Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le squelette de l'aven - Episode 15

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

 

 

 

La sainte barbe

 

 

 

« Il faut des explosifs ! » constate le C.P., sans la moindre hésitation. – C’est tout de suite ce que j’ai pensé. » répond le cul de pat’. Des voix parviennent de la surface : « Alors, ça dit quoi ? – Ça passera ? – Ça souffle vraiment ? » Mouche frétille, ne tenant plus en place ; il veut « descendre » ! Le C.P. l’y autorise : on peut « se caser » trois ou quatre dans ce « trou à rat ». Wapiti y est interdit de séjour en l’état actuel de l’orifice d’accès : ses épaules, son torse y feraient obstacle. Panthère, frêle comme un hareng saur, est naturellement « partant » - n’était-ce pas lui qui a franchi la « diaclase impossible » dans la grotte de Baume Étrange ?* Quant à Renard, les chatières, ce n'est pas « son truc » ! De toute façon, si « ça continue », il faudra bien élargir les lèvres de l’entrée...

 

La diaclase aspirante est une fente verticale étroite dans sa partie supérieure (un doigt de Wapiti s'y glisse à peine) et large d’une main dans sa partie inférieure sur une hauteur de vingt centimètres. La roche paraît fragile, fendillée, fissurée par fragments ; une désobstruction au marteau et burin est envisageable. « Mais ce serait trop long ! » opine Aigle Fonceur. Encordé, Mouche rejoint les deux scouts-spéléos dans la curieuse tanière, suivi de Panthère – qui a « passé » la lucarne comme une lettre glisse dans une boîte de la poste. L’instant est merveilleux et le cul de pat’ pense qu’il le marquera d’une pierre blanche... dans ses notes de camp. Quatre éléments de la patrouille des scouts spéléologues de Saint Ange sur Rhône, tassés devant un point d’interrogation souterrain, causant des techniques à utiliser pour forcer l’étroiture à courant d’air, qui plus est dans une diaclase qui court vers l’aven du Poulet, lui-même « aspirant » et ce, dans la garrigue ardéchoise, c’est le gros lot ! Mouche-pas-touche, toujours fidèle à son totem, se saisit d’un cailloux de la taille d’un poignet et se met à frapper sur la roche près d’une fissure. « Te fatigue pas, moustique ! C’est pas comme ça que tu défonceras le passage ! » Mouche en convient, pose la pierre et saisit des deux mains une saillie de la paroi fracturée... « Non, non ! Tu ne la feras pas bouger ! » commente le C.P.

 

De retour au camp, chacun fait une toilette de chat, se change. Finalement, c'est toute la patrouille qui se rendra à la ferme de La Soupline. Mouche, tourmenté par un pressentiment, bondit soudain vers la muraille aux choucas, fouille sa « cache » ; il hurle. 

 

« (Juron) On a volé la gourde ! »

 

Les cinq autres choucas restent comme pétrifiés chacun sur son espace de clairière ; les statues de sel ** posent alors leurs regards effarés sur le boute en train. Ce n’est pas une mauvaise blague : Mouche brandit le petit sac vide à bout de bras et la colère dans les yeux ; il en est rouge de fureur. Les choucas accourent vers la muraille, le C.P. prend le sac, le retourne comme un vêtement réversible et le secoue dans le vide pour montrer que rien n’en tombe, pas la moindre miette de poterie vieille de 4000 ans ! « J’en ai marre ! j’en ai marre » ! explose le petit Mouche. Les garçons regardent autour de la clairière, machinalement ; inutile d’espérer y voir gambader le « voleur » ! Furet pose les mains sur ses hanches, baisse la tête pour mieux réfléchir... Ses yeux s’écarquillent puis il s’écrie : « Là ! regardez... ! Des morceaux du vase sont éparpillés sur le sol ! » On quadrille l’espace proche de la « cache », chacun y va de sa découverte : « Ici, le cul de poterie ! – Là, de gros fragments ! – Ici, plusieurs morceaux ! » Il est admis que toutes les pièces du vase prélevées dans l’aven sont récupérées... Mouche avait procédé au comptage. Que cherchait donc l’intrus ? Le doute n’est pas permis : les vestiges de poterie ne l’intéressent pas... Alors quoi ?  

