Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 6

 

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

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Episode 6

 

 Le dolmen du bois aux Fées

 

 

À contre-jour, le soleil n’allumait plus que la bordure supérieure de la « muraille » à l’ouest et quelques hauts de feuillages. La patrouille libre du Choucas se rassembla en carré autour du mât, l’uniforme (presque) impeccable, béret plié sous l'épaulette gauche. Le CP commanda « Attention pour les couleurs ! – Parés ! répondirent les deux servants Furet et Panthère – Envoyez ! » ordonna le CP. Le drapeau tricolore glissa lentement sur le mât. Les deux servants le plièrent avec soin puis, chacun en tenant une moitié, allèrent le déposer cérémonieusement au « kraal ». Renard et Mouche avait « inauguré » le tripatte sans enthousiasme, Furet contribuant à l’élaboration d’une ratatouille provençale « dans les règles » soit avec courgettes, aubergines et tomates fraîches, olives noires, laurier, avec thym et romarin cueillis sur place – sans oublier oignons et gousses d’ail.  Un généreux filet d’huile d’olive de pays mouilla ce plat succulent. « Pour un concu en camp de troupe, vous auriez remporté le flot ! – déclara le C.P. – Vraiment délicieux ! » surenchérit Hibou. Ce dîner fut pris autour du foyer non allumé : le fond de l’air était trop chaud. « Utile, le tripatte et la bouteille de gaz, quand c’est canicule ! tenta le C.P. - Heu... ! hem ! Pas sympa de cuisiner au gaz... - Et puis cette grosse bouteille est laide, elle gâche le camp ! »  contestait Rémi. 

 

Les langues se déliaient : le tripatte, acheté à La Hutte dans l’euphorie du renouvellement de l’intendance facilitée par le « trésor de guerre », ne plaisait à personne ; cet accessoire, lourd et encombrant, avec « l’énooorme » (disait Mouche) bouteille de butane qui lui collait aux semelles, n’avait pas lieu d’être dans un camp des choucas. Le parrain de la patrouille en prenait acte. « Heu... ? Si vous voulez, je la ramènerai à St-Ange ? - Oh oui ! Débarrasse-nous de ce chancre ! » s’écriait Renard, qui avait tu jusque-là son aversion pour le tripatte.

 

Ainsi fut décidé, sans appel, l’exil de l’installation Butagaz.

 

Au « J2 » du camp, il convenait de commencer « les choses sérieuses » comme disait Mouche, ce à quoi lui rétorqua le C.P. : « Mais, monter le camp eeest une chose sérieuse ! ». Néanmoins, le boute en train avait un peu raison : la patrouille libre du Choucas était une patrouille de « scouts spéléos » tout comme il y a des « scouts marins » ; de ce point de vue, l’activité essentielle devait en être la priorité ! On décida qui irait chercher les chevrons pour l’étayage ; cela se ferait avec la Rosalie et trois scouts seraient de l’expédition. Le fils Darbousset avait expliqué au C.P. comment trouver la ruine : un petit carré imprimé sur la carte d’Etat-Major la signalait ; c’était en pleine garrigue et un véritable « jeu d’orientation » serait nécessaire. Un semblant de piste existait encore mais il fallait la trouver ! Tout devait se faire à partir de la route et avec, pour point de repère, un dolmen réputé aussi visible que le nez au milieu de la figure et qui avait pour nom « le dolmen du bois aux Fées ». Un dolmen ? Cela doit se trouver facilement me direz-vous... sauf qu’ici, en basse Ardèche, les dolmens se comptent par centaines, affaissés ou bien debout ! De plus, rien n’est plus « fondue » dans la pierraille qu’une construction faite de rochers et les hommes préhistoriques ramassaient sur le sol les blocs dont ils avaient besoin, pour dresser leurs monuments funéraires..., car de sépultures il s’agissait  - d'après les archéologues.

