Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven -Episode 12

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

 

 

 

Où Sherlock Junior

fait une observation pertinente

 

 

 

 

Dimanche 22 juillet

 

A sept heures trente sonnantes, le C.P. siffle le réveil depuis le seuil du kraal. Quatre têtes ébouriffées, visages aux yeux à demi collés, une bouche qui s’ouvre pour libérer un bâillement en forme de protestation, apparaissent les unes au-dessus des autres dans l’espace libéré par la fermeture éclair. « C’est dimanche, les scouts ! Y’a messe au village ! ». Renard émerge du kraal ; il s’est porté volontaire, hier au soir, « à toutes fins utiles », pour partager la garde de « l’ossuaire » avec le C.P. Il faut bien une quinzaine de minutes avant que tous les garçons se regroupent autour du foyer empanaché d’une épaisse fumée bleutée qui monte se confondre avec l’azur du ciel ; le C.P. a allumé le feu pendant que sa patrouille faisait une toilette de chat. Mouche le dispute à Panthère pour touiller le lait-chocolat tandis que Wapiti tranche avec son poignard la grosse miche de pain apportée la veille. Les deux liturgistes veulent prendre « la communion » ; pour recevoir l’hostie, il faut être à jeun : ils s’abstiennent de manger et se contentent d’un gobelet d’eau. Un paquet de biscuits leur sera destiné dans un sac à dos – pour après la messe. Le village n’est qu’à une dizaine de minutes en pédalant « pépère » mais il convient que les servants d'autel de la patrouille se présentent à la sacristie une trentaine de minutes avant le début de l’office.  Panthère et Renard sont ravis de retrouver la petite église de Bidon et les enfants de chœur du pays, de petits paysans joyeux et éveillés – prompts, après la messe, à se livrer à quelques facéties en sacristie quand le prêtre à le dos tourné. Mouche et Rémi exultent à la perspective de visiter l’aven Marzal, l’un des joyaux des cavernes aménagées de la région. De plus, c’est un gouffre : le visiteur y atteint cent-vingt-cinq mètres de profondeur ; bien que les Choucas aient fait « beaucoup mieux » sur la corde et aux échelles et seulement éclairés de leur flamme d’acétylène, l’immensité des salles de Marzal et leurs ornements, qui ne sont pas « du commun », conservent à leurs yeux un réel intérêt. Depuis Baume Étrange*, les scouts spéléologues ont fait quelques incursions dans de beaux « scialets » du Vercors, mais rien n’y a été comparable avec le gouffre ardéchois aux salles grandioses et féériques. En outre, la désobstruction de l’aven du Poulet, commencée à « moins trois » à ciel ouvert, s’apparente plus à un travail de terrassement en plein air qu’à une activité purement spéléologique. De charmantes particularités leur manquent un peu : l’air saturé d’humidité avec son odeur de terre souterraine, la température « de grotte », la masse de calcaire au-dessus de leurs casques, le silence des cavernes ou le tumulte d'une rivière souterraine...

 

Comment pourrait-il en être autrement ? Ce sont des choucas, corvidés qui affectionnent falaises et excavations, tours et ruines obscures ! La patrouille libre de Saint-Ange n'a pas choisi ce totem à la légère.

 

« Le squelette ne ronflait pas ? demande Wapiti. – Il n’a pas cessé de se retourner dans le seau ! réplique Aigle avec à-propos. – Il parle en dormant ? » ose le boute en train avant de pouffer de rire. Panthère sévit : « Arrêtez de vous moquer des morts ! ce n’est pas drôle. – Pardon ! » fait le petit Mouche avant de sentir la main du C.P. lui ébouriffer les cheveux en signe de remontrance gentille. « Panthère a raison ! Cessons de parler de ces ossements comme de simples objets de fouilles. Préhistorique ou pas, cet homme a été une créature de Dieu, un être humain... – Peut-être une femme ? intervient Mouche. – Peut-être une femme... cela ne change rien au respect que l’on doit à un mort, même en fragments... ». Rémi se met à penser à ce jeu macabre auquel il s’était prêté avec ses camarades de classe, au collège : alors que le professeur de sciences naturelles tournait le dos, quelques gamins et lui-même s’amusaient à arracher les restes ligamenteux, séchés, qui subsistaient sur un crâne d’homme dans l’amphithéâtre et à se les jeter au visage. Le prof’ avait pesté, non parce qu’il s’agissait d’un outrage au défunt mais parce que c’était le seul spécimen à posséder encore des bouts de la texture d’origine. Les ossements de l’aven du Poulet sont dans un tout autre état mais, tout de même, se dit le cul de pat’...

