Le sang du foulard

Le sang du foulard

Episode 18 - Alerte

Les Disparus de Baume Étrange

© Gérard Foissotte

 

L’épisode 17 est sur ce clic

 

XVIII

 

Alerte

 

 

Avant midi, le gérant des grottes descendait au village pour téléphoner à la gendarmerie de Pont-en-Royans - démarche obligée pour déclencher les secours. La jeep jaune citron débâchée de M. Leblanc, flanquée de l’inscription en lettres noires « Grottes de Pré-les-Fonts », dévala la piste poussiéreuse puis la route départementale avec deux garçons comme passagers; Aigle et le liturgique Renard l’y accompagnaient, l’un pour consulter l’abbé Gerland qui était le garant de la patrouille auprès des parents, l’autre pour régler avec le curé un service funèbre auquel les servants devaient participer…

 

Les cheveux volaient au vent et l’air de la route fouettait les visages. 

 

C’était dans la « cabine » du village, ainsi qu’on appelait autrefois le lieu où se trouvait le combiné téléphonique mis à la disposition des « usagers » - ici, il était installé dans la cuisine sombre d'un vieux couple de villageois -, que M. Leblanc put donner l’alerte. « Y’a un accident aux grottes ? tenta de savoir la vieillarde sèche comme une trique. – Hem… J’ai deux spéléos qui tardent à ressortir. Rien de grave, Mme Dunoyer, mais je dois tout de même envoyer une équipe à leur rencontre ! » Le gérant de Baume Étrange ne voulait pas trop en dire, car il convenait de ne pas ébruiter l’évènement qui pouvait vite faire les choux gras de la presse en cette période où l’actualité était celle des vaches maigres ! Surtout, il ne fallait pas préciser qu’il s’agissait de membres de la patrouille scoute ; les parents de Panthère étaient en vacances en Espagne et ceux de Wapiti, arboriculteurs, en pleine cueillette… Quant à Aigle, le CP des Choucas était déterminé à s’en remettre à la sagesse de l’aumônier qui était un homme aguerri à l’encadrement de camps scouts et d’enfants de patronages.

 

A l’abri de la canicule qui brûlaient les falaises, Rémi , Mouche et Xavier faisaient griller des saucisses sur un petit feu de bois derrière la buvette, dans l’ombre ouatée des buis épais de l’esplanade. Les visites touristiques étaient normalement interrompues entre midi et quatorze heures ; « La pause syndicale » se plaisait à dire le fils du gérant. Une famille mangeait ses œufs durs et ses « Vache qui rit » campée à l’écart de part et d’autre d’une table en rondins. Mouche, le second « officiel » du scout-cuisinier Renard « excusé pour motif de service », entendait qu’on lui laisse mener à bien cette tâche de grillade ! Le petit avait décidé que les saucisses seraient piquées sur des branchettes de buis taillées en pointe et non simplement posées sur la grille « maison » déformée et noircie jusqu’à la moelle. Les trois garçons entreprirent de tailler le buis. Puis Mouche trouva avec ravissement une boîte quatre-quarts de haricots verts et en agrémenta le contenu avec une sauce citron-huile d’olive confectionnée par ses soins (on trouvait tout ce qui était nécessaire à un apprenti cordon bleu dans le petit placard de la buvette). Xavier et Rémi, assis sur de gros cailloux, devisaient tranquillement sur le sujet du jour : le mystère des disparus de Baume Étrange. « Peut-être un maniaque tueur ? » intervint le mirliton en faisant dorer ses saucisses et sur un ton badin… L’hypothèse déclencha un discret sourire chez les deux autres garçons. « Ou un extra-terrestre ? poursuivit Mouche. – Ce serait plutôt un extra sous-terrestre ! » se plut à corriger Rémi.

 

- Mais, au fait ! poursuivit Mouche, tu te rappelles Rémi, la prophétie du vieux schnock de la ferme d’en bas ?

- La prophétie ? …Ah oui ! Quand il a lu dans la main de Wapiti ?

- Et celle de panthère...

- Tu veux parler du « père » Arnaud ? s’enquérait Xavier.

- Oui, ce bonhomme… Le soir où on a pieuter dans sa grange, quand on est venu en repérage, le vieux nous a fait une scène pas possible !

- Il a dit que Wapiti allait courir un danger…

- Et panthère !

