Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 9

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

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La visite

 

Le soleil crépusculaire disparaissait derrière la muraille qui avançait son ombre sinistre sur la clairière du Lion. Tente et marabout campaient déjà dans la zone sombre. Le Lion, toujours aussi majestueux dans son écrin de verdure, dressait encore la tête dans un halot de lumière. Les choucas criards se livraient à un ballet frénétique au-dessus du camp des scouts de Saint-Ange – pour les saluer ou pour se plaindre de leur retour, je ne saurais le dire. Ayant déposé les vélos, la patrouille se précipita vers le bidon de lait qui contenait, rappelons-le, l’eau potable du campement. Entreposé dans un trou de verdure, l’eau y demeurait relativement fraîche – en comparaison de ce qui restait du liquide tiédasse des gourdes ramenées de la plage des Templiers. Sur l’instant, le camp paraissait intact de toute dégradation et vierge de toute intrusion. Le regard perçant du C.P. (n’oublions pas que son totem était Aigle), lui fit pousser une exclamation de dépit. « T’as vu quoi ? » interrogea Panthère. Un bras tendu, le C.P. pointait l’index sur le devant du marabout : le kraal avait subi une effraction ; le pan de toile qui occultait la porte était partiellement dénoué de ses œillets ; l’on pouvait voir à distance des déchirures qui crevaient la toile et des lacets cassés. Aigle fonça vers le kraal, suivi de Wapiti et Panthère. Les trois autres scouts demeuraient à l’écart, comme pour se protéger de quelque danger qui proviendrait du kraal. « Mon Dieu ! fit le C.P. avec consternation. – Mince, alors ! ponctuait son second. – Flûte ! » lâchait Panthère. De longues coupures perçaient la porte dans sa partie inférieure depuis le sol jusqu’à quelque soixante centimètres au-dessus ; des lacets avaient été déchirés, comme violemment tirés des œillets d’accrochage. A l’intérieur du kraal, un spectacle désolant accueillait les scouts. Rejoints par les trois autres, Aigle, Wapiti et Panthère constataient un grand désordre : boîtes de conserves renversées, sac de riz déchiré, farine répandue sur le sol, boîte de lait en poudre enfoncée dont une partie du contenu gisait à leurs pieds. Mouche hurla de rage : le sac en toile de jute suspendu au mât central avait été éventré et le plus précieux de son contenu emporté ! Et quel contenu : trois gros saucissons pur-porc alors que l'énorme morceau de lard salé avait été dédaigné ! La miche de pain avait elle aussi pris la poudre d'escampette. Les dégâts trahissaient la visite d’un carnassier : renard ou blaireau (« Alors, un énooorme blaireau ! » commentait l’assistant cuisinier Mouche). Rémi, qui aimait jouer à Sherlock Holmes, se mit à quatre pattes, renifla le sol, inspecta les espaces entre les malles, boîtes et caisses rangées sur les côtés, se redressa, posa son nez sur la toile de la porte... Il s’attarda particulièrement sur les déchirures longitudinales et perpendiculaires au sol qui fendaient le marabout : « Des coups de griffes ! » opina-t-il avec conviction. Le sac à charcuterie était aussi pareillement « griffé ». « Quant aux lacets de fermeture, ils ont dû être arrachés avec les dents ! – Ben, de saaacrées dents ! » supposait Mouche.

 

« On fait quoi ? s’inquiétait Panthère.

- Les gendarmes ? proposait Mouche.

- Pour arrêter le renard ? ironisait Renard.

- Et si c’est des mecs ? avançait Wapiti.

- Des gendarmes ? Pour quoi faire ? tranchait le C.P.  Ils nous enverront paître !

- Ils ont autre chose à faire en ce moment, raisonnait Renard, avec tous les touristes et les vols à la tire sur les parkings...

- Il faudrait aller voir M. Darbousset..., tentait le cul de pat’.

