Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 14

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

 

 

 

Le trou qui souffle

 

 

 

Huit heures. Coups de sifflet à deux tons par le C.P.

 

Mouche, cheveux hirsutes, est le premier à surgir, avec le sac de toile contenant la « gourde vieille de 4000 ans ». « Mouche et son doudou ! ironise fraternellement Aigle Fonceur. – Très drôle ! » rétorque le boute-en-train en haussant les épaules. Petit déjeuner autour du feu. Aigle préside un « grand conseil » informel (désolé, Mouche, il ne se tient pas au kraal!) pendant le PDDM ; la désob’ au Poulet devient délicate et il faut en changer la méthode, il y a les « trous » de M. Soubeyrand à « prospecter » et un bidon d’eau potable à aller chercher à la Soupine, il faut aller téléphoner à M. H. pour lui causer du squelette et de la « gourde » et connaître ses intentions de déplacement sur les lieux...  Quant aux escapades « spéléo » à Marzal, on se les réserve pour plus tard. « Et l’abbé Regourdol, c’est quand qu’on le verra ? s’interroge Furet Rêveur. – Bonne question ! » approuve Wapiti Têtu. Les liturgistes répondent ; après la messe, ils ont posé la question à l’abbé Pradel : Le curé de Bourg-Saint-Andéol a la charge d’aumônier itinérant sur plusieurs camps scouts dans la moitié sud de l'Ardèche ;  deux camps ont programmé une initiation à la spéléologie et l’abbé y troque sa soutane pour la combinaison de « sondeur d’abîme ». « Mais il devrait venir chez nous la dernière semaine... » assure Panthère Bondissante. « Que ne le disiez-vous pas plus tôt? reproche le C.P. - Ben, c'est qu'on y a plus pensé! - Trois Ave Maria et deux Pater Noster ! sanctionne Mouche rieur. - On ne se moque pas de la religion ! » réprimande Panthère.

 

 

Vaisselle, toilette, levée des couleurs – en uniforme (presque) propre et bérets bien ajustés. Les choucas ont chacun une chemise kaki conservée en état de propreté et sortie pour les moments « officiels » ; bien que sentant la sueur, ces chemises font bonne figure « en public » - tant qu’il n’y a pas trop de promiscuité ! Ce sont elles qui « brillaient » dimanche (si j’ose dire), ornées des insignes et autres flots colorés, sur le parvis de l’église de Bidon... Les culottes de velours côtelé, par leur couleur et leur texture adaptée, ne sont pas salissantes ; un coup de brosse et puis s’en vont (les poussières et la terre). Wapiti, que son pragmatisme ne quitte jamais, a suggéré une grande lessive des vêtements plus très « nets » ; comme la patrouille vit ses activités sans chemise ou torses nus ou avec la combinaison « de spéléo », le linge aura tout le temps de paresser au soleil qui ne manquera pas d’écraser la clairière du Lion et les rochers sont d'excellents étendages.

 

 

D’un commun accord, le déroulement de la journée se fera comme suit (carnet de Rémi) :

 

 

Matin

 

1 – Trois choucas au Poulet. En duo, on dégagera ce qui reste à enlever sous la « coulée stalagmitique » au marteau et burin si besoin (emplacement du vase à eau). Le troisième à l’assurance.

 

2 – Trois choucas « prospecteront » dans la zone du dolmen du Bois aux fées sur les indications cartographiques de M. Soubeyrand.

 

3 – Rassemblement à treize heures au camp pour le casse-croûte.

 

 

Après-midi

 

4 - On inverse les équipes. Passé 18 heures, quand il fera moins chaud, deux choucas se rendront à Bidon pour téléphoner depuis l’auberge.

 

5 - Deux choucas iront à La Soupine pour l’eau et un complément de ravitaillement.