- …Il a parlé de beaucoup d’eau, d’inondations, je ne sais trop…

- …Et de sang ! Il a parlé de sang !

- Ah oui ? …C’est un radiesthésiste. Il a des dons. Sérieux ! il a des dons !

- J’y crois pas ! protestait Rémi.

- Moi si ! déclara Mouche.

- Il a réussi quelques trucs, c’est vrai ! reprit Xavier. »

 

Le fils Leblanc se mit à raconter cette histoire vieille de quelques années, d’un noyé que l’on avait retiré des eaux d’un barrage de la Bourne sur les indications du père Arnaud, lequel avait localisé le lieu exact où l’on devait repêcher le corps d’un disparu ; le bonhomme avait fait tourner son pendule au-dessus d’une carte d’Etat-major posée sur la table de sa cuisine. Il avait même annoncé que le cadavre porterait une blessure en travers du visage. Les pompiers de Pont-en-Royans se rendirent au lac désigné : toutes les prédictions du père Arnaud furent confirmées par les faits ! C’est la gendarmerie locale qui l’avait sollicité…

 

- Ben alors ! Là, tu m’en bouches un coin !

- Mince ! C’est donc du vrai ? fit Rémi.

- Aïe ! Et si… alors, Wapiti et Panthère sont vraiment en danger ?

- !

- Peut-être même morts et enterrés !

 

Sur ces mots, dits par Mouche avec une légèreté déconcertante,  le mirliton fit faire un demi-tour à toutes les brochettes de buis, provoquant un dégouliné de graisse chaude qui excita les flammes dans un crépitement de mini feux d’artifice.

 

- Peut-être alors qu’il faudra lui demander de faire tourner son pendule ! en conclut Rémi.

- Sérieux ? questionna Xavier.

- Si, si ! le cul-de-pat’ a raison ! ponctua Mouche.

 

Au presbytère de Pré-les-Fonts, une sorte de « conseil de guerre » anima la salle à manger, dans l'odeur de bois ciré, sous la présidence de fait de l’abbé Gerland. M. Leblanc accueillerait les secours spéléos tandis que le prêtre-aumônier téléphonerait aux familles des scouts. Aigle avait conscience que la suite des opérations n’était plus de son ressort ; il fallait s’en remettre aux adultes compétents. Hibou paisible serait prévenu ; probablement pouvait-on espérer la présence du parrain dès ce soir. Jacques Maurice était un spéléologue d’expérience et il saurait prêter main forte aux secouristes. Un rendez-vous fut arrêté entre le scout liturgiste Renard  et le curé pour une cérémonie funéraire le lendemain matin qui s’achèverait au cimetière du village. L’un des servants de la paroisse pourrait être présent faute de la participation de Panthère… Renard voyait l’attribution de cette tâche comme un privilège gratifiant, d’autant qu’il aspirait à s’échapper un peu de l’ambiance désormais glauque de Baume Étrange !

 

Quand la jeep jaune citron grimpa la route des grottes, le véhicule fit une halte à hauteur du Pra. Le CP et Renard visitèrent le camp pour s’assurer que tout y était normal ; Renard en profita pour y puiser quelques denrées alimentaires qu’il voulait stocker à la grotte pour faire face à de futurs besoins d’intendance. Le drapeau tricolore flottait paisiblement dans le ciel épuré et la fontaine chantonnait sa rengaine sans état d’âme… Robert Leblanc chargea la jeep de quelques caisses de boissons en canettes de verre qui venaient remplacer des caisses de bouteilles vides laissées dans la pièce noire du rez de chaussée de l’une des maisons du hameau. « Si vous avez des problèmes en cas d’orages, vous pourrez venir vous abriter au-dessus (un escalier extérieur conduisait à la partie habitable). C’est petit et sans commodités mais vous serez dans du dur ! La clef est sous la pierre plate, à droite de la porte. » 

 

Le bâtiment qui appartenait à M. Leblanc était utilisé comme lieu de stockage de matériel et de boissons et de pied-à-terre pour lui-même ou pour y héberger des amis de passage. Le CP fut enchanté de disposer d’un refuge sûr pour y protéger ses scouts le cas échéant – des intempéries, bien sûr mais aussi peut-être de quelque danger inconnu si le mystère de Baume Étrange s’avérait être… une affaire criminelle. Aigle était impatient d’annoncer cette bonne nouvelle à Rémi et à Mouche.

