Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le squelette de l'aven - Episode 8

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

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Episode 8

 

Le combat du petit Portefaix

 

 

Un grand conseil se tint dans le « kraal » sous la présidence, nom du crâne Martin* mais de la lampe à pétrole. Il s’agissait d’établir un quart de veille, une « garde » vigilante durant toute la nuit. Il était vingt-deux heures. On tournerait avec des « quarts » de 90 minutes ce qui, à six, couvrirait neuf heures. A la demande de Mouche, on décida d’entretenir un feu « avec flammes » car (tout le monde sait cela) « le feu fait fuir les monstres » et toute autre espèce vivante malveillante ! Le couteau du C.P. fut emmanché par des ligaments de cuir sur un solide et long bâton que Panthère avait trouvé le premier jour et mis de côté. De plus, chacun garderait à son ceinturon et dans son étui le « poignard scout ». Renard profita de ce « branle-bas de combat » pour révéler à la patrouille que cette arme rudimentaire que constituait le couteau emmanché à l’extrémité d’un bâton avait pour origine l’ingéniosité rustique des paysans de la région de Bayonne, utilisée par eux déjà au 18ème siècle pour éloigner les bêtes sauvages !

 

« C’est pour ça qu’on l’appelait... ?

– Heu..., la hallebarde ?

– Ben..., le pique-fesses ? (ça, c’était la plaisanterie du boute-en-train)

– Le tranche-lard (ça, c’était l’Ardéchois Wapiti) ?

– Vous avez tout faux ! La..., la ba...

Bastonnade ?

– Ba...

La bataillon ?

– La ba...  ïo... nnette !  

Ouaaah ! ».

 

C’est fou ce que la patrouille s’instruisait grâce aux connaissances encyclopédiques de Renard Bavard !

 

Et Rémi se souvint alors de cette terrible histoire « de la Bête du Gévaudan » où il était justement question des pastoureaux et pastourelles qui s’étaient ainsi armés contre « La Tueuse », grande dévoreuse de petits bergers et de petites bergères... Il se fit un devoir d’en rappeler à l'assemblée juvénile la substantifique moelle – si j’ose dire ! Je ne vous cacherai pas que l’évocation du monstre qui ensanglanta les Etats du Gévaudan, province du Languedoc, de sa majesté Louis le XVème ne s’invitait pas très opportunément dans l’ordre du jour – ou plutôt dans l’ordre... de nuit ! Furet rêveur, alors qu’il n‘était encore que le tout nouveau cul de pat’ Rémi avait « animé », souvenez-vous, une fameuse veillée sous les étoiles au château médiéval de Cornillane sur le thème de la Bête*. Ici, dans la clairière du Lion (au fait, l’horrible cri de tout-à-l’heure n’était pas un rugissement de lion), Rémi rappela l’exploit du petit Jacques André Portefaix, âgé de 12 ans, garçon sans peur et sans reproche qui fit fuir la « Beste » avec sa « baïonnette » et sauva ainsi de la gueule de la Dévoreuse un enfant de huit ans – qui s’en sortit avec la joue droite en moins, celle-ci étant mangée devant eux ! La « Beste » avait commencé ses crimes à seulement quelque soixante-dix kilomètres de Bidon (à vol de choucas), à Hubacs dans la paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès – dans ce Vivarais qui allait devenir le département de l’Ardèche.

 

A deux pas d’ici donc !

 

Le C.P. tança le cul de pat’ : « Ça suffit ! fit-il, ce n’est pas le moment d’en rajouter, crénom de nom ! »  Wapiti enfonçait le clou : « Tu nous fous les chocottes, Furet ! – Oui, arrêtes Rémi !  geignait Mouche. – Pardon ! » s’excusa Furet Rêveur. Il est vrai que sur le carré de pelouse des ruines médiévales, au tout début de l’été dernier, le novice n’avait point épargné les détails sordides et sanguinolents qui avaient marqué les esprits comme le sang marque un linge blanc... « Si tu te mets à nous ressortir tes affaires de tripaille, Furet, tu vas semer la panique dans la patrouille ! » voulut conclure Wapiti-l’Ardéchois avec une pointe d’humour...

