Le sang du foulard

Le sang du foulard

Feuilleton - Episode 24 Scout-araignée

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 23 c’est par ici !

 

XXIV

 

Scout-araignée

 

 

 

M. Leblanc ne s'opposa pas à la décision du chef des secours d'autoriser les Choucas à participer aux recherches en falaises. D'ailleurs, s'il revendiquait quelque responsabilité quant à la disparition des deux scouts-spéléos, puisqu'il leur avait confié la désobstruction dans « sa » grotte, il se savait en rien détenteur d'une quelconque autorité sur la patrouille. De plus, le gérant des grottes était lui-même grand amateur d'activités hautement physiques et « risquées », il considérait que la vie authentique nécessitait l'acceptation du danger et sa philosophie n'était pas celle d'un pantouflard de la ville ! Chantal Leblanc transporta avec sa voiture le CP et Mouche au Pra, afin qu'ils en ramènent le matériel d'escalade de la patrouille et quelques échelles de câbles. Au milieu de l'après-midi, les quatre Choucas se rendaient par le sentier à proximité du Lac vert pour explorer une plateforme naturelle située à flanc de falaise, dix mètres en contrebas. Le ressaut, totalement occupé par la végétation, constituait un point de chute en cas d'accident que le chef des secours leur avait désigné. Un bosquet de petits feuillus pouvait dissimuler un ou deux corps...

 

 

Parcouru d'un frisson discret provoqué par sa peur du vide, Rémi tremblait secrètement de tous ses membres. Tandis que Renard se ceignait d'un « baudrier » (en fait, il s'agissait d'un simple anneau de corde passé au niveau du bassin et relié en huit entre les cuisses par un mousqueton), Aigle testait le tronc du petit arbre qui se dressait à proximité du sentier, à l'opposé de l'à-pic. Le CP, plus âgé et plus lourd, « assurerait » le liturgiste et cuisinier de la patrouille, de deux ans plus jeunes ; une corde attachée autour de la taille de Renard ferait le tour de l'arbre et serait fermement maintenue par Aigle. Quant à la corde de descente, Mouche la nouait solidement autour du même « point d’attache » puis la lança dans le vide à la façon d'un cow-boy qui jette un lasso... La corde de chanvre se déroula en quelques secondes, plongeant dans l'abîme avec un sifflement caractéristique qui serait, tôt ou tard, également familier à Rémi comme il l'était au reste de la patrouille.

 

 

La corde se rabattit aussitôt sur la paroi. Mouche la secoua énergiquement pour que le filin de chanvre se détache des quelques bouquets de végétations agrippés à la falaise, déclenchant le décollement de deux ou trois petits fragments de roches. « Il faut purger la paroi ! » s'écriait-il, sur le ton de celui « qui sait », destinant son explication au novice qui ne perdait pas une miette des préparatifs. Régulièrement, le cul de pat' s'approchait « au maximum » du vide, s'obligeant à regarder en bas, à toiser la plate-forme aérienne (qui devait faire deux à trois mètres de large sur quatre ou cinq de long), et au-delà du ressaut l'abîme qui descendait encore sur une trentaine de mètres..., belle verticale ma foi... pour un débutant ! Mouche s'enorgueillissait d'avoir descendu plusieurs gouffres du Vercors présentant une verticale absolue de soixante mètres, à ciel ouvert ! Notre petit Mouche adorait les descentes en rappel vertigineuses... « Quelle chance ! » pensait le novice.

 

 

« Après, je pourrais le rejoindre ? tentait le boute-en-train des Choucas. - Non ! fit le CP, il inspecte les lieux et il remonte ! ». Mouche afficha sa déception mais ne se renfrogna pas ; la discipline et le respect de l'autorité du chef de patrouille est une constante à laquelle un scout digne doit se conformer.

