Le sang du foulard

Le sang du foulard

Baume Etrange Episode 28

Les Disparus de Baume Étrange

 

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 27 c’est par ici !

XXVIII

 

Le nez en l’air

 

 

Quelle heure peut-il être ? Une lueur bleutée éclaire faiblement le haut du puits, à quarante mètres au-dessus de leurs têtes. Depuis combien de temps ? Trois heures, quatre… ou plus ?... Une seule chose est sûre : du fond du gouffre, les deux scouts-spéléologues ont assisté deux fois à l’apparition de la lueur – cette lueur qui est la lumière du jour ! Ils l’ont vu s’éteindre également deux fois, la première étant lundi.

 

Voilà plus de quarante heures qu’ils grelottent au fond du « scialet Nord des Furies ».

 

Quelle heure peut-il être ?

 

Comment le savoir sous terre, sans montre ? Heureusement, il y a cette clarté provenant de l’extérieur, au sommet du puits. Qu’attendent-ils ? – L’apparition d’une lumière artificielle, flamme d’acétylène ou lampe frontale électrique… Quand donc viendra-t-on les chercher ici ? Quand et qui ? Le moral est au plus bas. Les deux garçons tapent du pied sur le sol caillouteux. Michel – le « Panthère » de la patrouille libre des Choucas-, regarde fixement devant lui, ses yeux rencontrent la pénombre. Stéphane – totémisé « Wapiti » -, considère son compagnon d’infortune, son « frère scout » et s’inquiète de le voir déprimé et si affaibli ; Wapiti sait ce qui peut arriver, sous terre, quand le corps est épuisé et transi de froid…

 

Ce n’est que depuis ce matin que le jeune liturgiste et messager des Choucas se trouve dans cet état ; jusque-là, Panthère avait bien supporté l’épreuve. Il avait même rempli sa tâche de liturgiste pour les prières du matin et du soir, chanter les bénédicités... Pour l’énième fois, Wapiti lève le nez en l’air, scrutant le haut du gouffre avec le brûlant espoir d’y surprendre une lumière de lampe. Cela fait trente ou quarante heures que la fluorescéine a été déversée dans le torrent souterrain. Si le cours d’eau des Furies communique vraiment avec la rivière de Baume Étrange, les torrents du cirque de Pré-les-fonts ne devraient plus tarder à virer au vert – à moins que ce ne soit déjà fait ! Hier, la journée durant, les deux Choucas ont ainsi attendu ; faisant les cent pas, bavardant, se taisant, s’arrêtant pour regarder en l’air, marchant de nouveau puis s’arrêtant encore, tournant en rond sur le sol circulaire de la salle ronde, au bas du puits rond… On a calculé et recalculé le temps nécessaire à la propagation du colorant : jamais une telle quantité de produit n’avait été déversée dans un cours d’eau souterrain de la montagne de Presles. Mais des colorations antérieures avaient été réalisées dans la région et on en connaissait les résultats.

 

Quand les deux scouts-spéléologues ont jeté la fluorescéine dans le torrent, au bout du corridor sinueux que l’eau s’est taillé dans la roche, ils ont cru – un instant d’euphorie -, que tout se jouerait dans les heures qui allaient suivre. Puis ils se sont souvenus que le « temps de réponse » du colorant, à l’intérieur d’un massif calcaire, n’était pas toujours aussi rapide qu’on pouvait le supposer. Une première nuit est passée – une « double-nuit » : celle du fuseau horaire et celle des cavernes -, puis un jour entier, une nouvelle nuit encore. Le colorant est-il « sorti » ? Depuis quand ? Où ? Et si la rivière du gouffre des Furies ne rejoignait pas les cours d’eau souterrains des falaises de Pré-les-Fonts ? Dans le dédale d’une montagne calcaire, les méandres géologiques ne s’accordent pas toujours avec les savantes théories.

 

En ce matin du 5 août, les captifs sont minés par le doute et le désespoir les attaque. il fait froid. L’humidité a rongé leurs vêtements jusqu’à la peau. Bien qu’une seule lampe à acétylène soit utilisée pour économiser la réserve de carbure, il ne reste plus qu’une poignée de ces précieux cailloux indispensables à la production du gaz d'éclairage. Les cartouches du réchaud sont vides : il n’est plus possible de chauffer les conserves ou de se préparer des boissons chaudes. Alors, tour à tour, Panthère et Wapiti ont enveloppé de leurs mains glacées la cuve à carbure de la lampe, métal brûlant sous l'effet de la réaction chimique... Panthère va de plus en plus mal. ses dents claquent comme des castagnettes et ses muscles se raidissent ; ses lèvres sont bleues. « Mets-toi dans un duvet, recommande Wapiti…, ou tu ne tiendras pas le coup ! ».

 

Le bivouac occupe un coin de la salle, sur une proéminence du sol à peu près sec. Un drap d’aluminium recouvre les sacs de couchage mais les duvets sont saturés d’humidité – tout comme l’air ambiant. « Enveloppe-toi avec les deux duvets ! » conseille Wapiti. Transi, le jeune scout se dirige vers le bivouac, muet. Il se glisse dans un duvet après avoir ôté sa combinaison d’exploration, se roule dans le deuxième sac et se recroqueville sous la couverture d’aluminium.

