profondeurs.

 

Devant les plongeurs, qui nageaient en parallèle à deux mètres l'un de l'autre, apparut subitement un mur fantomatique à une longueur de bras. Les plongeurs se trouvaient à présent juste au-dessus du « chaudron » où la paroi s'enfonçait à la verticale. Il s'agissait d'une cuve d'érosion, large et plus profonde que le reste du lac, creusée dans l'axe de la faille. Robert s'inclina pour plonger tête première dans l'abîme que la profondeur obscurcissait dans un rapide dégradé. Les deux faisceaux lumineux de son casque perçaient les ténèbres sans en atteindre le fond. Aigle, légèrement au-dessus, eut le regard attiré par une petite tache qui brillait sur un modeste replat du « mur » , à quelques mètres de la surface. S'accrochant à la paroi, il se maintint au niveau de la chose singulière ; le minuscule objet n'était pas recouvert de boue - ce qui attestait d'une immersion récente. L'ayant saisi, Aigle constatait qu'il s'agissait du briquet à essence de Wapiti ; il paraissait grossi d'un tiers (trompe-l'œil connu des plongeurs car, sous l'eau, tout paraît ainsi redimensionné). Wapiti ne se séparait jamais de son briquet ! Il l'utilisait notamment pour allumer son acétylène. Intrigué, un peu ébranlé, le CP des Choucas tournait et retournait l'objet entre ses doigts tandis que l'image de Wapiti lui revenait en mémoire : son second de pat' enflammant le gaz acétylène sur l'esplanade, l'avant-veille, peu de temps avant de pénétrer dans Baume Étrange... Assurément, la présence du briquet sur la paroi submergée située à l'aplomb de l'Œil du Diable signifiait que Wapiti, au moment de la perte de son précieux briquet, se trouvait quelque part au-dessus de la cuve - en paroi, bien sûr...

 

...Agrippé à la paroi, sous l'Œil du Diable !

 

Le briquet glissa des doigts du garçon et disparut à la verticale dans la fosse sans fond ; Aigle jura dans sa tête. Cet endroit était un point de chute en cas de décrochage sur l'itinéraire d'accès à la lucarne. Le CP de la patrouille libre de Saint-Ange sentit son cœur s'agiter dans sa poitrine. Plus bas, dans la cuve, Robert Leblanc venait d'actionner l'interrupteur du puissant projecteur qu'il transportait avec lui ; l'homme-grenouille dirigeait la lumière vers le bas : aucune masse suspecte ne se trouvait  au fond de la cuve. Depuis sa position et grâce au projecteur manipulé plus bas par Robert Leblanc, Aigle pouvait faire ce constat rassurant. Le gérant des grottes se propulsa dans l'axe de la faille au-delà de la cuve, dans la zone située à l'opposé du réseau des Soupirs, au nord. Il fit un signe que Aigle eut tôt fait d'interpréter : le CP devait s'abstenir de le suivre et l'attendre. Le corps inerte d'un homme pouvait disparaître dans les parties inférieures de la crevasse qui se resserrait en formant un étranglement horizontal continu. Il était donc utile de fouiller cette plaie obscure qui déchirait le bas de la faille, mais il fallait éviter d'y pénétrer, compte-tenu des dangers que présentait cette exploration. Le large rayon de lumière vive de la lampe de poing suffisait à l'inspection de cette zone étroite et profonde. Là encore, le plongeur ne trouva rien. Faisant demi-tour, il revint vers son jeune compagnon et l'invita, après avoir dépassé la cuve, à le suivre à l'autre extrémité de la faille, tout en demeurant dans sa partie haute. Le scout-grenouille progressait avec précaution dans une sorte de couloir aux murs de roche tapissés d'une épaisse couche de terre fine et gluante. Les deux cordelettes-ombilicales, discrets fils d'Ariane, rappelaient la prudence aux plongeurs souterrains. Robert Leblanc s'aventurait au plus loin, aussi profondément que possible, dans une crevasse qui ne faisait qu'une largeur d'épaules. Il raclait les parois et sa bouteille d'air heurtait et frottait le calcaire avec de sinistres bruits métalliques dilués dans la masse d'eau ; ses mouvements soulevaient l'argile qui nappait les parois en provoquant de petits nuages de poussières très gênants pour la visibilité. Au sortir de la grotte, il allait raconter aux Choucas une opération analogue qu'il avait vécue trois ans plus tôt - et à laquelle il se mettait à penser à l'instant ; avec deux autres plongeurs, il avait dû explorer un lac (à l'extérieur, cette fois-ci) pour rechercher un noyé. La présence du cadavre était certaine et inévitablement l'un des trois plongeurs allait le trouver... Robert Leblanc se souviendrait longtemps de la crainte qui l'avait torturé : être celui qui ferait l'affreuse découverte ! Par chance, ce ne fut pas lui.