 

 

Renard avait attaché par des sangles un morceau de peau (du cuir de vache) spécialement taillé pour se placer sur l'épaule qui devait souffrir le frottement de la corde ; sans cette protection, la belle chemise de son uniforme se serait vite trouvées en lambeaux ! Renard avait passé la corde à l'intérieur du mousqueton verrouillé par une vis accroché à son baudrier, placé le brin « descendant » sur son épaule gauche puis l’avait ramené sur sa hanche droite par le dos. Il maintenait fermement le brin « montant » de la main gauche à hauteur des yeux et de la main droite bloquait le brin « descendant ». Renard était sur le point de « décoller », tournant le dos au vide, légèrement incliné en arrière, les deux pieds sur le bord de la falaise, quand Mouche s’écria : « Ton béret ! ». La précaution suggérée par Mouche n'était pas veine : un béret peut facilement quitter son propriétaire lors d'une descente en rappel ! Soutenu par l'approbation unanime, félicité par le chef, Mouche retira la coiffe emblématique piquée de l’insigne de promesse du crâne de l’alpiniste ; Renard ne se sentait pas pour autant tout nu, bien campé dans son uniforme kaki très propre... et accompagné de son inséparable foulard noir à liseré blanc ! « Prêt ? - C'est bon ! ». Le liturgiste et cuistot de la patrouille bascula le corps en arrière donnant l'impression saisissante à Rémi qu'il allait s’asseoir dans l’éther ! Puis il se laissa descendre en serrant fermement le brin prisonnier de sa main droite, les pieds en avant frappant régulièrement la paroi par saccades au fur et à mesure de la descente. Tout cela était accompli avec souplesse et élégance ! Rémi avait presque envie de goûter à cette sorte de pantomime aérienne qui paraissait aussi facile qu'amusante...

 

 

« Du mou ! » cria Renard, suspendu à sa corde à trois mètres au-dessous du sentier. Aigle obtempéra immédiatement en « lâchant du mou » ; il desserra suffisamment l’étau de ses doigts pour laisser filer la corde « d’assurance » - celle qui le reliait à la ceinture de son frères scout via un tour de tronc d’arbre. Le liturgiste n’était pas un ange ! Sans ailes (tout choucas qu’il était), il ne disposait pour son « envol » que de la corde de rappel, rail glissant, avec pour filin de survie celui que conservait son CP ! Assurer « dur » était évidemment nécessaire en cas de danger mais quand tout « coulait » au mieux, avec une fluidité idéale, il convenait de laisser aller l’alpiniste dans le sens de l’attraction terrestre. Rémi ouvrait tout grand yeux et oreilles, ne perdant pas une miette des manœuvres. Le « rappel sur mousqueton » était une technique simple et plutôt « naturelle », déjà ancienne, ne nécessitant aucun matériel coûteux ; des décennies plus tard, l’industrie des loisirs allaient fabriquer des accessoires compliqués et onéreux réputés « plus sûrs ». De fait, le rappel sur mousqueton ne souffre aucune étourderie : lâcher la main « frein » (celle du bas) équivaut à se laisser choir dans le vide ! Lâcher la main « guide » (celle du haut) peut conduire au même résultat… Le rappel sans mousqueton fonctionne sur le même principe : la corde montante passe entre les cuisses, remonte devant le torse par la gauche ou la droite (selon que l’on est droitier ou gaucher), se place sur l’épaule gauche (ou droite) puis reprend sa course dans le dos et vers le bas ; la main droite (ou gauche) sert de bloqueur. Les Choucas-spéléos avaient coutume de descendre « en rappel » les verticales souterraines et de les remonter à l’échelle de câbles. En fait, il ne s’agissait pas de vrais « rappels » puisque les cordes (un seul brin) étaient fixées au sommet des puits et qu’il n’était pas question de les « rappeler » à soi, une fois en bas !

 

 

...Mouche s’appliquait à expliquer tout cela au cul’de pat’, répétant plusieurs fois qu’il « adorait » faire des rappels et que même, avec Wapiti et Panthère, ils se livraient à de véritables concours de vitesse… de descente sur corde – ce qui ne manquait pas d'agacer le CP !

