Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 7

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

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Episode 7

 

 Les pièces manquantes

 

 

 

Jeudi 19 juillet

 

Durant toute la journée, sous un soleil brûlant, les six scouts-spéléos allaient remonter « des tonnes » (enfin, selon Mouche) de cailloux, pierraille, « rochers » qui obstruaient, Dieu sait pourquoi, l’aven « du Poulet ». Jacques Maurice avait initié les choucas à l’étayage (« de mine » aimait préciser Mouche), afin de garantir la sécurité des terrassiers. On ne pouvait évidemment pas retirer la totalité des pierres qui bouchaient le gouffre. Il fallait donc contenir la masse qui resterait « en suspension » sur les deux tiers de la crevasse. Tour à tour, chacun descendait dans le puits, solidement « assuré » depuis la surface par la corde attachée à la taille et bloquée avec un « nœud en huit ». En fait, il suffisait de s’accrocher « en opposition » aux parois, pieds et mains en appui sur les aspérités de la roche ; la consigne était de ne point poser un pied sur l’éboulis en suspension, bien que celui-ci parût stable.

 

La remontée était tout aussi simple.

 

Pour l’évacuation des seaux, le terrassier était tenu de se plaquer dos à la paroi afin de ne pas se trouver à la verticale dans l’axe de la corde qui tirait les déblais. Interdiction formelle de descendre sans casque ! Pendant qu’un terrassier déblayait le trou, relativement « au frais », les autres membres de la patrouille demeuraient à l’ombre (une ombre peu généreuse), assis dans un bosquet de buis. Par équipe de deux, les choucas sciaient les chevrons en fonction de la demande qui émanait « du fond ». A noter que le terrassier avait dans sa poche un mètre-ruban de couturière pour prendre les mesures du client ! Un sifflet à deux tons permettait de « communiquer » entre le terrassier et l’équipe de surface, que la zone calcaire surchauffée tenait éloignée de l’aven. Trois coups de sifflet courts signifiaient : « Amenez-vous ! » (pour tirer le seau) ; un coup de sifflet prolongé repris avec un intervalle de cinq secondes signifiait « Y a un problème... Faut qu’on cause ! ». Naturellement, le S.OS. règlementaire devait être utilisé si le creuseur quémandait un secours.

 

..._ _ _ ...

 

 

Une longue pause-repas fut observée au camp à l’abri du soleil, repas naturellement précédé d’une « douche » sauvage dans la salle de bain de plein air - un repas froid composé de charcuterie, de tomates bien rouges mais trop tièdes et de fromage. L’après-midi, Hibou avait été faire quelques emplettes à Bourg-Saint-Andéol, pourvoyant au ravitaillement en produits « frais » pour trois jours, avec de la viande qui serait disponible trente-six heures – malgré la canicule. Renard, « grand savant » de la patrouille, avait imaginé une astuce pour conserver les denrées périssables fragiles telle que la viande : le produit, soigneusement enveloppé dans du papier, était emmagasiné dans une vache à eau en toile de l’armée « U.S. », elle-même enfermée dans un sac de toile épaisse qui contenait de la glace. Hibou étant revenu du bourg avec un pain de glace, une crevasse étroite du lapiaz fit office de glacière : le sac « à viande » était descendu au bout d’une corde à laquelle était fixée un crochet. La « glacière » était profonde de quelque quatre mètres et personne ne pouvait s’y faufilait. Quant aux carnassiers, ils n’y pouvaient descendre sans se rompre le cou...

 

– foi de Renard !

 

Au goûter de cinq heures, un thé chaud (mais oui !) fut apporté sur le chantier par Hibou : savez-vous qu’il n’y a rien de tel qu’un « bon thé brûlant » et non sucré pour vous désaltérer par forte chaleur ? L’effet est radical : vous transpirez, ce qui met en route la climatisation corporelle... La nature est bien faite ! De plus, cette boisson excitante contribue à stimuler l’ardeur au travail physique – et ils en avaient bien besoin nos choucas-terrassiers !  Après avoir croqué quelques biscuits, Rémi alias Furet Rêveur devait « piquer une petite tête » dans le trou du diable – pour la dernière fois de sa journée. Bien que la fatigue lui pesât, il se réjouissait d’aller décoincer ultimement quelques « rochers ». La désobstruction atteignait la cote « moins 6 ». Deux mètres à la verticale avaient donc été dégagés en une journée dans l’aven du Poulet. Furet fit osciller un bloc assez conséquent qui lui titillait les bottes de son carcan de terre granuleuse et humide . Des choses blanchies couleur calcaire mobilisaient son attention. Il bascula la pierre sur le côté et dégagea de gros fragments d’os dont la forme ne le laissa pas indifférent. Des débris d’ossements de petits animaux avaient déjà été extraits de leur gangue de terre ou d’entre les pierres mais là, il s’agissait de fragments d’ossements humains ! Aucun doute n’était permis : Furet tenait dans la paume de ses mains terreuses et humides, égratignées, une tête de fémur et un petit quart de bassin... Son cœur se mit à battre plus vite et à résonner dans sa poitrine ; non point que cette exhumation le terrorisât, mais il était au comble de l’excitation de mettre la main (si j’ose dire) sur un authentique squelette humain – ce dont il avait toujours rêvé depuis sa petite enfance d’aventurier de salon ! Sur le coup, impressionné, animé d’une foi profondément enracinée dans son âme, il fit le signe de croix en hommage au mort. Puis il remercia par ces mots à peine audibles entre ses lèvres un peu fébriles : « Merci mon Dieu ! ». C’est que, pour Rémi, cette découverte était comme un cadeau de la Providence à peine croyable, qui le hissait (un peu) au rang des vrais aventuriers découvreurs de tombeaux incas !