 

Le repas s’acheva donc sur la discussion des activités du lendemain. La nuit tombée, une lampe à pétrole posée sur les cendres au cœur du foyer diffusait une jolie lumière qui rappelait les scènes de western. La veillée fut écourtée. Les choucas chantèrent deux ou trois chansons scoutes, regrettant qu’aucun d’entre eux ne possédât une guitare (une lacune régulièrement évoquée par la patrouille et à laquelle Rémi répétait sa volonté d’y remédier, bien décidé à prendre des leçons dès l’automne). Le liturgiste Renard prononça la prière du soir. Un splendide ciel étoilé, profondément noir, donnait à la clairière un aspect plus impressionnant encore. On s’escortait pour aller satisfaire aux précautions du soir car, avec la nuit silencieuse, sans le moindre souffle d’air, la garrigue invisible semblait habitée de menaces indéterminées. Personne ne pouvait oublier « la Chose » !

 

À huit heures, le mercredi 18 juillet, toute la patrouille est autour du foyer que le premier levé, Hibou, a allumé. Le PDDM est animé d’une conversation hétéroclite, où l’on cause de la qualité de la literie sous la tente qu’il conviendrait d’améliorer, de rêves saugrenus, d’étayage à faire, des intuitions de certains pour lesquels l’aven du Poulet réserve « une belle première ». On discute aussi de la méthode de désobstruction à employer ; fixation de la corde, extraction des déblais, descente et remontée des « creuseurs », blocage des chevrons et même le type de nœuds à utiliser pour ficeler les grosses pierres à tirer du trou - tout fait l’objet d’échanges plus ou moins bien inspirés. Le C.P., Renard et Furet partiront avec la Rosalie chercher les chevrons; le second de pat’, Panthère et Mouche commenceront à déblayer l’aven.

 

Après la vaisselle et la toilette, la patrouille se met au garde-à-vous au pied du mât pour une montée des couleurs effectuée par Wapiti et Mouche.

 