 

 

« Du dur ! » hurle subitement le scout-araignée désormais à sept mètres en contrebas. Aigle bloque le filin et serre les dents. Le CP applique la technique d’usage qui consiste à faire passer la corde d’assurance sous un bras en la faisant revenir par derrière les épaules jusqu’au bras opposé ; sa position est donc assez similaire à celle de Renard, son corps légèrement incliné en arrière mais bien campé sur le sentier, face à l’arbre du point d’attache. Il entend bien les ordres de Renard mais ne peut donc l'observer ; Mouche, penché au-dessus du vide, se fait un bonheur de rapporter ce qu’il voit. Rémi, moins téméraire, en retrait du bord, interroge le boute-en-train sur l’évolution de « l’opération araignée » (ainsi baptisée par Mouche) qui se déroule hors de sa vue. « Il est gêné par un arbuste… Il s’en défait… Il le secoue… - Mou ! ». Nouvel ordre de Renard ; le CP laisse filer « du mou ». La corde de rappel est très tendue, elle vibre, transmet des sons feutrés comme autant de messages codés venus du précipice.

 

 

Soudain…

 

 

« DUUUuuur ! »

 

 

Le cri venu d’en bas est monté comme un appel de détresse, glaçant malgré la chaleur qui brûle les falaises. Le CP est figé, ses deux mains crispées sur le filin d’assurance tendu au maximum, le visage rougi, des perles de sueur sur le front, la chemise mouillée par la transpiration. Sa main droite est un peu ensanglantée par un frottement brutal. La corde de rappel s’agite sur son axe entre le tronc et le précipice.

 

 

Un bruit de pierre qui heurte la paroi puis un bruit lourd, comme étouffé par la végétation.

 

 

Silence.

 

 

Mouche baisse la tête sur le vide. Aigle demeure comme pétrifié sur sa corde en calant fermement l'assurance et gémissant de douleur entre les dents, car la corde, trop tendue lui entaille la peau du dos au-travers de sa chemise. Rémi reste interdit ne sachant que faire.

 

 

« Aide-moi ! Aide-moi ! » supplie le CP. Le novice comprend qu'il doit se saisir du filin d'assurance et soulager le CP. Mouche appelle dans le vide qui s'ouvre sous ses pieds. « Renaaaard ! ».

 

...

 

Le scout-araignée bouge enfin, la corde de rappel s'agite et s'assouplit. « Ça va ! fait une voix incertaine montant du précipice. - Un problème ? » s'enquiert Rémi en criant pour se faire entendre par le naufragé. - Une pierre, en se détachant de la falaise suite aux mouvements de la corde sur la touffe de végétation, a failli assommer le scout-araignée. Renard a eu le réflexe qui sauve - et beaucoup de chance -, s'étant promptement écarté de l'axe de la chute en effectuant un léger « pendule », le temps de passage du projectile. Mais il a eu très peur. « Crotte ! On aurait dû prendre les casques ! confesse le CP. - Il est protégé par les anges : c'est notre liturgiste ! plaisante le boute-en-train. - Très drôle ! » sanctionne le CP. Le bon mot a amusé Rémi, qui, tout en riant un peu, se trouve désormais moins enclin à s'acoquiner avec le vide ! Renard a repris sa « course » ; il se laisse happé par le fourré suspendu au-dessus des gorges du Lac Vert. « Arrivé ! ». Aigle donne du mou, Mouche, couché sur le ventre, tente de fouiller de ses yeux perçants le bouquet de végétation ; il y distingue dans un amalgame de feuilles et de buissons un semblant de forme de scout-araignée qui, se défaisant de son rappel, écarte les branchages pour y voir plus clair. « Tu vois quelque chose ? interroge Aigle, toujours en veille sur l'assurance. - Non ! répond la voix du précipice... Attendez... Si ! ».

 

 

Sur le sentier du Lac Vert, les trois Choucas se font statues, chacun fixant tour à tour chez les deux autres son regard angoissé.

 

 

La suite, c'est ici…

 

 



05/06/2016
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