 

Il se saisit de son sifflet accroché en pendeloque par un cordon de cuir passé en collier, l’emboucha et souffla longuement, compta jusqu’à cinq puis réitéra son appel prolongé...

 

« Y a un problème... Faut qu’on cause ! ».

 

Campé dans les feuillages des buis, le reste de la patrouille se regarda, s’interrogea, se leva. « Furet est en difficulté ! croyait comprendre Wapiti. – Peut-être qu’il a trouvé quelque chose ? opina Panthère. – On va pas tarder à savoir ! » ajouta Renard. Déjà Mouche accourait vers l’aven, trébuchant sur une saillie du lapiaz et évitant de justesse, grâce à un acrobatique et spectaculaire rétablissement, de s’étaler de tout son long – ce qui n’aurait pas été sans conséquences fâcheuses sur son propre squelette ! « On ne court pas sur un lapiaz ! » rappela le C.P. sur un ton réprobateur volontairement exagéré.

 

Cinq têtes se penchent au-dessus de l’aven à l’ouverture oblongue. Vu d'en dessous, un rond de ciel couleur bleu roi sépare les visages juvéniles. Six mètres plus bas (moins la hauteur de sa taille, cela va sans dire), Furet Rêveur ne rêve pas : il brandit à bout de bras tel un trophée une tête de fémur humain et le bout du bassin qui va avec (les deux pièces s’emboîtent admirablement). « Un squelette ! fait-il, tout guilleret. – Quoi ? – Hein ? – C’est vrai ? ». Et notre Furet agite ses deux poignées en l’air, un ossement dans chaque main. Il rit ! « Mets les dans le seau ! » ordonne le C.P. Rémi s’exécute, enrichissant son échantillonnage de quelques vertèbres assorties et fragments de tibia. Le seau remonte à grande vitesse jusqu’à la surface ; les choucas s’y jettent dessus tels des charognards. Aigle plonge quasiment le bec dans le seau comme un carnassier affamé sur un morceau de viande puis en présente le contenu à ses frères scouts. Un sourire éclaire tous les visages ; « trouver un squelette » n’est pas chose courante en spéléologie, surtout sous trois mètres de pierres ! Les ossements sont examinés, posés sur le sol ; le C.P. enjoint le cul de pat’ à se mettre sur le côté car il veut descendre le rejoindre. En quelques secondes, Aigle met pied à terre (si j’ose dire car il s’agit plutôt de cailloux), scrute l’éboulis. De nombreux fragments gisent, plus ou moins « pris » entre les blocs calcaires, les cailloux ou une terre granuleuse.  Le constat est sans appel : un squelette d’homo sapiens sapiens (deux fois sapiens insistera Renard) est resté enfoui ici-même une durée indéterminée – l’état d’extrême sècheresse et la blancheur grisâtre des os, très « propres » (comme bouillis au bicarbonate de soude observera Renard), n’autorise aucune datation « à vue de nez » ! « Un crime peut-être ? suppose Mouche. – Ou un accident ? propose Furet. – Et pourquoi pas une sépulture ? » conteste Renard.

 

Une sépulture préhistorique ? Les choucas sont aux anges !

 

Quel mystère inespéré (un « grand jeu ») vient de leur offrir cette désobstruction... Un mystère policier ou préhistorique ou tout simplement « historique » puisque cette énigme peut se situer dans toutes les périodes de l’histoire humaine. « On arrête pour aujourd’hui !  décide le C.P. Retirez-moi la corde, on rentre au camp. » Wapiti fait quelques photos du « mobilier » ou du « matériel », puisque c’est ainsi que les archéologues nomment les objets trouvés – de toute nature. C’est à la queue leu leu, Mouche en tête, l’anse du seau contenant le précieux matériel serrée dans la main de « l’inventeur » (le découvreur du matériel), que la patrouille libre du Choucas s’en retourne à la clairière du Lion, entonnant un champ scout avec un entrain peu ordinaire. Ils y trouvent leur parrain Hibou Paisible fumant une dernière pipe « pour la route » car il veut quitter le camp sans tarder, n’aimant pas conduire de nuit – ceux qui connaissent la faible puissance des phares de la 2CV le comprendront. La « grosse » bouteille de butane et le lourd tripatte sont calés dans le coffre pour un retour « à l’envoyeur ».