 

6 - Deux choucas reconstitueront la réserve de bois et prépareront le dîner en suivant les consignes des cuisiniers. Seront également chargés d'organiser la veillée (thème choisi : la maladrerie des Templiers* située dans les gorges de l'Ardèche).

 

 

Ça, c’est le programme cousu main. Sur le terrain et dans la garrigue, des faits imprévus vont tout bouleverser ! L’aventure, c’est l’aventure et les Choucas ne s’en plaindront pas...

 

Avant de quitter la clairière, Mouche va dissimuler la « gourde vieille de 4000 ans » dans une anfractuosité de la « muraille aux choucas ».

 

 

 

...

 

 

« Je reviens !  crie Furet depuis la surface. Je vais au petit coin. » Au fond de l'aven, Wapiti et Panthère prennent acte. La corde d’assurance est désormais livrée à elle-même pour un petit moment. Les deux jeunes scouts spéléologues ont dégagé une toute petite partie du fond de l’aven ; après avoir « défoncé » au marteau et au burin un tout petit bout de « plancher de calcite » situé à l’emplacement de la « gourde » et sous l’écoulement d’eau, ils sont parvenus à « ouvrir » une toute petite cavité, un minuscule orifice donnant sur... le noir ! Un léger courant d’air aspirant qui fait vaciller la flamme de l’acétylène n’autorise aucun doute : « une suite » existe derrière ce trou de souris. On serait donc au niveau du plafond d’une salle ou d’une galerie... On exulte - avec bémol. La roche, un « urgonien » compact et solide, contraint cet orifice de l’espoir et de l’aventure : impossible de casser l’étroiture, d’élargir le « départ ». « Mince de mince de re-mince ! peste Wapiti (en ajoutant un juron que je ne transcrirai pas). – A l’explosif, peut-être ? » suggère Panthère. Non, la paroi est trop homogène et puis on risquerait de déstabiliser l’éboulis qui emplit le gouffre : des tonnes de pierres ! Tout serait « foutu » (Wapiti). Les deux choucas, à la fois déçu et ravis (« ça continue bel et bien mais c’est infranchissable »), n’ont plus qu’à attendre le retour de « l’assureur » ; le puits étayé peut être remonté facilement en « opposition » mais la règle acceptée par toute la patrouille est formelle : pas de remontée ou de descente sans assurance.

 

 

 

...

 

 

Rémi, conformément à son habitude, s’est éloigné plus que nécessaire de l’aven du Poulet pour s’isoler et satisfaire le besoin hygiénique ; nous savons que les trous naturels ou crevasses du lapiaz font office de réceptacles pour ce faire. C’est pratique et naturel ; je crois avoir déjà expliqué que les excréments sont une nourriture très appréciée des troglophiles et cavernicoles. En quête d’un vase de jour adapté, Rémi n’hésite pas à fendre les buis et genévriers pour parvenir à l’endroit idéal - il n’a pas été totémisé « Furet » à la légère ! Ayant franchi un buisson touffu en se griffant les jambes, le cul de pat’ trouve enfin ce qu’il recherche ; à vrai dire, pas tout-à-fait : un trou béant, pénétrable par un enfant, crève le lapiaz entre la végétation qui l’entoure. A Pâques, Mouche avait bien trouvé le Poulet mais était passé à-côté du vase de jour ! Enfin, pour être précis, sachez que Rémi ne l’a finalement pas élu pour une tâche ingrate ; ce trou-là est un aven, tout de même ! Le cul de pat’ le sonde des yeux : à vue de nez, il y a trois ou quatre mètres de fond et l’excavation s’élargit rapidement « en cloche ». Rémi jette une pierre ; le sondage confirme. Mais il y a beaucoup mieux, oui, beaucoup mieux : un courant d’air légèrement aspirant, garant d’un volume souterrain conséquent, fait de cette bouche calcaire une lucarne sur le monde souterrain ! Rémi est aux anges ; l’aven du poulet a un frère jumeau ou en tout cas un voisin proche, tout proche et, sous terre, ce type de voisinage correspond quasiment toujours à une communication entre cavités et donc à un « réseau » ...