- M. Darbousset ? Qu’est-ce qu’il y peut ? Et puis, on n’a pas à les déranger ; c’est déjà bien gentil de leur part de nous laisser camper chez eux et de nous avoir équipés en eau ! Laissons les Darbousset en dehors de nos problèmes ! déclarait le C.P., sentencieux.

- On pourra tout de même le leur dire ? revenait à la charge Furet.

- Ils pourront nous donner du poison ? » essayait Mouche.

 

Cela se disant, Rémi-Sherlock allait et venait dans le marabout, posant son regard ici, fouinant par là... Soudain, il laissa échapper un cri de stupéfaction.

 

« Qu’est-ce que tu as, Rémi ? demandait Panthère, dubitatif.

- T’as vu quoi encore ?

- Là..., regardez ! ».

 

Toute la patrouille amena son regard sur le « reposoir » de grosses pierres plates qui occupait un angle du kraal et qui n'avait pas encore fait l'objet de leur attention. Exceptée la bougie allumée la veille à la mémoire du mort inconnu, la pierre présentait une place nette ! Les ossements avaient disparu. « Il n’en reste pas miettes ! » observait Mouche. Que le vol de nourriture et le carnage dans les provisions fussent attribués à un renard ou à un blaireau, cela restait « dans les clous ». Mais enfin, comme disait Mouche, « dévorer de vieux bouts d’os desséchés aussi vieux qu’Hérode » (comme disait Aigle) depuis longtemps « vidés de leur moelle et secs comme des trics », (comme disait Wapiti), totalement « décalcifiés, déminéralisés » (comme disait Renard) « et sans saveur » (comme disait Panthère), cela dépassait l’entendement ! Rémi ne se démonta pas : « Les os n’ont pas été rongés, ils ont été emportés ! ». Furet Rêveur, plus éveillé que jamais, argumentait solidement : « Regardez là..., puis là..., rien ! Pas une miette d’os, comme a dit Mouche ! Le rôdeur a bel et bien emporté avec lui toutes les reliques, jusqu’à la moindre vertèbre... – Pour quoi en faire ? s’étonnait Mouche. – Les chiens vont planquer leurs os pour les retrouver quand ils en ont envie..., rappelait Panthère. – Des vieux os sans rien sur la peau ? objectait Wapiti, non sans valoriser sa pointe d’humour. – Alors ? » posait le C.P. pour solder le débat. Renard prit tout le monde de court : « Heu..., bon..., ben..., faudrait peut-être bien préparer la popote ?  – Un pot-au-feu avec os à moelle ? ironisa l’Ardéchois. –  Wapiti, t’es horrible ! » rétorqua le C.P.

 

Trop long à faire mijoter, le ragoût fut remplacé par des tranches de viande rouge extraites du « frigo -4 » (le « moins quatre », je le rappelle, concerne la profondeur et non la température de la glacière). Panthère réussit merveilleusement des haricots verts (en boîte) sautés à la marmite avec de l’huile d’olive, de l'ail et du thym (cueilli de frais). Sous le ciel étoilé avec sa Voie Lactée fidèle au poste, la lampe à pétrole éclairait le centre de la clairière en complicité avec le feu de camp. La conversation « roula » sur le voleur de denrées alimentaires et les hypothèses allaient bon train. Finalement, Rémi avança une théorie assez acceptable : un individu aux motivations bizarres était « le maître de la bête », tout comme la Tueuse du Gévaudan avait un maitre, selon les observateurs de l’époque. Renard ou blaireau « dressé » faisait ses petites affaires dans le marabout tandis que son maître s’emparait du « mobilier » des fouilles. Un collectionneur ? peut-être. Mais alors, pourquoi laisser l’animal abîmer le marabout, griffer la toile, arracher les lacets ? Rémi imaginait que l’intrus avait laissé à dessein le rongeur... ronger et griffer ! Avait-il voulu dissimuler son larcin ? « Pas très logique, tout ça ! objecta Renard. L’homme aurait alors laissé quelques débris du squelette pour sauver les apparences ? ». Mis en difficulté, Rémi fronça les sourcils. 

