Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 2

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte

L'épisode précédent est sur ce lien

 

 

II

La « D86 »

 

C'est le lundi 16 juillet que la patrouille enfourcha les vélos, une écurie peu performante de bicyclettes bancales, pour se transporter vers le « pays lointain » de leurs nouvelles aventures estivales. « Lointain » est une façon de parler car, en fait, il n'y avait guère que quelque quatre-vingt-dix kilomètres de route départementale ("93,6" avait précisé Renard, pour valoriser ses savants calculs sur une carte Michelin au 1/200.000, soit où 1cm représente 2km). Pour être précis, je dois dire que Renard était dans le faux car le terminus n'était pas le village de  Bidon, le point qu'il avait conservé pour son calcul, mais la ferme de leur hôte, M. Darbousset, située une huitaine de kilomètres avant le village, « perdue » dans la garrigue et qui, bien que mentionnée sur la carte d'État-Major, ne figurait pas sur la carte routière de « Bibendum »; et Renard n'avait pas poussé son investigation jusqu'à poser sa réglette ou son compas sur la Bourg-Saint-Andéol N°7-8 de l'Institut Géographique National .

 

Les vacances scolaires avaient commencé au soir du mardi précédent. Chacun avait quitté collège ou lycée avec cette joie immense que seuls, peut-être, les jeunes scouts peuvent embrasser à quelques jours de leur « grand camp d’été » !

 

Cette épopée dans l’Ardèche méridionale devait durer quatre semaines.

 

Hibou paisible avait convaincu le CP d’attendre que fut passé le week-end avec ses grands flux routiers des juilletistes. Le parrain et tuteur des Choucas avait lui-même « posé » ses congés à partir du 16 et jusqu’au dimanche 5 août : il se réservait quelques jours pour l’hiver et quelques jours pour le camp du printemps. La charrette, cette chère mais encombrante Rosalie, serait bien tirée par les patrouillards, en alternance, mais bien que sa capacité était suffisante, il convenait de l’alléger autant que faire se peut pour que ce périple cycliste ne prît point figure d’un chemin de croix en deux roues ! Le « taxi » Hibou serait donc sollicité pour apporter « le gros » et le lourd jusqu’à Bidon et notamment le marabout « kraal » - appelé ainsi un peu à tort, puisque la « maîtrise », constituée du CP et de son second, ne s’y réunissait guère à huit clos pour prendre les grandes décisions… Mais enfin, la patrouille voulait jouait « le jeu », petit celui-là, du vocabulaire cher au créateur du scoutisme, le vénérable Baden Powell ! A noter que l’on allait inaugurer, pendant ce camp, le fameux « tripatte », ce gros réchaud qui devait permettre au maître-queux et à son aide de réaliser des merveilles culinaires – lequel était forcément associé à une bouteille de gaz de 13 kg. Rémi ne voyait pas d’un très bon œil cet ustensile trop « technique » et pas du tout conforme à sa vision de la cuisine en plein air… Mais bon, il n’était que le « cul de pat’ », jeune novice à peine totémisé, qui se jugeait mal « placé » pour critiquer ce recours à « l’usine à gaz » ! En fait, ce qui allait suivre devait lui donner raison… Mais personne ne le savait encore en cette mi-juillet de l'an de grâce 196… – sauf moi et vous à présent, bien sûr.

 

Comme pour les camps précédents, Rémi et Mouche, qui adoraient ça, s’étaient chargés de l’achat des denrées non périssables et basiques : huile, conserves, biscuits, sucre, sans oublier le sel et le poivre et le papier hygiénique; comme le voulait la tradition scoute et pour le plus grand bonheur gustatif de toute la patrouille, on se procurerait les produits frais au « pays » et chez le paysan si possible. Ils avaient acheté le savon de Marseille et les piles pour les lampes torches. Le cul de pat’, assistant de l’intendant Wapiti, s’était aussi appliqué à éplucher la liste du matériel indispensable au camp, depuis le marabout (que l’on ne pouvait guère oublier, quoique…) jusqu’à la batterie de cuisine, petites cuillères comprises - pour ces ustensiles, le cuisinier Renard et son second Mouche n’avaient pas manqué de veiller au grain ! Wapiti contrôla et « testa » chacune des nouvelles lampes à acétylène, vérifia chaque mètre de corde nouvellement achetée (du nylon ! du bon nylon !), et toute la pitonaille sonnante et trébuchante superbement enrichie de mousquetons « Pierre Alain » et « Claudius Simond ».