 

Rémi se souviendra toute sa vie de ce « quart » qu’il assura entre une heure et deux heures trente du matin, séquence impressionnante, « cinématographique » dira-t-il plus tard, où, enveloppé d’une pèlerine de drap prêtée par le C.P. et qui lui donnait l’impression de porter une armure, il regardait les flammes du feu de camp s’élever vers les étoiles, les miettes incandescentes qui tentaient d'atteindre la Voie lactée, la baïonnette tenue droite bien serrée dans les deux mains, guettant le moindre craquement suspect, le moindre bruissement de feuilles. Seul le crépitement du bois enflammé s’opposait à un silence de mort. Plusieurs fois, il regardait du côté du marabout, un peu inquiet, obsédé par les restes humains qui y avaient été déposés (respectueusement). Panthère avait suggéré d’allumer une bougie près des « restes », ce premier soir où le défunt inconnu en pièces détachées reposait dans le kraal; à l'issue d'une courte veillée, une prière spéciale avait été dite par le liturgiste puis la bougie soufflée pour motif de sécurité.

 

La nuit se passa sans incident si l’on excepte un hurlement épouvantable émanant de Wapiti, abominablement secoué par un cauchemar (je laisse le lecteur deviner à quoi le garçon, tout athlétique qu’il fut, avait rêvé !). Mouche acheva le roulement de garde de six à sept heures trente alors que l’aurore avait chassé la nuit. Ayant consulté moult fois sa montre bracelet dans le dernier quart d’heure, la tapant sans ménagement pour être sûr qu'elle fonctionnait, le boute-en-train se hissa sur ses pieds engourdis à sept heures trente pétante et poussa le cri de patrouille à en effeuiller les quelques rares chênes verts qui se dressaient dans la garrigue. Quelques choucas de chair et de plumes campés dans les anfractuosités de « la muraille » en furent tout ébouriffés et lui répondirent sur un ton hargneux – et peut-être même avec des noms d’oiseaux (Furet ne connaissait pas leur langue) ! Sur la fin de son quart, Mouche, dont on sait qu’il est aussi second cuisinier, avait fait chauffer l’eau pour le PDDM. Quand les choucas de Saint-Ange déboulèrent de la tente, ils trouvèrent une marmite contenant un lait-chocolat aux exquises apparences – crémeux à souhait et d’une odeur sublime. La grosse miche de pain sollicitait l’attention de la patrouille que les veilles de la nuit avaient affamée. Mouche eut droit à des remerciements réitérés. Encouragés par ces compliments gratifiants, le cuisinier en second annonça qu’il voulait faire un ragoût de moutons pour le dîner - une idée gourmande qui lui était venue durant son quart. « Heu..., ben..., on verra ça ! » lui répondit le maître queux Renard.

 

 

 

Si le mât des couleurs se dressait fièrement au cœur de la clairière du Lion, le drapeau national, pétri d’inertie, totalement dédaigné par le moindre souffle d’air, piquait du nez comme un torchon suspendu à un crochet. Cependant, même en « torche » (en serpillère disait Mouche avec compassion), la flamme patriote hissait plus ou moins les trois couleurs du pays. Et les scouts de la patrouille libre du Choucas en étaient fiers : ce mât, leur mât, si simple était-il (car les techniques de froissartage autorisent toutes les fantaisies esthétiques avec des constructions spectaculaires), marquait leur camp, leur présence tout autant que leur attachement à leur patrie ; le mât avec les couleurs et le cérémoniel bi-journalier qui l'accompagne se dressait avant tout pour eux-mêmes et non pour être vu nécessairement – d’ailleurs, la Départementale 201 en était éloignée d’une dizaine de mètres et la circulation y était plutôt rare. Sur le « chantier de désobstruction », totalement à découvert, le soleil chauffait le lapiaz et grillait les terrassiers. En fin de matinée, on avait atteint la cote -7, soit était « descendu » d’un mètre supplémentaire. D’autres fragments de squelette humain furent mis à jour : de nouveaux morceaux de bassin avec la deuxième tête de fémur, des vertèbres, os longs cassés, phalanges de pieds (selon les premières conclusions de « l’expert » Renard). L’hypothèse de départ était la bonne : un corps, en des temps plus ou moins lointains, s’était retrouvé couché sur le dos dans l’axe horizontal de l’aven. La dépouille avait été recouverte de grosses pierres sur plusieurs mètres d’épaisseur... Le poids de la masse ainsi accumulée avait probablement réussi à écraser puis disloquer le squelette. Mouche, en parfait accord avec Rémi, insistait pour localiser et extraire le crâne – « qui devait bien se trouver quelque part ! ». En considérant la position initiale du squelette, dont on ne possédait que la partie inférieure, la tête du mort mystérieux se situait forcément à l’autre extrémité du corps à quelque un mètre du puits creusé par les choucas, sous les tonnes de pierres non déplacées et non déplaçables.