 

 

 

Du coup, Furet a oublié qu’il avait tout-à-l’heure une envie pressante ; sur l’instant, ce qui lui presse, c’est d’aller prévenir ses frères choucas de sa sensationnelle découverte !

 

 

 

« Ch’uis là ! crie Rémi les mains en porte-voix au-dessus du gouffre.  – On remonte, Furet... Assure ! ». Panthère passe la corde autour de la taille et la bloque avec un nœud en huit. « Du dur ! ». Depuis la surface, la corde posée sur l’épaule gauche, plaquée sur le dos puis bloquée avec la main droite, Rémi « ravale ». Aucun effort ne lui est demandé : le terrassier grimpe en opposition avec autant d’agilité qu’un écureuil ; Furet doit faire vite pour ramener le brin de nylon. « Ça queute ! » annonce Panthère, la tête émergeant du trou comme un diablotin d’une boîte de farces et attrapes. « Pas grave ! répond Furet, j’ai trouvé un nouveau aven (tel quel dans le texte). Et ça souffle... Ça souffle à vous décoiffer ! ». Panthère ne perçoit pas l’exagération. « Non ? Bien vrai ? – Si je mens, je vais en enfer ! ». Et Panthère transmets le message (non en mors mais en clair) au second de pat’ demeuré au fond : « Furet a dégoté un trou ! – Quoooi? – J’ai trouvé un super aven ! ». Le filin est jeté dans le puits, Wapiti le saisit et s’encorde ; son ascension souterraine est encore plus rapide que celle de Panthère Bondissante ! « Venez-voir ! » enjoint Furet.

 

 

 

Les trois choucas se sont griffés les jambes pour accéder à l’aven de Rémi. Les griffures en valent la chandelle et le cul de pat’ est ovationné. Bon, certes, l’entrée est étroite mais peut-être que Mouche... « Je vais essayer ! décide 'l’inventeur' de ce nouvel abîme. – Pas sans la corde et sans casque ! » tempère le second de pat’. Panthère bondit chercher le filin d’assurance resté en sac de nouilles sur le lapiaz et ramène un casque. Rémi s’encorde, glisse les jambes dans l’étroit orifice dont les bords tranchants l’écorchent, reste coincé à la taille. « Si tu ne te sens pas, n’insiste pas ! recommande Wapiti. – Ça va, j’y arriverai ! » rassure le garçon, qui adore ce genre de défi (c’est le « roi des chatières », dit-on dans la patrouille). Avec force « han ! », inspirations et expirations (ou plutôt l’inverse), Furet parvient à franchir le cap difficile des hanches, est ralenti à la poitrine puis aux épaules ; il sent que ses jambes pataugent « dans le vide ». « Du dur ! ». Wapiti assure fermement, libérant centimètre par centimètre le précieux filin tandis que Furet Rêveur se soustrait du monde des vivants. Un bras dans le trou et l'autre levé à l'extérieur, son torse glisse enfin avec aisance et sa tête n’est plus de ce monde. « Ça va ? – C’est tout bon ! J’ai des prises pour les pieds ». C’est le casque de chantier qui répond – tout le reste du corps de choucas est désormais prisonnier du néant minéral. « Crotte ! Flûte et zut ! maugrée la voix sépulcrale. – Qu’est-ce qu’il y a ? – Pas de lampe ! J’y vois comme dans un caveau. – Ah, c’est malin ! ». Panthère bondit à nouveau vers l’aven du Poulet et en ramènera une lampe torche.

