Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 4

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

 

Episode 4

 

La grosse peur de Wapiti

 

 

Le cuisinier Renard et son acolyte Mouche avait préparé une gigantesque marmite de spaghettis, que venait agrémenter un coulis de tomates rissolées avec des lardons et des oignons de leur pays, aromatisé avec du thym que Mouche avait religieusement cueilli sur le terrain – au demeurant, l’air de la garrigue embaumait le thym, ce qui associait son odeur au goût du plat. Le tout avait cuit et mijoté sur un feu de bois pétillant « dressé » par le cul de pat’ Rémi, tout fier de montrer la maîtrise qu’il avait acquise pour cette tâche. Il semblait loin déjà ce temps où le novice craquait moult allumettes suédoises avant de réussir d’embraser les brindilles – et par temps « mouillé », je ne vous dis pas ! Désormais, Rémi portait sans rougir ce foulard noir à liseré blanc qui lui avait été remis solennellement le jour de sa « totémisation », au petit camp de la Toussaint. Il se sentait tout-à-fait digne d’être vêtu de l’uniforme complet de la patrouille libre de Saint-Ange-sur-Rhône, la culotte courte de velours côtelé beige et la chemise kaki, le ceinturon à large boucle « Scouts de France toujours prêt » et le « poignard » à manche de corne avec ses treize centimètres de lame, glissé dans sa gaine de cuir qui lui donnait l’allure d’un petit indien ! L’essentiel de l’uniforme lui avait été offert à Noël et toute la famille s’y était mise : le couteau avait été un cadeau d’anniversaire et le béret noir la récompense d’un bon trimestre au collège. Ah, ce camp de Pâques dans la clairière du Lion ! Rémi, ex-pantouflard de la ville, le garçon timoré qui craignait de s’enfoncer dans un bois loin des parents, le doux rêveur qui voulait tant vivre une « vraie » vie mais qui en avait peur… Il avait bien aimé ces ballades en vélo sur les routes sinueuses de l’Ardèche ou du Vercors, en duo avec son meilleur ami Lionel et s’était beaucoup amusé avec ces reptations prudentes dans les « grottes à Mandrin » de Saint-Ange, trous à rats sablonneux qui s’achevaient sur des terminus ridicules – et qu’ils connaissaient par cœur tant leur « exploration » y avait été répétée. Mais toutes ces activités de « jadis » manquaient sérieusement de sel et de piment ! Dès son entrée « au Choucas », Rémi avait tenté de convaincre son inséparable ami Lionel à le suivre dans de nouvelles aventures, plus physiques, plus « sauvages », plus excitantes…, en vain.

 

Ils continuèrent à se voir mais de façon de moins en moins régulière et de plus en plus espacée. Ainsi furent séparés pour toujours les inséparables amis.

 

C’est au camp de Pâques que le cul de pat’ se vit remettre ses badges d’Intendant et de Troubadour ; le premier pour ses mérites aux côtés du maître queux, le second pour ses interventions spontanées et fort appréciées de « conteur » - Rémi imaginait et inventait des histoires plus ou moins nourries des vécus de la patrouille et en animaient des veillées. C’est d’ailleurs grâce à ses talents de narrateur et à son imagination sans pareil que nous lui devons, cher lecteur, les récits des aventures de la patrouille !

 

Le ciel était à présent d’un bleu marine très foncé et les étoiles commençaient à l’habiter. Le début du camp était promis à des nuits noires puisqu’on était en phase de « nouvelle lune ». Il faudrait donc attendre plusieurs jours avant que le premier quartier pointât son nez. Alors que les choucas épongeaient avec le pain le fond de leurs gamelles, le foyer, alimenté par des branches très sèches, lançaient ses hautes flammes au milieu de la clairière silencieuse. Le cœur flamboyant du petit camp jetait ses lambeaux de lumière sur les rochers lugubres, provoquait par saccades le lion minéral qui avait perdu de sa superbe et de ses contours. Une douce lumière s’étalait comme un tapis en rond, débordant les silhouettes assises, un peu figées, des six choucas que l’épuisement de la journée prenait soudain d’assaut. Leurs ombres portées se couchaient sur le sol herbeux, légèrement vacillantes. On ne disait mot. Mouche, boute en train perpétuel, décida de secouer la confrérie : de sa voix aigüe, qui faisait penser à un soprano des Petits Chanteurs à la Croix de Bois, il entonna « La légende du Feu » du Père Sévin, d’abord à voix basse puis progressivement en haussant le volume.