Sur la route départementale N°201, Rémi en tête du peloton, Renard en second et Aigle à la traine avec la Rosalie, les trois scouts en tricots de corps, perles de sueurs ruisselant du béret noir, renâclent tels des taureaux, croulant sous un soleil de plomb, assaillis par l’odeur désagréable du goudron surchauffé... Les pneus crissent bizarrement sur une route brûlante et molle, comme sous l’effet d’une succion permanente par le sol. Le C.P. a consciencieusement examiné la carte au 1/25.000 en entourant d’un petit cercle le dolmen du bois aux Fées. Ce vestige mégalithique se situe à cent mètres de la route, au milieu de la végétation. Quelques particularités géologiques distinguables sur la carte permettent de le localiser depuis la route. Cela, c’est pour la théorie ! Sur le terrain, tout n’est pas si facile... D’abord, le trio passe à côté du dolmen et doit rebrousser un bout de route. Le mégalithe enfin trouvé, il faut découvrir un « reste » de vieux chemin ou plutôt d’ancienne piste à travers buis, genévriers et chaîne verts que M. Darbousset a indiqué. Avant d’explorer le terrain, les garçons inspectent le dolmen, curiosité qui leur a échappée au camp de Pâques.  Autrefois, explique Renard, ces structures étaient des tombeaux collectifs et le dolmen recouvert d’un amas de terre et de pierre appelé « tumulus ». On regrette les graffitis, les dates et noms qui souillent les plaques de pierre dressées... Sur la lourde dalles de couverture (« Elle doit bien faire une dizaine de tonnes » estime Renard), se trouve gravée une croix chrétienne – un geste de christianisation qui peut remonter au Moyen âge ! L’intérieur fait environ trois mètres carrés et il faut se baisser pour entrer tandis que la position debout est possible au fond pour de petits hommes; un tapis de branchages secs (pas d'origine celui-là) recouvre le sol rocailleux. « Un bon bivouac ! observe Rémi. – Nooon ! réplique Renard, en faisant une grimace, dormir dans un tombeau ? ». La sépulture préhistorique ainsi visitée et... commentée, Rémi-le-Furet fouille à proximité et découvre l’ancien chemin partiellement effacé par la végétation. Cinq cents mètres encore sur une vague piste rocailleuse, la Rosalie, souffrant tous les martyres bien que vide, couinant, puis les scouts arrivent à la ruine du père Darbousset. C'était autrefois une maisonnette de pierre sèches à un étage, entourée de quelques fragments de terrains arables – des mouchoirs de poche -, désormais en friche. De la toiture il ne reste en place que la poutre faîtière, un tronc d’arbre grossièrement équarri, et un reliquat de tuiles rondes jonche le sol encombré de gravats, lui-même percé de ronces et de jeunes arbustes. A l’angle de la ruine, une citerne de pierre est éventrée. Renard repère trois chauves-souris qui paressent dans les anfractuosités des murs effondrés. Quelques choucas prennent leur envol, sortis d’on ne sait où. « Chjak-chjak-chjack ! » crie Rémi. Un coin de cheminée encore noir de suie, dans la « première pièce » du rez-de-chaussée, évoque la vie d’antan, d’une famille sans doute ; Rémi imagine de jeunes enfants jouant autour de la maison, libres comme le vent, enivrés de soleil et du parfum des herbes odorantes ; cette maison lui « parle » avec un soupçon de nostalgie d’une époque révolue où la garrigue était bien vivante... « Tu rêves ? » l’interpelle le C.P. Oui, il rêve le Furet, il pense au déroulement du temps, à l’enfance riante, à la jeunesse utopiste, à la vieillesse déçue... La basse Ardèche, autrefois, était riche de paysannerie, de chèvres et de moutons, de traditions séculaires désormais en voie de disparition. Il y a aussi, intact, « le » four à pain encastré dans un mur ; ce petit espace rond aux briques en terre réfractaire, a forcément nourri une famille et une marmaille... La garrigue d’aujourd’hui, apparemment lieu mort et décharné, est immensément riche de son histoire, non pas seulement de celle de « l’homme moderne » mais aussi de celle d’avant, de la pré histoire ! « Regardez ! fait Renard, en désignant le four. Il y a des cendres, des cendres modernes ! – Des randonneurs sans doute ? – Ou des scouts ? ».

 

Les plus longs chevrons sont sciés et la charrette de pat’ remplie jusqu’à déborder. Alors que le zénith s’approprie le ciel, le chargement solidement ficelé « avec des nœuds de scouts », Rémi se propose d'en être le premier conducteur. Pour l’aider à franchir les obstacles de la vieille piste chaotique, Aigle et Renard, vélos à la main, poussent la Rosalie quand une saillie calcaire ose s’opposer à sa progression. Rémi pense que cela doit faire très longtemps que le « chemin » de cette maison isolée dans la garrigue n’a connu pareil attelage. « Quel pays perdu! » déclare le cul de pat', alors qu'il peine en moulinant debout sur les pédales.

 

L’équipe de « désob’ » n’a effectué qu’un « sondage » ; un mètre cube de pierres de toute dimension a néanmoins été extrait de la crevasse. Les ronces et l’arbuste qui l’encombraient ont été arrachés. Le soleil écrasant a tôt fait de chasser les scouts-spéléos de leur « terrain de jeu ». Au camp, la patrouille se « douche » avec l’eau du précieux réservoir en tôle rouillée : jamais ablations sauvages n'ont été aussi appréciées car l’eau de la citerne, du fait de son volume, a gardé la fraîcheur emmagasinée durant la nuit. Les comptes-rendus des deux équipes occupent le repas froid partagé à la lisière de la clairière, sous un modeste ombrage; seule l’eau du café est mise à chauffer sur le tripatte dont ce doit être l'un des « dernier services ».  