 

Le premier bain du séjour provoquait un effet soporifique à retardement. Les choucas qui logeaient dans la Muraille et qui se couchaient comme les poules dormaient depuis un certain temps et le C.P. estimait qu’il fallait qu’il en fût de même pour les choucas de Saint-Ange. On boucla le kraal avec ses lacets réparés, considérant que dans l’état actuel des réserves plus rien, de toute façon, ne serait dérobé. Une bonne partie du Quick-lait était récupérable et Mouche s’était appliqué à décabosser la boîte qu’il amenait avec lui, sous le bras, dans la tente-dortoir. Les biscuits « Brun » étaient aussi invités à partager la chambrée avec le cacao Van-Houten demeuré intact. « Comme ça, le PDDM est assuré ! » avait garanti le cuisinier en second. Le C.P. jugea inutile de faire une veille nocturne : en revanche, les bicyclettes étaient solidement cadenassées les unes aux autres et liées au tronc d’un arbuste. Chant du soir et prière dite par Renard. Notons en passant l’admirable esprit de la patrouille qui, avant de sombrer dans un sommeil profond et serein, n’avait de mots que pour le merveilleux après-midi partagé sur la plage des Templiers, nonobstant les contrariétés et mystères inquiétants qui venaient de perturber cette troisième journée de leur camp d’été.

 

Dans le ciel noir et étoilé, un mince croissant de lune commençait sa course au dessus de la garrigue silencieuse.

 

 

Samedi 21 juillet

 

Les choucas dormaient à poings fermés quand quelqu’un (ou quelque chose ?) gratta la toile de leur tente. Rémi se réveilla subitement et percevait une silhouette difforme que le soleil levant projetait en ombre chinoise.  Il poussa un cri d'alerte. Toute la nichée des choucas s’agita. La forme non identifiable, projection sombre et mouvante sur la porte de coton, secouait de plus belle la toile, la faisant vibrer avec un bruit d’ailes d’oiseaux qui s’égoutte. Le C.P. se saisit promptement du couteau scout posé à sa tête. L’ombre chinoise prononça ces mots, d’une voix masculine à la fois douce et autoritaire : « Allons ! debout, les choucas ! C’est l’abbé Pradel ! ». Le C.P. tira la fermeture éclair vers le haut en opérant ainsi un lever de rideau pittoresque tout autant qu'inattendu ; un homme en soutane noire, accroupi, pèlerine noire sur les épaules, béret noire sur le crâne à moitié dégarni, carré, posait ses yeux vifs sur les campeurs à demi redressés. Plus tard, Rémi confessa que cette apparition lui avait évoqué une chauve-souris géante !

 

 