 

Ici, tout au fond de la faille de Baume Étrange, le gérant des grottes était seul ; s'il y avait un corps à découvrir, peut-être deux, c'est lui qui les découvrirait !

 

L'obsession de la trouvaille macabre hantait également le chef de patrouille des Choucas. Il se raisonna, se persuadant qu'une « double noyade » versait dans l'invraisemblable ; il se disait que Wapiti et panthère étaient vivants, prisonniers d'une étroiture ou bloqués par un éboulement, ou blessés et dans l'impossibilité de ressortir par leurs propres moyens... Oui, cette histoire de double noyade ne tenait pas debout !

 

Et puis..., et puis il y avait la « prédiction » du père Arnaud, radiesthésiste reconnu dans la région - même sollicité régulièrement par les gendarmes !  Oui, cette fameuse déclaration péremptoire, faite la veille d'une voix tremblotante et éraillée : « Les garçons sont en grand danger !  »... « En grand danger donc vivants ! » se rassurait le CP des Choucas.

 

Robert Leblanc se laissait descendre dans la faille à la verticale, pieds en bas, en poussant sur les mains et en jouant des jambes entre les parois boueuses, en « opposition » comme on dit en spéléologie, parois alvéolées et hérissées d'aspérités ; il fallait s'abstenir de tout mouvement pouvant entraîner un coinçage dans la faille, ne jamais forcer un passage, un étranglement fût-ce sur une courte distance.  Sous le «  balcon » du réseau des Soupirs, la fosse était profonde - davantage encore que dans la partie opposée de la faille, déjà explorée. Le plongeur alluma à nouveau le phare à main dont le rayon déchirait l'eau trouble jusque dans les tréfonds de la fosse ; nul corps ne gisait sur la boue des profondeurs...

 

Au même moment, bien au-dessus, le CP des Choucas flottait lui aussi à l'aplomb de la fosse, à quelque sept mètres sous la surface, continuant son inspection. Il remarquait un fort courant aspirant provoqué par un orifice d'évacuation naturel, sorte de cassure qui fendait la paroi, large et encombrée de pierres tranchantes ; c'était un point de fuite important du lac de Baume Étrange où une grande quantité d'eau s'engouffrait en produisant un léger tourbillon. Cette excavation subaquatique, qui avait allure de « chatière », intriguait le scout-grenouille. Aigle y pointa son nez et son masque, campé à l'horizontal comme un gros poisson. Ses lampes torches frontales fouillèrent l'orifice aspirateur... Quelque chose était coincée dans la chatière aspirante mais les volutes de poussières que Aigle avait soulevées brouillaient la vision. Aigle pensait qu'un homme pouvait s'y introduire en reptation - en l'absence d'eau, bien sûr !

 

Mais ici, c'était sous le niveau de l'eau...

 

En aspirant le petit nuage aveuglant, « l'entonnoir » fit le net devant les yeux du scout-grenouille ; la chose entrevue, prisonnière de l'étroiture, était un pied de botte.

 

La suite, c'est ici...

 

 

 

TOPO REMI.JPG

 

 



24/04/2016
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