 

Les choucas avaient coupé en deux le squelette ! « On ne l’a pas fait exprès ! » se défendait le petit Mouche.

 

...Renoncer au crâne était une grande déception pour les chasseurs de têtes Mouche et Furet ! Ce qui engendra quelques plaisanteries macabres et scabreuses dont je n’en citerai qu’une : « Fais pas la tête, Mouche ! (Aigle) - Tant que c’est pas la tienne que tu perds ! » (Wapiti).

 

Aucun élément vestimentaire ne fut trouvé, ce qui n’étonnait personne : où le corps avait été « inhumé » complètement dévêtu ou ses vêtements s’étaient intégralement décomposés sous l’effet des eaux d’infiltration – ce qui eût conforté la thèse d’un décès extrêmement ancien, voire préhistorique. Mouche et Wapiti, fervents partisans du meurtre (si j’ose dire), justifiaient l’absence des vêtements par la volonté de l’assassin d’empêcher l’identification du corps... L’argument tenait debout contrairement au squelette qui, lui, restait couché ! A noter, pour être exhaustif sur cette découverte, que pas le moindre vestige d’ornements, bijoux, boucle de ceinture, n’accompagnait les restes macabres. « Même pas une montre à gousset ! » plaisanta Rémi.

 

 

A la pause de la mi-journée (il était treize heures), tout en cassant la croûte dans un coin ombragé en lisière de la clairière inondée de lumière, la patrouille se sentit soudain comme liquéfiée. La chaleur, le travail physique, les lourds seaux de déblais et les « rochers » tirés « à main d’homme » (je reprends ici les expressions que Mouche affectionnait), la poussière du fonds du puits, les égratignures sur les bras et les mains, la soif incessante mal étanchée par l’eau tiède des gourdes, la sueur qui collait les tricots de coton à la peau et dégoulinait des cheveux, autant de conditions qui avaient finalement raison du courage des choucas ! Le C.P. prit une grande décision saluée à l’unanimité : après le repas, on enfourcherait les vélos pour descendre à la Plage des Templiers (un joli nom qui plaisait beaucoup aux choucas), espace sauvage fait de sable et de rochers plats tout au fond du canyon avec la rivière Ardèche pour piscine. Et là, « baignade à tous les étages ! » promit le C.P. Un hourra retentissant et collectif monta au-dessus du camp. Mouche prépara « un petit café » avec la grande cafetière de Grand-Mère, dont l’eau frissonna très vite sur un mini feu de branches. On rentra sous le marabout la vaisselle, les vêtements et le matériel qui trainaient dans la clairière. Panthère et Wapiti avaient été chercher la corde, le seau et les outils laissés à l’aven. Pouvait-on quitter le camp sans surveillance en abandonnant tentes et matériel ? A Pâques, la patrouille n’avait pas connu le moindre vol et, cet été, M. Darbousset continuait à rassurer les scouts : (en ce temps-là) les gens du pays ne verrouillaient même pas la porte de leurs fermes ! Les touristes (si tant fût qu’il y eût eu parmi eux des voleurs), nombreux « dans les gorges » et à Vallon-Pont-d’Arc, ou qui se bousculaient au portillon des « rapides » de la rivière en attendant leur tour sur les canoés de location, ne s’aventuraient guère à l’intérieur des garrigues et encore moins sur cette D201 surtout fréquentée par les « riverains ». Une partie de la trésorerie de camp était cachée à deux endroits quelque part autour de la clairière (ne me demandez pas où, j’ai promis de n’en rien dire) tandis que le tiers des fonds de l’intendance serait gardé par le C.P.