 

...

 

Les cloches de l’église sonnent à toute volée la fin de la grand-messe. L’impression est que toute la contrée s’y est pressée : taillée dans la pierre de pays et habitée de fraîcheur, l’église était pleine. Les paroissiens bavardent sur le perron et la bonne humeur préside à des retrouvailles. Le village paraît être une grande famille. « Le service des enfants de chœur a été digne de la cathédrale Notre Dame ! » félicite Rémi (lequel, au demeurant, n’a jamais assisté à une messe à la cathédrale de Paris). Le sérieux des servants d’autel en soutanelle rouge et surplis de dentelle blancs, la petite calotte rouge sur la tête, au nombre de cinq, leur piété apparente probablement authentique, leur recueillement, ont contribué à embellir l’office sacré, bien que le service ait été entrecoupé de quelques gestes maladroits. Les deux liturgistes de la patrouille ont donc servi avec trois garçons de la paroisse, ce qui a donné fière allure à l’ensemble ; cela fait longtemps que les Bidonais n’ont pas vu une si belle procession avec en tête le thuriféraire et le naviculaire puis le cruciféraire puis deux céroféraires ! Ces derniers, les « porteurs de cierge », étaient les liturgistes de la patrouille. Le prêtre, majestueux dans sa chasuble damassée de satin verte brodée de fil d’or et de soie, n’avait de l’abbé Pradel plus que le visage bronzé des garrigues avec son nez rouge de soleil ; l’officiant recueilli ne ressemblait en rien à l’aumônier bonhomme en soutane noire et ailes de chauve-souris ! Debout dans la travée, au bord de l’allée centrale, Rémi n’a pu s’empêcher, au passage du célébrant, de penser à l'étonnante apparition en ombre chinoise sur la toile de la tente, puis à son départ du camp debout sur les pédaliers de son vélo, dans un équilibre précaire sur le sol rocailleux, la soutane taquinant les rayons et la pèlerine roulée sur le porte-bagage... Pendant la messe, quelques œillades complices ont été échangées entre les liturgistes de la patrouille et les choucas, mais avec une fugacité qui les a rendues innocentes de toute intention sacrilège. Arrivé à la sacristie, Panthère a remis « l’ossuaire » au curé de Bidon. Les « reliques », soigneusement pliées dans du papier journal normalement destiné à l’allumage ordinaire du feu, ont été transportées sur le dos dans le sac tyrolien par le liturgiste,  entre gourde et pull-over. L’abbé Pradel les a déposées dans un placard de la sacristie - en lieu sûr !

 

Sur le perron, les six uniformes impeccables des scouts de France de Saint-Ange-sur-Rhône sont remarqués. Quelques paroissiens échangent des mots aimables avec les choucas : « D’où viennent-ils ? Où campent-ils ? – Ah, oui ! Les Darbousset..., de très braves gens... ! ». L’abbé Pradel conversent avec les uns et les autres des fidèles, tout sourire, le regard brillant.  Les trois acolytes des liturgistes, rendus à leurs habits « du dimanche », s’intéressent aux activités des scouts servants d’autel. « Vous devriez venir nous voir un soir et rester pour la veillée..., invite le C.P.  Notre camp n’est qu’à trois kilomètres, sur la départementale 201... – Près du Lion ! » se dépêche de préciser Mouche. Le Lion ? Les petits paysans connaissent : cette roche immense au contour pittoresque et évocateur est un peu la Tour Eiffel de ce coin de garrigue. Pour l’un, c’est le Léopard, pour un autre l’Ours, pour le troisième la Panthère... A chacun sa vision des choses ; on peut ouvrir une billetterie pour visiter la ménagerie !