 

« Monte flamme légère,

Feu de camp si chaud, si bon,

Dans la plaine ou la clairière,

Monte encore et monte donc,

… »

 

Titillés par cette exhortation de leur boute en train, les cinq autres scouts se mirent à l’unisson :

 

« … Monte flamme légère,

Feu de camp si chaud, si bon,

… »

 

A cet instant, un bruit de moteurs d’abord très lointain se rapprocha, vrombissement familier n’autorisant aucun doute sur son origine. Dans cette garrigue plate et déserte, aux feuillages peu élevés, les bruits « de route » étaient comme portés à très longue distance, surtout de nuit.

 

« Hibou paisible ! – fit Panthère. – Ah, quand même ! enchaîna Wapiti. – Ouf ! J’aime mieux ça ! poursuivit Aigle. – Il reste des pâtes et du coulis ! » acheva Mouche, rassuré de pouvoir offrir « le gîte et le couvert » au parrain de la patrouille.

 

Cest une petite haie d’honneur, en uniforme et béret, avec le fanion de patrouille, qui allait accueillir la deudeuche et son chauffeur, ce très cher parrain et tuteur de la patrouille. Le C.P. tenait en l’air et à bout de bras une lampe à pétrole pour « signaler » le groupe. Hibou paisible amena sa voiture sur le sol bosselé de la clairière, ce qui la secoua de plus belle – mais il y était habitué ! Les phares jaunes lançaient leurs faisceaux vers le foyer d’où le feu de camp semblait se raviver de lui-même, comme pour fêter l’arrivée de Hibou. Jacques Maurice coupa le moteur et s’extrayait péniblement de derrière le volant ; c’est que son voyage ou plutôt « périple » n’avait pas été de tout repos... Panthère éteignit les phares, rendant ainsi tout son pittoresque à la clairière joliment illuminée par le feu de camp. « Qu’est-ce qui t’est arrivé, Hibou ? -T’as faim ? – Y’a des spaghettis… - …Au coulis de tomate! - Fait « maison ». - Avec des lardons... - Et du thym d'ici... - Cueilli par Mouche... - On est superbement installé ! ». Le parrain des Choucas étaient assaillis de paroles, pour son plus grand bonheur car sa solitude lui avait pesée durant la longue journée. Mouche se précipita vers le foyer pour mettre la marmite sur le feu : il convenait de servir à Hibou paisible un dîner chaud digne de son rang !

 

On décida de décharger le véhicule le lendemain.

 

Au moment où Hibou paisible allait entamer son repas, Mouche, en pointant son doigt sur le parrain avec un ton facétieux, lui reprocha de ne pas dire le bénédicité. « C’est la fatigue ! excusa Renard. – Ah oui ! pardon… » fit Jacques Maurice, avant de se lever. Les mains jointes sur le ventre, imité par les six scouts, sous un ciel à présent superbement étoilé, Hibou paisible dit une bénédiction qu’il acheva sur des mots de circonstance : « En cette soirée d'été, au cœur de cette magnifique garrigue, je prends ce repas réconfortant avec un immense plaisir. Que le Seigneur bénisse aussi ce camp d’été afin qu’il vous apporte joie et aventures, dans un amour fraternel et chrétien. Amen. – Amen ! » répondirent les choucas avec une émotion particulière que l'épilogue tout spécial de leur parrain avait suscitée.

 

Oui, assurément, ce camp d’été allait être une réussite et personne n’en voulait douter !

 

Mouche s’avisa : « Bon, maintenant, Hibou, faut que tu manges parce que tes pâtes vont refroidir… - Et le coulis aussi...».

 