 

Il était un peu plus de quatorze heures quand arrivèrent les premiers spéléologues volontaires pour les secours. Sur cette équipe de trois secouristes, deux étaient des amis de Robert Leblanc dont l’un copropriétaire des grottes. Les trois spéléologues connaissaient bien la cavité. Le franchissement de la « diaclase impossible » leur paraissait totalement incroyable. Et pourtant ! Les parois blanches fraîchement souillées de boue noire au-delà du passage « infranchissable »  contredisaient l’invraisemblable ! Armés de burins, de marteaux et de broches, ils  tenteraient donc de forcer l’étroiture, avec l’espoir de rejoindre – quelque part-, tout-au-moins le frêle Panthère. M. Leblanc iraient fouiner dans tous les recoins étroits mais pénétrables du « Gruyère ». Les deux scouts spéléos s’y seraient-ils aventurés ? Y auraient-ils « fait une première » pour finalement s’y trouver prisonniers suite à quelque accident ou incident – telle qu’une panne de lumière ?

 

Quelques dizaines de mètres de galerie étroite suffisent à étouffer le moindre son, le moindre cri, le moindre appel…

 

Sur l’esplanade de Baume Étrange, c'était aussi des poignées de touristes qui arrivaient avec leurs piaillements de jeunes enfants, leurs bavardages anodins, leurs séances de poses photographiques devant la bouche béante qui vomissait la rivière souterraine désormais opaque et couleur de boue, toute gonflée d’un grondement sinistre. M. Leblanc confiait à Xavier le soin de les conduire en visite. Mouche et Rémi étaient partants pour faire les « voitures-balais », une mission amusante qu’ils savaient désormais remplir avec compétence ! Aigle et Renard assureraient de nouveau la vente des billets et des consommations et accueilleraient les nouveaux secouristes.

 

Vers seize heures, deux gendarmes de Pont-en-Royans arrêtaient leur véhicule bleu foncé sur le parking des grottes, à proximité du torrent de La Chevaline qui déboulait toujours sous la piste via la canalisation. Les voitures particulières des touristes ne tarderaient pas à être rejointes par celles d’autres  sauveteurs : le « téléphone arabe » avait été utilisé pour relayer les quelques appels téléphoniques destinés à alerter les spéléologues connus de la région. Nombre d’explorateurs des cavernes, venus de la France entière voire de l’étranger, fréquentent le massif du Vercors en juillet ; le monde spéléo est une grande famille et tout comme chez les alpinistes, les pratiquants se portent spontanément au secours des « collègues » en difficulté. Il fallait donc s’attendre à accueillir un flux conséquent de bénévoles. En fin d’après-midi déjà, le plus grand désordre régnait sur le parc de stationnement. Des gens - certains en tenue de spéléologues -, allaient et venaient entre les véhicules. Beaucoup de curieux se mélangeaient aux sauveteurs car la nouvelle s’était répandue dans toute la contrée. Les clients de « La Truite dorée », unique hôtel-restaurant de Pré-les-Fonts, établissement appartenant au maire (cuisinier de son état), étaient venus badauder ainsi que des gamins désœuvrés montés à vélo du village . Un gendarme communiquait par radio depuis la voiture bleu foncé dont la haute antenne se dressait sur le pavillon ; son collègue papotait avec des secouristes casqués d’acétylène… Deux gosses campés à deux mètres tendaient l’oreille pour tenter de saisir quelque chose de la conversation. Sur le sentier des grottes, entre l’aire de stationnement et l’esplanade de Baume Étrange, de courtes files de gens se croisaient, sauveteurs ou curieux, discutant, plaisantant ou riant.

 

On aurait dit que c’était la fête.

 

Une agitation semblable existait sur l’esplanade. Des gens s’agglutinaient devant la buvette dont on ne pouvait savoir s’il s’agissait de badauds ou de sauveteurs. Les scouts avaient proposé à Robert Leblanc de rester derrière le comptoir pour servir les boissons achetées par les visiteurs ou secouristes. Bière et café étaient très demandés. Cette ambiance « bon enfant » n’enlevait rien au sérieux de l’organisation des secours mais faisait office de « soupape de décompression » bien à propos. Au demeurant, tout le monde était plutôt optimiste : l’hypothèse d’une panne d’éclairage paraissait la plus plausible. Il n’était pas rare que des spéléologues se trouvent dans l’impossibilité de rebrousser chemin faute de lumière, suite à un encrassement des bombonnes d’acétylène ou à l'épuisement de piles ! C’était tout-au-moins l’opinion « officielle » qui semblait prévaloir…

 

La conviction intime de M. Leblanc était tout autre.