 

En tête de cette joyeuse troupe, qui ne fait pas une tête d’enterrement (et pourtant !), Mouche, à la vue de Jacques Maurice, s’écrie depuis la lisière de la clairière : « On a trouvé un squelette ! On a trouvé un squelette d’homme ! ». Cette étonnante révélation est répercutée en écho par la muraille occidentale et fait s’envoler quelques choucas effrayés. Jacques Maurice écarquille les yeux tout ronds, contemple le contenu du seau ; Renard prend les fragments l’un après l’autre et les présente sous le nez de Hibou. Mouche est radieux. Furet est ému. Tandis que le parrain se prépare un café (qu’il juge indispensable pour remonter la Départementale 86 sans compagnie), faisant chauffer l’eau sur le feu de bois qu’il a allumé, l’auguste assemblée devise autour du « mystère du squelette », chacun y allant de son hypothèse. Voici ci-dessous la liste établie par Rémi dans son journal du 19 juillet :

 

Hypothèses pour le squelette

 

- Aigle : un accident qui remonte à plusieurs siècles

- Wapiti : un crime avec dissimulation du cadavre (époque non précisée)

- Renard : une sépulture préhistorique (il fait état de la position initiale du corps probablement couché sur le dos et  disposé dans le sens de la crevasse)

-  Panthère : un accident de berger « d’autrefois » (période imprécise)

-  Mouche : un crime « peut-être il y a cent cinquante ans » !

-  Furet : « je ne sais pas ! »

 

Rémi a une idée de génie :  « Et si on demandait à Arsène de venir sur le site ? ».

 

Monsieur H. (qui tient à ce que les choucas l'appellent de son prénom Arsène ), archéologue amateur chevronné correspondant du C.N.R.S, leur « directeur de fouilles » de l'été dernier sur le site de Baume-Étrange, pourrait peut-être bien faire le déplacement depuis Romans-sur-Isère où il demeure ? « Il a rien d'autre à faire... ! » se risque imprudemment le petit Mouche pour lequel le vieil Arsène, instituteur à la retraite, doit être forcément à leur disposition « sur un claquement de doigts ». Hibou lui téléphonera dès son retour à Saint-Ange.

 

 ...

 

Six choucas entourent la deudeuche lorsqu’elle quitte le territoire du Lion en oscillant de plus belle sur sa coque, la toile ouverte en « décapotable », vrombissant pour s'extraire des creux et surmonter les bosses. De chaleureuses salutations sont répétées jusqu’à ce que la 2CV tourne le dos (si j’ose dire) au camp des Choucas. Le véhicule disparaît de la vue des scouts mais se manifestera encore quelques minutes par le bruit caractéristique de ses deux cylindres qui se fondra dans la garrigue.

 

Puis le silence.

 

Les choucas (ceux des airs) se sont terrés dans leurs anfractuosités. Les étoiles s’éclairent l’une après l’autre sans mot dire. Le feu de camp est ravivé et pétille et une lampe à pétrole est allumée. Ce soir, le cuisinier et son assistant ont préparé une « énooorme » marmite de nouilles avec des tomates broyées, du thym et de l’ail, de l'huile d'olive. Des saucisses fraîches sont grillées au-dessus de la flamme, passées dans de fines branches de buis... La conversation tourne autour du squelette et de ses pièces manquantes. Car on ne mettra pas à jour la plus grande partie des restes humains qui demeureront écrasés par trois mètres d’épaisseur de pierres.

 

Alors que les scouts s’éloignent groupés pour les nécessités naturelles, Rémi se met à hurler dans un feu d'artifice jubilatoire : « On a trouvé un squelette humain ! On a trouvé un squelette humain ! », ce à quoi Wapiti réagit en lançant : « Faut t’en remettre ! ». Soudain, venant des fourrés de buis et de genévriers, à deux pas de la clairière, un cri bestial prolongé crève à son tour le silence de la garrigue qui glace d’horreur les six scouts de Saint-Ange. Jamais les garçons n’ont entendu un tel cri. Jamais les garçons n’ont imaginé qu’être vivant puisse produire un son aussi terrifiant, surnaturel, diabolique !

 

Cela est venu de l'endroit où Wapiti a fait son étrange rencontre...

 

A suivre sur ce clic...

 

 



06/08/2018
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