La patrouille apprit que leur tuteur avait subi deux crevaisons successives de l’une puis de l’autre des roues avant. A mi-parcours, le pneu avant gauche rendit l’âme : usé jusqu’à la corde, il expira sur une ligne droite sans prévenir. Hibou utilisa la roue de secours. Quelque trente kilomètres plus loin, c’est la roue droite, toujours à l’avant, qui décida de rendre son tablier. Problème : plus de roue de secours avec un pneu intact ! Hibou fit donc du « stop », fut pris par un abbé... en deudeuche, transporté jusqu’à Bourg Saint-Andéol chez un garagiste. Le pneu fut changé avec du neuf. Retour à la voiture en panne. Peu avant Bourg-Saint-Andéol, nouvelle crevaison : le pneu gauche (la première roue de secours), très usé lui aussi, se déchire ! Hibou réussit à maîtriser le véhicule qui culbute dans un fossé. Hibou lève à nouveau le pouce en direction d’une âme charitable ; un poids lourd le prend en cabine, l’amène au garagiste du premier dépannage. « L’uniforme, ça aide pour le stop ! » commentait Wapiti. Le garagiste se rend jusqu’à la 2CV avec une petite dépanneuse. En atelier, les dessous de la deudeuche sont passés au crible : Jacques Maurice avait craint que le choc avec le talus eût cassé ou tordu une « fusée » de roue (ne me demandez pas de plus amples précisions techniques, nous sortirions du récit) ; le châssis et les essieux sont déclarés intacts. Un deuxième pneu neuf est greffé à l’avant de la deudeuche et Hibou reprend son envol. Mais tout n’avait pas été simple – d’ailleurs, avec Hibou paisible, rien n’était jamais simple ! Le garagiste, en rupture de stock, avait dû aller chercher un pneu neuf chez un collègue de Pierrelatte, à cinq kilomètres du bourg… En début de soirée, le parrain des choucas s’arrêta le temps règlementaire chez les fermiers, dûment informé que la patrouille était arrivée à bon port en temps et en heure. « Pour le Tour de France, tu repasseras ! » plaisanta Wapiti, évoquant la Grande Boucle et sa « voiture balai » qui, justement, étaient en train de sillonner la région.

 

Rémi s’appliquait à noyer le feu tandis que Hibou gonflait un matelas qu’il avait décidé de poser dehors pour dormir à la belle étoile. La patrouille s’assembla debout autour du foyer éteint, dans une odeur de bois brûlée et de cendres chaudes, pour la prière commune du soir servie par le liturgiste Panthère, puis gagna « ses appartements ». La tente était bien plantée, « d’équerre », le sol plat et les matelas fermement gonflés. Quelques étoiles filantes parcoururent amicalement le ciel, toujours avec cet impressionnant silence sidéral qui vous fait croire que vous êtes sourd.

 

Hibou paisible, assis adossé à un rocher encore imprégné de la chaleur diurne, à l’écart du centre de la clairière, s’accorda ce bonheur que transcende la solitude et qui consiste à fumer ce qu’il appelait « une bonne bouffarde ». Quelques discrets bruissements de branches et lointains jappements de renards accompagnaient ce moment d’intimité avec dame Nature.

 

Au milieu de la nuit, tandis que tout semblait dormir au camp, une main actionna doucement la fermeture éclair de la tente. Il faisait nuit noire sur la clairière. La clarté stellaire ne se compromettait pas avec la petite pelouse et ses rochers. Le corps à demi enfoui dans son duvet « grand-nord », Hibou demeurait invisible, confondu avec une totale obscurité, se manifestant par un ronflement léger et régulier – celui d’un dormeur paisible. Le rond lumineux d’un boîtier Wonder sortit de la tente et s’avança dans la clairière, la traversant dans sa longueur pour en gagner la périphérie boisée. Wapiti, les pieds nus hâtivement chaussés, en pyjama, gagnait le bosquet situé au nord, à l’opposé du Lion. A dix mètres de la clairière, la patrouille avait « aménagé » (si j’ose dire) un « lieu d’aisance » on ne peut plus rudimentaire ; il s’agissait en fait d’une crevasse de deux mètres de profondeur, au-dessus de laquelle il fallait s’accroupir pour les nécessités naturelles. Un rouleau de papier le signalait à trois mètres en amont, passé dans une branche. Pour s’y rendre, il fallait donc franchir un taillis assez touffu, principalement fait de buis généreux et de genévriers. Wapiti s’y était enfoncé de quelque deux mètres quand, nez à nez avec deux yeux qu'allumait sa lampe et qui brillaient comme des diamants, il poussa un cri d’effroi qui réveilla l’écho. Dans l’instant, « les deux yeux » se mirent à hurler un son guttural d’une bestialité terrifiante. Une sorte de « chevelure » hirsute (mais ce pouvait être de longs poils) avait paru couronner ce regard diabolique. Wapiti, si têtu qu’il fût, tourna aussitôt les talons et lança un appel de détresse…

 

 

 La suite ici...

 



18/07/2018
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 51 autres membres