 

Les scouts-spéléos travaillent à la désobstruction jusqu’au coucher de soleil ; la « cote moins 4 » étant atteinte avant le dîner. On a donc « gagnés » un mètre de profondeur, ce qui autorise un cri de patrouille tonitruant - demandé par Mouche ! D’énormes blocs calcaires ont quitté l’aven attachés à la corde avec un ficelage et un nœud adaptés (lequel nœud aura fait l'objet d'un bref mais vif débat) pour finir sur un tas de remblais à deux pas du trou. Un seul individu peut creuser entre les parois étroites et le débouchage suit un axe vertical qui coupe au tiers la surface de l’orifice ; cela donne forme à une sorte de puits exigu oblongue qui, au demeurant, assure une certaine fraîcheur au terrassier. Dès demain, il faudra étayer ; déjà les choucas, par roulement, scient les chevrons pour les conformer aux dimensions du puits futur. Hibou annonce qu'il lancera le chantier puis, après des achats de produits frais à Bourg-Saint-Andéol, quittera le camp pour Saint-Ange...

 

La soirée n'est pas caniculaire. Des pommes de terre sous la cendre et du lard grillé au feu de bois constitue le dîner, avec des tomates merveilleusement juteuses ; une tomme de chèvre des Darbousset achève le repas, arrosée d'un fond de gobelet de vin rouge de pays. Wapiti raconte sommairement une histoire qu’il a lue autrefois dans un livre d'une collection de littérature « jeunesse », où chevaliers et adolescents aventureux tiennent les premiers rôles. De « la Chose » il n’est plus question tant les activités du jour éteint et la fatigue qui s’en est suivi occupent les esprits et les corps. Un chant scout clôture la veillée avant la prière. Ce soir encore, la voûte céleste étend son immensité impressionnante faite d’étoiles et de galaxie. La Voie Lactée, qui semble suspendue comme un ruban au-dessus de la clairière du Lion, invite les choucas de Saint-Ange à dormir à la belle étoile ; l'idée vient de Rémi. On a tôt fait de disposer les matelas ici et là sur les endroits herbeux de la clairière. Rémi, Wapiti et Mouche jugent prudent de poser leurs « poignards » tout près de leur couchage: qui sait que des fois... ?

 

Alors que les garçons s’abandonnent aux rêves les plus divers, avec quelques ronflements discrets, le parrain de la patrouille, assis à l'écart contre son rocher favori, fume une dernière pipe dont le fourneau rougeoie par intermittence dans une nuit qui paraît plus noire que jamais. Dans la périphérie de la clairière, au nord, un bruissement brutal de feuillage trahit probablement l'espionnage d'un renard en quête de larcin.

 

A suivre sur ce clic...


Lexique

 

Rosalie : la carriole (ou charrette) de patrouille.

Tripatte : gros réchaud à 3 pieds branché sur un tuyau et détendeur qui fonctionne au Butane ou au Propane.

Concu : concours de cuisine; une épreuve traditionnelle dans les camps d'été où se retrouvent plusieurs patrouilles ou troupes.

Flot : tresse de laine (ruban étroit et court) que l'on fixe à l'épaule. Cet élément, inspiré de l'indianisme (scalp) qui sert de signe distinctif d'une patrouille peut aussi être un trophée mérité pour telle ou telle activité. Ainsi, les vainqueurs d'un concu  vont se voir remettre le "flot" qui s'y rapporte; celui-ci sera fixé au bâton de patrouille.

PDDM : petit déjeuner du matin.

Kraal : à l'origine, lieu où les « chefs » (la maîtrise) se réunissent pour prendre des décisions importantes. Dans le cas de la patrouille des Choucas, je renvoie le lecteur à l'explication donnée dans l'épisode précédent.

 

 

 

   DESSIN AVEN 2.jpg
DESSIN AVEN CORRIGE.jpgDocuments d'archives aimablement prêtés par Rémi (collection privée)!

 

 

 

 

 

 



29/07/2018
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