 

Rémi partage avec la patrouille une observation : il a vu sortir de l’église la paysanne de la ferme du Pendu avec les trois marmots ; ce petit monde est joliment endimanché, à peine reconnaissable : la fermière, vêtue d’une robe bleu marine légère et élégante, un châle blanc au crochet sur les épaules, un foulard noir sur la tête, les garçonnets en culotte très courte avec pli, chemisette blanche et cravate, petit veston à carreaux et pieds nus dans des sandalettes. Leurs frimousses sont propres et chacun, correctement peigné, a la « raie » bien droite sur le crâne. Le plus jeune à la morve au nez ; il ne faut pas trop en demander! « Mazeeette ! » fait Rémi, admiratif. On sonde la foule : la brute de la ferme du Pendu n’est pas venue à la messe. « Ni l’enfant sauvage ! » constate Rémi, que ce détail ne surprend pas - intuitivement. L’un des acolytes révèle : « C’est ceux du mas des Grands Cades... L’homme ne vient jamais. C'est un sacré couillon ! – Un mécréant ! – Et le grand garçon, celui qui a les cheveux ébouriffés ? » tente Sherlock Junior. « Le boumian ? jamais au village ! – On le croise des fois dans la garrigue quand on pose des collets... – Plutôt sauvage ! – Il parle pas, il grogne ! – Moi, y’ me fait un peu fré ce gugusse ! – C’est un orphelin... – Sa mère est morte à sa naissance... – Son père a disparu quand il avait un an... – C’est un garçon de l’Assistance Publique... – Il a été placé aux Cades... – Les trois marmots sont de l’assistance, eux aussi... ».

 

Cette avalanche inattendue de renseignements fait l’effet d’une petite bombe. Tant d’informations tragiques sur la sinistre ferme du Pendu - ou des Grands Cades ! Tout se sait dans le pays ! Villageois et paysans n’ignorent rien de ce qui se passe dans leur garrigue. Les fermiers du mas au pendu n’ont jamais pu avoir d’enfants ; devenu famille d’accueil pour les orphelins, le couple reçoit en « placements » des gosses de ce coin du département. Quant au boumian (tzigane), ce n'est nullement un enfant « du voyage »; ce sobriquet lui a été donné à cause de son apparence de sauvageon, de ses cheveux noirs de jais, de sa peau brune, de ses yeux anthracite. On ne connaît pas son prénom.  En quelques minutes, tout ce petit monde de la ferme du Pendu est mis à nu. Rémi fait un effort pour ne pas montrer l'humidité qui mouille le coin de ses yeux ; garçon sensible, émotif, il souffre en silence pour ces marmots qu’il juge « mal placés » par l’Administration. Et cet enfant sauvage, ce garçon quasiment reclus qu’il a aperçu fugitivement, violemment réprimandé, vraisemblablement battu (avec le fouet de berger, peut-être) ? Pour dissimuler sa peine, Rémi se détourne discrètement du groupe, lève les yeux vers le clocher ; les cloches ont cessé de sonner. Puis il regarde la place : la dame du mas des Grands Cades fait monter dans une « jardinière » les trois petits, qui piaillent en toute insouciance. La voiture hippomobile est attelée à un cheval docile dont la gueule est prisonnière d’un sac d’avoine en forme de grosse chaussette. Un homme endimanché libère le museau du cheval, dépose la « chaussette » dans le véhicule et détache l’animal d’un anneau scellé dans un mur. La femme tire sur les rênes et la jardinière quitte la place avec le bruit régulier et paisible des sabots et celui de la ferraille cerclant les deux roues qui écrasent la terre battue. Un tas de crottin frais et odoriférant marque la trace de la jardinière. Serrés épaule contre épaule, tassés à l'arrière, les petits du mas des Grands Cades regardent longuement le groupe de scouts, en riant, amusés par les uniformes et un peu incrédules, surpris que de si jeunes garçons puissent être déjà des militaires ! Furet en est certain : les gosses l’ont reconnu, lui et le C.P.

 

 

C’est à l’ombrage des buis et de jeunes chênes verts, non loin de l’aire d’accueil de l’aven Marzal, que les choucas se sont posés pour le déjeuner. Un concert de cigales invisibles accompagne le casse-croûte ; les cuisiniers ont préparé une salade de haricots verts à manger dans une gamelle commune et des œufs durs, ont prévu du saucisson et de la tomme de chèvre – ce qui n’a pas été une bonne idée si l’on considère l’état des galettes écrasées dans le sac et l'odeur ammoniacale qui s'en échappe ! Beaucoup de voitures occupent le parc de stationnement, ainsi que des autocars. Toutes les tables à pique-nique y sont utilisées. Cette foule a fait refluer la patrouille dans un coin de garrigue isolé, à son avantage car la poussière du parking et les effluves de gaz d’échappement et d’essence ont été troqués contre dalles calcaires, parfums de thym, de lavande sauvage, de romarin et de sarriette.