 

Wapiti craint pour la vie de son compagnon…  Sous terre, le froid est un ennemi redoutable ! Lorsque le corps n’a plus de forces pour lutter, l’hypothermie guette et le pire peut arriver - très vite. Wapiti, l’infirmier des Choucas, ne commence-t-il pas à vivre le drame le plus terrible qu’un spéléologue puisse connaître ? Il se le demande et une vive angoisse le saisit. A présent, il contrôle le pouls de Panthère tous les quarts d'heure, vérifie le rythme de sa respiration, s'assure de son état de conscience. Régulièrement, il glisse le générateur de la lampe à acétylène à l'intérieur des duvets, l'utilisant comme une bouillotte. Va-t-il assister, impuissant, au dépérissement d’un coéquipier que la Mort s’apprête à ravir – en l’absence de secours venu de l’extérieur ? Sur le sol bosselé et détrempé de la salle sans plafond, près d’une paroi froide et suintante, le bivouac, juché sur son estrade minérale, a un aspect funèbre. Quant à Wapiti, il ne peut, il ne doit, demeurer sans bouger. Bien que chaudement vêtu et mieux équipé que son frère scout, le froid aura raison de lui s’il reste immobile. Depuis le début de la matinée, les garçons se sont tenus là, au milieu de la salle, juste sous l’orifice du puits, figés sous la lucarne inaccessible, unique fenêtre sur la vie, seul passage pour la liberté…

 

Ce matin, oui, leur libération peut arriver ! Wapiti en est persuadé. Il y a les calculs relatifs au « temps de réponse » du colorant et il y a son espoir vivace. Le garçon s’approche de son compagnon ; celui-ci a la tête enfouie dans les duvets. Il lui découvre le visage. Panthère ne claque plus des dents et a retrouvé des couleurs. Wapiti s’applique à lui communiquer son optimisme revenu. Il prie secrètement en son cœur, sollicitant la Sainte Vierge et Saint Georges, patron des scouts; ses lèvres prononcent des phrases inaudibles, volontairement confidentielles.

 

La petite rivière des Furies coule, imperturbable, dans son lit étroit taillé au creux d’une cassure de la montagne. Ce cours d’eau, modeste maintenant, était un torrent tumultueux avant-hier, au plus fort de la crue. La salle était inondée et le grondement de la rivière assourdissant. C’était l’enfer – un enfer d’eau et non de feu. Dans la nuit du lundi au mardi, le débit du torrent a considérablement diminué et le lac qui occupait le bas du gouffre s’est résorbé. le grondement hargneux de la rivière s’est progressivement transformé en chuchotement amical et, peu à peu, on n’y a plus prêté attention. « Sacrée rivière ! pense Wapiti, c’est toi, finalement, qui va nous faire sortir de là… ». Tandis que le ruisseau des Furies poursuit sa chanson monotone, d’invisibles cascatelles, sur les parois du grand puits, répètent inlassablement leur musique confuse. Le gouffre est vivant et ce n’est pas un tombeau !

 

Pas encore…

 

Wapiti s’éloigne du bivouac pour marcher un peu. Il fait quelques mouvements de bras, décide de se rendre près de la rivière pour la regarder, pour la contempler, pour l’interroger… Est-elle impatiente, elle aussi, de paraître au jour ? Rivière furieuse, envahissante et dévastatrice quand des pluies abondantes ont martelé son toit, mais aussi rivière amie, porteuse d’un signal de détresse – et curieuse messagère dont on ignore la destination exacte !

 

Wapiti est songeur mais un appel le fait se retourner. Panthère qui a besoin de lui ? Non ! Le cri a semblé irréel, comme moulé sur la forme du gouffre. On aurait dit qu’il venait plutôt d’en haut. D’en haut ?... Wapiti regagne la salle, interroge Panthère. « Tu as appelé ? ». Dans son cocon de duvet, le jeune garçon ne répond pas. Wapiti répète sa question et Panthère montre le bout de son nez et s’étonne ; car il n’a pas ouvert la bouche ! Une hallucination auditive, pense Wapiti. Sous terre, les bruits de rivière… Mais un nouvel appel est entendu, qui descend… du haut du puits. Wapiti exulte. « Michel ! Michel ! il y a quelqu’un en haut ! ».

 

Les mains en porte-voix, le scout hurle vers le ciel, si étriqué à quarante mètres plus haut. Panthère dresse le buste, émerge de ses sacs de duvets, la bouche bée. Les cœurs battent à tout rompre et les poitrines s’agitent. Tout là-haut, dans la lueur bleutée, une flamme jaune bouge au-dessus de l’abîme.

 

La rivière du scialet Nord des Furies a correctement remplis sa mission. Le message est arrivé et les secours sont là !

 

(D’après le journal de camp de Wapiti)

 

La suite, c'est ici...



06/11/2016
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