Un PDDM assez honorable, dont le père Jean Pradel avait dit le bénédicité puis le plus grand bien, était partagé autour du foyer de pierres de la clairière du Lion. Venu à bicyclette de Bidon (c’était son seul moyen de locomotion), le curé de campagne entreprenait une série de ses visites régulières au domicile des paroissiens. Dans la garrigue, les fermes étaient rares et isolées et quasiment tous les paysans du terroir se rendaient à la grand-messe dominicale au village. Cependant, le dynamique quinquagénaire abbé Pradel s’efforçait d’entretenir des liens solides et chaleureux avec ses ouailles, au-delà du cadre liturgique et notamment avec les personnes âgées qu’il ne voyait pas toujours à l’église. Il faisait un peu office d’assistante sociale, de psychothérapeute, d’herboriste et de soigneur. Episodiquement, il assurait la fonction d’aumônier de camps scouts dans la région. Ce fut donc sans état d’âme qu’il venait réveiller la patrouille libre de Saint-Ange avant d’entamer quelques visites charitables ! Les choucas le connaissaient un peu puisqu’ils l’avaient rencontré durant leur séjour printanier dans la garrigue et Panthère et Renard avaient servi sa messe pascale dans la petite église du village avec des enfants de chœur de la paroisse. La « visite » mystérieuse de la veille et la disparition des « reliques » occupèrent l’essentiel de la conversation. L’abbé n’était pas féru en archéologie mais excellait en entomologie et ornithologie – à chacun son violon d’Ingres ! « Vous avez des voisins intéressants ! » avait-il dit en souriant à propos des corvidés dont la patrouille portait le nom. - Un peu braillards !  avait objecté Wapiti. – Moi, je les aime bien ! » avait rétorqué Mouche. « Assurément, les enfants, un renard ou un blaireau n’emporte pas dans sa gueule toute une collection d’ossements desséchés ! Rémi doit avoir raison : un individu douteux doit opérer je ne sais quel trafic en compagnie d’un rongeur dressé... ». Furet Rêveur n’en voulait pas paraître mais il était fier, en son for intérieur, que l’opinion de l’abbé renforçât la sienne. Oui, le poison pourrait être utilisé, placé ici et là dans des morceaux de viande autour du camp ; les fermiers en possédaient. En en discutant, les scouts renoncèrent à cette méthode qui les répugnaient un peu : le collet leur paraissait préférable ; de plus, il faisait appel à une pratique de chasse « de survie » qu'ils souhaitaient cultiver. « On pourrait même se choper un lapin de garenne ? avançait Mouche, en bon aide cuisinier. – La chasse n’est pas ouverte ! » objecta Renard. Mouche fit une moue appuyée pour manifester son regret de voir disparaître la perspective de faire rôtir un lapin à la broche attrapé par eux. « Ce serait du braconnage ! » proclama le C.P. pour clore ce sujet culinaire.

 

La patrouille et leur aumônier s’accordèrent sur un calendrier de rencontres spirituelles. Les deux liturgistes en assureraient le bon respect et seraient tenus, le cas échéant, de prévenir l’abbé d’un changement. Le lendemain dimanche, la patrouille se rendrait à Bidon à la grand-messe de dix heures où les liturgistes seraient acolytes des deux enfants de chœur du pays. L’abbé proposa une confession. Après la toilette et le lever des couleurs, tandis que les scouts passaient tour à tour dans le « confessionnal de campagne » (le kraal), la patrouille se consacra à la vaisselle, au ramassage et au coupage du bois mort, à dresser la liste des achats pour le ravitaillement. Le C.P et Furet descendraient à Bourg-Saint-Andéol avec la Rosalie, Panthère et Mouche répareraient les déchirures du marabout (couture et collage de pièces de toile à bâche rapportées), Wapiti et Panthère continueraient la désobstruction. Tout cela se ferait l’après-midi ; le matin était réservé à un aller-retour chez les Darbousset pour remplir le bidon en eau potable ; toute la patrouille irait à la ferme de la Soupine, le bidon sur la carriole, pour une visite de courtoisie collective aux paysans qui les accueillaient. Le C.P. réitéra sa consigne : on ne dirait mot des mystères de la clairière du Lion et des frayeurs qu’ils avaient générées. 

 

L’abbé Pradel approuvait cette décision.

 

L’aumônier parti, la patrouille libre de Saint-Ange-sur-Rhône quitta le camp à son tour, l’abandonnant à la solitude des garrigues. On peut imaginer le silence relatif qui tombait sur la clairière, désormais ensoleillée, totalement rendue aux corvidés et autres oiseaux, aux insectes et aux reptiles qui pouvaient enfin jouer aux cow-boys et aux indiens et chasser sereinement dans l’herbe clairsemée de la rocaille...

 

 

 

 

A suivre... sur ce clic

 

 

 

Lexique

 

Mobilier : (des fouilles) le mobilier archéologique ou matériel archéologique est l'ensemble des objets, traces, laissés par l'homme et étudiés par les archéologues.

Acolyte : ce terme désigne un "servant" adulte qui accompagne le prêtre pendant l'office. Par extension, on l'utilise aussi à propos des enfants de chœur.

 

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19/08/2018
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