 

Il y a foule dans la salle d’accueil de l’aven, où un mannequin vêtu à l’ancienne et casqué avec un bec à acétylène est accroché à une échelle de cordes, à la façon des premiers explorateurs ; « Boudi ! cette échelle...! » s'exclame Mouche, éberlué devant la largeur des barreaux de bois, qui doit bien faire le double de celle des barreaux en aluminium de leurs échelles métalliques. Une file d’attente s’aligne devant le guichet. Des gens vont et viennent, achètent des cartes postales, des souvenirs, des livres de spéléologie ou de préhistoire. Des enfants se font offrir des glaces par leurs parents. Cette ambiance, bien connue des choucas, les ramène un instant sur l’esplanade de Baume Étrange*. Un homme trapu, à moustache à la Brassens, fend le public pour s’approcher des scouts. « Vous êtes les Choucas, de Saint-Ange ? Je suis M. Soubeyrand, guide chef. L’abbé Regourdol m’a annoncé votre venue... Vous êtes nos invités, n’achetez pas de billets. Je vous propose de vous joindre à mon groupe ; nous partons dans quinze minutes. Nous pourrons ainsi discuter de vos projets pour le gouffre... Pendant les déambulations, j’ai le temps de causer. D’ailleurs, je m’efforce de ne pas être un moulin à paroles pour les visiteurs : je veux qu’ils découvrent par eux-mêmes certaines particularités de notre caverne. J’ai aussi quelques ‘trous’ inexplorés à vous indiquer sur la garrigue... Ce sont des trous à renard mais ‘ça souffle’... Peut-être des orifices d’avens... ». Munis de leurs « entrées gratuites » et ayant enfilé un chandail, les choucas se placent en tête de groupe, à un pas du guide chef. Un autre groupe, qui partira plus tard, est « encadré » par deux garçons en culottes courtes d’une douzaine d’années ; cette organisation rappelle aussi l’expérience de guides qu’ont connue les scouts l’été précédent*. Les deux jeunes guides (probablement un petit travail saisonnier), ont de drôles de noms : la Guille, Gnafron... – des sobriquets sans doute. On apprendra, pendant la visite, que six garçons (des petits Lyonnais), compagnons inséparables**, complètent le personnel pour se faire un pécule. Nourris, logés, rémunérés au pourboire (un bon rapport, selon mes sources), les « gones » ont quitté sans regret la canicule lyonnaise, à vélo, à l’invitation de « M. Pierre », le propriétaire et « re-découvreur » de l’aven.

 

Dommage que ce ne soient pas des scouts ! déplore Renard, on aurait pu les inviter à un « grand jeu » !

...Ou plutôt à venir creuser ! rectifie Wapiti avec son pragmatisme habituel.

 

A suivre...

sur ce clic

 

 

 

Lexique

 

 

Scialet : terme régional pour appeler un gouffre dans le massif du Vercors et d'autres "karsts" des montagne préalpines

Thuriféraire : (liturgie) servant d'autel qui porte l'encensoir et l'agite pour qu'il fonctionne durant l'office

Naviculaire : (liturgie) ou porte-navette. Il porte le petit récipient en forme de bateau qui contient l'encens

Cruciféraire : (liturgie) servant d'autel qui porte la croix de procession avec le crucifix

Céroféraire : (liturgie) servant d'autel qui porte un cierge

Mas : désigne une ferme dans le midi de la France

Cades : (patois cévenol) genévriers

Boumian : (patois cévenol) tsigane, bohémien

Fré : (patois cévenol) froid

Assistance Publique : "enfants de l'Assistance publique" - terme utilisé à l'époque pour désigner les enfants pris en charge par l'Etat

Jardinière : voiture à deux roues, légère et non couverte, tirée par un cheval

Brassens : chanteur populaire (1921-1981), auteur poétique qui s'accompagnait à la guitare. Son épaisse moustache le caractérisait.

Gone : (langage propre à la ville de Lyon) enfant des rues, gamin issu du milieu ouvrier - équivalent du "titi parisien", le "gone" est débrouillard, facétieux, connaît tous les recoins des quartiers qu'il fréquente

 

 

* Voir les "Disparus de Baume Étrange" (première aventure de la patrouille)

** Probablement devait-il s'agir des "Six Compagnons", bande de jeunes lyonnais en séjour "au gouffre Marzal", dont les aventures ont été racontées par l'écrivain Paul-Jacques Bonzon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



09/09/2018
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