 

Le CP Aigle supervisait l’ensemble des préparatifs et étudiaient avec attention les cartes d’Etat-major au 1/25.000 qui couvraient la région élue, assurait la correspondance avec l’abbé Regourdol, curé de Bourg-Saint-Andéol, lequel avait obtenu de son confrère de Bidon que celui fût leur aumônier, et le fermier Darbousset, propriétaire du terrain qui les accueillait. Il rassemblait aussi toute sorte d’informations sur quelques avens ou grottes à explorer, les lieux de baignades et les points d’eau…

 

Le lundi du grand départ était un jour de canicule : « Normal ! fit renard, il y a deux jours, c’était le 14 juillet ! ». La chaleur sèche et sans ombre promettait les affres d’un enfer. On avait décidé de lever les voiles à sept heures trente, « à la fraîche ». Deux éléments (que je ne citerai pas) furent coupables d’avoir retardé la patrouille. Quant à Rémi, il avait été le tout premier à déverrouiller la porte du 12 de la côte St-Martin, après une nuit où il ne dormit guère tant fut son excitation « de veille de départ » - et il ne fut pas le seul de la patrouille à compter les moutons. Hibou arriva en second sur le coup de sept heures ; sans attendre la totalité des effectifs, on commença à charger la « deudeuche » des « encombrants » et du… tripatte, avec sa bombonne de gaz butane.

 

A huit heures, « huit heures-trois minutes » avait précisé Renard en toisant sa montre bracelet d'un regard suspicieux, la patrouille libre du Choucas se mit en branle, le CP s’étant porté volontaire pour tirer en premier la Rosalie. La charrette, chargée des sacs à dos, avait été extraite du « repaire » et descendue en aval de la côte avec les bicyclettes. Hibou, qui allait prendre la route trois heures plus tard, allait remplir son office de « voiture balai ».

 

C’est avec un léger pincement au cœur que les choucas quittèrent leur local chéri, non pas seulement pour sa fraîcheur perpétuelle si appréciable par canicule mais aussi parce que leur repaire était, pour eux, un lieu quasiment sacré, une sorte de tabernacle de la patrouille, un second foyer à l’atmosphère magique, cette « caverne d’Ali Baba » qui s’ouvrit au futur cul de pat’ Rémi, un jour merveilleux et inoubliable, et ce, souvenez-vous, grâce à un entrefilet de journal lu entre des épluchures de pommes de terre ! Néanmoins, le si attendu camp d’été était là, placé sous les augures favorables d’une météo idéale. Les garrigues ardéchoises et les cigales, les « lapiaz » aux multiples crevasses mystérieuses, les gorges de l’Ardèche vertigineuses avec son Pont d’Arc envoûtant, les grillades au thym cueilli sur place, les veillées sous les étoiles au cœur des solitudes minérales avec le feu de camp qui crépite pour eux seuls, toutes ces merveilles – et bien d’autres encore ignorées -, attendaient les six scouts qui se sentaient plus que jamais maîtres du ciel et de la terre, choucas libres et ivres de leur envol pour un éther embaumé de thym et de lavande sauvage…

 

Tout en bas de la côte Saint Martin, quelques passants furent témoins de ce décollage et entendirent le cri collectif (que vous connaissez aussi) : « Chjak-chjak-chjack ! »  etc.

 

Peu avant treize heures, la patrouille arriva à Viviers où elle fit la grande « pause repas », repas évidemment tiré du sac, les mères ayant confectionné des sandwichs adaptés à l’appétit de leur progéniture – « Le dernier repas ‘non choucas’ ! » avait déclaré Renard avec emphase. Puis d’ajouter : « M’en vais vous concocter des ragoûts au thym et au romarin…, que vous m’en direz des nouvelles ! – ‘Nous’! », rectifia Mouche, quelque peu vexé de ne pas être associé à cette alléchante promesse puisqu’il était cuisinier en second. Renard s’amenda par un : « Mea-culpa ! Je voulais dire ‘nous’, évidemment ! » et le petit Mouche se fendit d’un large sourire de satisfaction (l'incident était clos). La restauration se fit au pied de la cathédrale et l’on se désaltéra à une claire fontaine d’eau fraîche. Depuis Saint-Ange, le parcours n’avait pas connu d’embûches – pas même une crevaison -; il faut dire que la patrouille n'avait rien négligé qui eût pu compromettre leur voyage et, si les mécaniques grincèrent quelque peu ici et là, si quelques chaînes « sautèrent », les machines ne provoquèrent aucune mauvaise surprise. La départementale « 86 », fréquemment ombragée par des alignements de platanes, suffisamment sinueuse pour ne pas être ennuyeuse, avait régulièrement entendu de vibrants et presque hystériques cris d’oiseaux, dont certains automobilistes, médusés, doivent se souvenir encore !