 

« En petite vitesse », les six garçons atteignaient en vingt minutes la départementale 290 ; cette route, qui surplombe les gorges d’une extrémité à l’autre depuis l’aval au village de St-Martin d'Ardèche jusqu’à l’amont à Vallon-Pont-d’Arc, est bordée à l’intersection du « belvédère des Templiers ». Après un regard panoramique qui embrassait ce décor fabuleux de gorges sinueuses et de falaises dantesques, les cyclistes cadenassaient leurs vélos au garde-fou puis dévalaient le sentier étroit qui, en sous-bois et sur les pierriers, aboutissait à la plage paradisiaque. A proximité des rives étagées et boisées, toute vertes de feuillages épais et protecteurs, fraîches et humides, le sable doré formait un large tapis confortable gorgé de soleil, aux extrémités duquel des dalles de calcaires chaudes invitaient à la sieste. Une poignée clairsemée de baigneurs folâtraient et une dizaine de gens se prélassaient au soleil, disséminés sur l’aire de sable ou sur les dalles. Quelques enfants jouaient avec le sable.  De sieste, pour les choucas il ne fut pas question ! La fatigue du matin, les transpirations incessantes, le moulinage avec les pédaliers faisaient que le désir de s’évader un moment des activités programmées du camp dans un grand bain rafraîchissant l’emportait sur l’envie du farniente. Vite dévêtue, la patrouille bondit comme un seul homme pour mouiller des slips de bain qui s’impatientaient. Des gerbes d’eau scintillantes fusaient autour des garçons qui s’ébattaient joyeusement dans les flots en piaillant comme des choucas déshydratés se jetant dans une mare. Mouche riait aux éclats comme un tout petit tant son bonheur était immense. Wapiti hurla un cri de guerre qui n’était pas le cri de patrouille règlementaire ; Panthère, d’un naturel plutôt réservé, lança un sonore « Chjak-chjak-chjack ! » en se laissant choir les fesses dans l’eau ; le C.P., battant des ailes tel un aigle qui se voulait menaçant répondit par un « …Tchoucas-tchoucas-toujours-alerte ! » immédiatement repris par le reste de la patrouille et que renvoya l’écho des hautes falaises qui entendaient être de la fête. Furet se coucha sur le dos au fil de l’eau pour se laisser porter par le courant de la rivière les yeux plongés dans le bleu du ciel ; Renard jouait à la grenouille en s’abandonnant à de longs « sous-l’eau » qui épata ses frères scouts... Tout cela sous les yeux de témoins incrédules, « Visages Pales » non habitués à voir surgir sur « leur plage » une telle débauche de joie collective – ordinairement, la plage des Templiers était si calme !

 

 

A suivre sur ce clic...

 

 

Lexique

 

Liturgiste : fonction du scout chargé de la vie spirituelle de la patrouille (prières, moments de réflexion, messes en concertation avec l'aumônier).

Froissartage : technique scoute consistant à construire sans vis des structures de camp et du mobilier avec du bois, troncs d'arbres, avec pour l'assemblage de la corde, des tenons et des mortaises. Elaborée par Michel Froissard, responsable des Scouts de France dans les années trente. Il est d'usage chez les scouts de s'ingénier à construire des mâts élégants et aériens qui sont la fierté du camp.

Visages Pales : des personnes qui ne sont pas scoutes et ne font donc pas partie de la grande fraternité scoute.

 

*  Voir "Les Disparus de Baume Etrange"

 



12/08/2018
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