 

 

 

La petite salle de quelque trois mètres de diamètre est légèrement éclairée par la lumière du jour provenant de sa lucarne naturelle ; les yeux de Rémi se sont habitués à la pénombre. Le sol est un éboulis de petites pierres et les parois sont sèches et tourmentées. La fraîcheur de cet antre peu profond contraste avec la température extérieure et même le puits du Poulet. D’un jet d’éclair de torche, Rémi localise l’orifice d’où part le courant d’air – car il s’agit bien d’un flux aspirant. La fissure ressemble à une mini diaclase ; son sens de l’orientation aidant, le cul de pat’ subodore que cette cassure verticale correspond à la fissure du Poulet, telle qu’observée à « moins dix ». Le message est clair malgré la pénombre : cette « niche » est directement reliée à la galerie inaccessible de l’aven désobstrué. La présence du courant d’air frais atteste d’un « cavernement » assez important pour être explorable. « Alors ? s’enquiert Panthère, une curiosité impatiente dans la voix. – Je remonte ! » dit Rémi. La torche rangée dans une poche de la combinaison, le cul de pat’ effectue une sortie « sans faute », exploitant comme un maître d'escalade les aspérités de la paroi. L’expulsion ou extraction du corps de Furet, facilitée par un tirage par les bras généreusement dispensé par les deux scouts de la surface, s'opère en trente secondes. Panthère et Wapiti font chorus : « Alors ? ». Rémi reprend son souffle puis : « Excusez-moi, mais j’ai un besoin pressant ! ».

 

 

 

Sur le coup de treize heures, toute la patrouille est réunie autour du foyer du Lion. La découverte de Furet Rêveur fait rêver les choucas. Pour fêter ça, Mouche prend l’initiative d’allumer un feu... de joie ! Renard surenchérit en annonçant un menu de saucisses grillées ; Mouche concoctera une rafraîchissante salade de tomates « avec des olives noires et une sauce moutarde ! - Et du Thym ! (chorus des cinq autres) ». Un nouvel aven mérite mieux qu’un ordinaire casse-croûte - ah, mais ! De plus, le programme de l’après-midi est chamboulé (je vous avais prévenu). Si le téléphone à Bidon et le ravitaillement à La Soupine sont maintenus pour la fin de journée, la prospection au Bois aux fées est annulée au profit d’un début de désobstruction à l’aven de... « Mais au fait, comment va-ton l’appeler cet aven ? – L’aven des Griffures (Wapiti en plaisantant). – L’aven des Buis (Panthère non inspiré). – L’aven du Caca ! (le boute en train, évidemment). – T’es dégueu, moustique ! – L’aven de Rémi... (Renard). L’aven du Poulet II (Furet). - Le Trou qui souffle? - Il aspire, il souffle pas! (Renard) – Le Trou aspirant? - C'est pas un novice ! - Et pourquoi pas l’aven du Furet ? »

 

 

Ce nom de baptême est entériné à l’unanimité.

 

 

Et Rémi, à son insu, venait de jeter les bases d’un chapitre clé de notre histoire...

 

 

A suivre sur ce clic...

 

Lexique

 

 

 

 

Troglophile : être vivant dans les cavernes pouvant aussi subsister à l'extérieur.

Cavernicole : (ou troglobie) être ne vivant que dans les cavernes et incapables de subsister à l'extérieur (coléoptères, vers, crustacés...). Leur absence d'yeux est compensée par d'autres perceptions (odorat, appendices tactiles...).

Diaclase :  cassure naturelle coupant les roches verticalement sans déplacement des deux bords. Leur élargissement par érosion et corrosion va donner naissance à des galeries plus hautes que larges que les spéléologues appellent "diaclases".

Cavernement : volume des "vides" par rapport aux "pleins" dans une roche caverneuse.

 

* La maladrerie des Templiers : à l'époque de cette aventure, ces ruines situées dans les gorges de l'Ardèche (non loin de la plage des Templiers où se sont baignés les choucas), gardaient tout leur mystère... Léproserie du Moyen âge? Monastère? Quel rôle y ont joué les templiers? Autant de sujets propres à exciter les imaginations de jeunes conteurs talentueux!

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 



30/09/2018
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