 

« …Tchoucas-tchoucas-toujours-alerte ! »

 

La précieuse charrette de l'intendance passa de main en main (si j'ose dire), ou plutôt de pieds en pieds puisqu'il s'agissait que le vélo auquel elle était accrochée changeât de pilote et d'énergie motrice par séquence que le CP sut judicieusement répartir. Le cul de pat' et le petit Mouche eurent quelques faveurs dus à leur jeune âge. Rémi me raconta, beaucoup plus tard, que les joues couleur de feu du boute en train, qui se faisait un point d'honneur de participer vaillamment à la corvée de « la » Rosalie, ne manquèrent pas d'impressionner ses frères scouts - voire de les effrayer, tant le petit Mouche paraissait « bouillir » sous l'effort prodigué ! Une ou deux fois, il fallut même que le CP se fâchât pour obtenir la « capitulation sans condition » du garçonnet si combatif assurément « prêt à mourir les pieds sur les pédales plutôt que de se rendre ». C'était alors une courte halte à l'ombre d'un platane sur le talus ou dans le fossé, un cessez-le-feu (des joues) où chacun en profitait pour déboucher avidement sa gourde, s'asperger le visage et les bras et avaler une gorgée d'eau... abominablement tiède.

 

L'itinéraire ardéchois s'acoquinait avec le fleuve Rhône et la « départementale » traversait de sympathiques petits villages dont les maisons annonçaient déjà le midi et la Provence. La proximité du fleuve familier donnait une illusion de fraîcheur, bien que ses eaux puissantes et agitées de feux follets de soleil en missent plein les yeux. Quand la patrouille enfila la grande rue du Teil, le panneau « Montélimar » capta l’attention du petit Mouche. « Non ! réagit par instinct, le CP Aigle, on ne va pas acheter du nougat ! ». En fait, il eût fallu « se coltiner » - comme avait dit Renard -, plus de deux kilomètres de route de traverse et les refaire en sens inverse, « et tout ça pour un paquet de nougats ! ». Au demeurant, si Mouche avait bien lorgné sur les panneaux, par contre, il n’avait rien quémandé !

 

Ah, mais...!

 

Une huitaine de kilomètres restaient à affronter au moment où la patrouille tournait le dos à la vallée du Rhône, à hauteur de Bourg-Saint-Andéol. Avec quelque deux cents mètres de dénivelé, le plus dur était à faire ! Les choucas s’étaient rafraîchis à une terrasse du Bourg, s’accordant la grâce d’un sirop-limonade glacial diablement apprécié, des « diabolos » dont les verres laissaient suinter sur leur extérieur des perles de condensation…

 

Aspersions à une fontaine puis nouvel envol de la patrouille.

 

Rémi savourait de tous ses yeux, le cœur battant de joie tout autant que sous l’action de l’effort, cette magnifique et accueillante petite route de basse plaine, qui grimpait nonchalamment dans un décor de plus en plus « karstique », orné de buis, de genêts, de chênes verts et de genévriers. Catalysé par cette constante vision qu’embaumaient des odeurs provençales, le cul de pat’ entrevoyait avec une excitation sans bornes le long séjour dont il avait rêvé quand, plus jeune, il occupait l’arrière de la « 4CV » louée par son père pour aller visiter l’aven Marzal et que la petite auto avait dépassé un groupe de tout jeunes scouts à vélo, harnachés de sacs à dos, des tentes roulées sur les porte-bagages…  Il avait tout juste neuf ans et naturellement, il ignorait que, quelques années plus tard, il pédalerait d’arrache-pied sur cette même départementale N°358, cul de pat’ de la patrouille libre du Choucas, « totémisé » par ses frères scouts Furet rêveur, puisqu'on lui reconnaissait une étonnante sagacité et un désir de tout savoir, de tout découvrir, et aussi une propension pour la contemplation et l'imaginaire.

 

Tout en se délectant de ce moment inestimable, le cul de pat' décolla sa main gauche du guidon pour pétrir discrètement, presque en secret, son foulard noir à liseré blanc, tout neuf...

 

 

La suite, c'est ici!

 

© Gérard Foissotte 2018 

Une page Facebook est dédiée à ce roman: sa genèse, une documentation iconographique, le "making off", ses petits et grands secrets.. 



22/06/2018
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