 

Quant à la patrouille, chacun des garçons gardait pour lui ses craintes sourdes. Le CP, sans n’y rien faire paraître, contenait l’angoisse qui montait en son cœur. Avec la légèreté de son âge, Mouche rêvait de mystère sans en mesurer les dangers éventuels. Rémi optait pour la panne d’éclairage.  

 

Dans les gorges de la Bourne, la pénombre effaçait les détails tandis que quelques ampoules s’allumaient dans le village.

 

Aux grottes, la cabane était désormais éclairée et Aigle et Renard avaient fixé aux plus hauts buis une guirlande électrique pour faire de la lumière sur l’esplanade. Trois équipes de trois spéléologues se relayaient pour l’élargissement de la « diaclase impossible »,  l’accès à l’Œil du diable étant désormais aménagé d’une « main courante » - corde tendue contre la paroi. Les spéléologues étaient parvenus à progresser de près de deux mètres dans la faille mais la diaclase continuait dans les ténèbres exiguës, toujours plus étroite, toujours plus infranchissable… Des saillies des parois latérales avaient sauté, brisées par les burins, mais de l’avis de tous, il fallait vraiment être filiforme pour avancer au-delà !

 

Panthère était filiforme…

 

« Mais pas Wapiti ! » se plaisait à rappeler le petit Mouche, de plus en plus désireux de voir le mystère s’épaissir.

- Et les traces de terre glaise ? Toujours des traces ? s’informa Robert Leblanc.

- Oui ! Des empreintes faites par des semelles de bottes et des taches laissées par le frottement d'une combinaison et des mains…

- Du sang avec les traces de boue ? s’enquerrait Mouche. (Le CP lui fit les gros yeux)

- Pas la moindre trace de sang ! » certifia le sauveteur. (Mouche contint sa déception)

 

Des sauveteurs quittèrent l’esplanade pour rejoindre leurs véhicules et s’y ravitailler. Tous les badauds étaient partis. Renard s’apprêtait à confectionner le dîner et Mouche à préparer le feu quand un chien surgit comme par enchantement de l’étroit sentier qui arrivait du vallon du Lac vert. « Le chien du père Arnaud !  fit Rémi. – Son maître ne doit pas être loin… » dit Aigle. La silhouette très reconnaissable du vieux paysan « aux abeilles et à la charogne » apparut d’entre les buis tel un fantôme noir, son bâton de berger martelant les cailloux au rythme de ses pas lents et bien pesés. Dans le contre-jour du sentier, sa veste posée sur son épaule  donnait au bonhomme une forme bizarre. La boule de poils couleur renard vint aussitôt lécher les chaussures des scouts. « Tiens ! Voilà le père Arnaud ! annonça Robert Leblanc sur un ton très aimable. - Le radiesthésiste ? » demanda un secouriste.

 

Le silence se fit sur l’esplanade où ne se trouvait plus qu’une poignée de personnes. Le bonhomme ne disait mot, affichant un visage grave. Il s’avança près du comptoir après avoir destiné un salut à la collectivité par un geste de main fugitif sur le bord de sa casquette. Le gérant de Baume Étrange se leva du banc où il était assis pour lui offrir une bière. Les deux hommes se serrèrent la main. Le vieux berger but une ample goulée puis considéra l’assemblée avec un regard scrutateur, à la façon d’un tribun qui toise son public avant de s’exprimer. Robert Leblanc pressentait que le berger du vallon allait faire un coup d’éclat. Le vieil homme, un coude sur le comptoir, un bras en avant avec la canette dans la main, ouvrit la bouche et d’un son vibrant déclama sa révélation : « Les garçons sont en grand danger ! Je vous le dis ! ».

 

Ces paroles tombèrent sur un silence soudainement plombé auquel le grondement de la rivière donnait un relief impressionnant. Campé à l’angle du cabanon, non loin de l’âtre, le petit Mouche, quant à lui, ne trouvait plus le « mystère » amusant… 

 

La suite, c'est ici...



06/10/2015
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