 

« Le squelette ! » annonce Rémi avec conviction.

 

Les choucas en conviennent unanimement.

 

– On étudiera la question ce soir, à la veillée ! décide le C.P.

– Et les Templiers et la maladrerie ? On a commencé à préparer quelque chose... révèle Renard, auquel le C.P. a confié la veillée avec Rémi pour acolyte.

– Ils attendent depuis le Moyen Âge... Ils attendront encore un peu ! ironise Wapiti, sans une once de compassion.

– L’un n’empêche pas l’autre, rétorque le C.P., d’ailleurs, de cette nouvelle intrusion, il n’y aura pas grand-chose à élucider ce soir !

– Et puis, on manque toujours d’indices... ajoute Sherlock-Junior.

– Faudrait peut-être justement ratisser les environs de la clairière ? suggère Renard.

- Oui, mais vite fait ! »

 

 

Le tour de la clairière est passé au peigne fin, ausculté, autopsié. Là encore, c’est Sherlock Junior qui l’emporte : « Des poils de chèvre ! – Encore ? – Toujours ! » Les genévriers attrape-poils ont rempli leur mission. « C’est au nord, comme l’autre soir... » que l’intrus-homme-loup (ou plutôt homme-chèvre) a tracé sa route pour accéder à la cache. « Ce voleur vient du nord ! » La chose est certifiée ! L’intrus voleur-de-squelette arrivait donc du fin fond de la garrigue, des grands espaces inhabités, des lapiaz couverts, de la « jungle » de chênes verts et blancs, du monde perdu des genévriers et des buis centenaires... Sherlock-Junior propose « pas ce soir mais demain » (je cite) d’arpenter en quadrillant serré la « piste »... des poils de chèvre. « Qui sait ? Elle nous mènera peut-être au repaire du sauvage ? – D’accord ! acquiesce le C.P., ça nous fera un jeu de piste ! » L’évocation d’un jeu de piste, activité ludique fort prisée par tous les scouts de France et de Navarre (et même du reste du monde), fait germer un soupçon dans la cervelle de Wapiti : « Et si votre voleur n’était qu’un petit malin..., je ne sais pas moi..., un scout qui campe avec sa patrouille quelque part dans la garrigue ? Ou du moins un gars missionné par sa patrouille pour créer un jeu ? – Un jeu qui nous mènerait à leur camp ? dit Rémi. – L’abbé Regourdol ne nous a pas parlé d’un autre camp scout dans la région de Bidon..., note Panthère – Et pourtant il est aumônier de scouts campant dans le sud de l’Ardèche, il saurait..., soutient Mouche. – Les paysans du coin seraient au courant et les enfants de chœur nous l’auraient dit... » poursuit Renard. Quoi qu’il en soit, le jeu de piste de demain est agréé par la patrouille. Pour l’heure, il faut s’occuper du ravitaillement en eau potable... « Et des explosifs ! rappelle Wapiti. – Tu crois que M. Darbousset nous en donnera ? – Tous les agriculteurs en ont pour leurs travaux de déblaiements dans les champs, ici sans doute plus qu’ailleurs parce qu’il y en a du rocher ! » Stéphane alias Wapiti, fils d’agriculteur, s’y connait en explosif : son père est autorisé à stocker un nombre de bâtons de dynamite avec les détonateurs et le cordon d’allumage nécessaire ; pratique pour le dérochement, l’explosif lui sert aussi à creuser des trous pour les plantations de ses arbres fruitiers. Le garçon, qui adore manipuler les explosifs, a aidé son père à dynamiter des plaques rocheuses ou des souches d’arbres qui encombraient ses terres, à creuser les sols. En spéléologie, les explosifs sont également utilisés pour fragmenter des parois, éclater des rochers. Cependant, la patrouille des scouts-spéléologues de Saint-Ange sur Rhône n’a jamais utilisé la grande artillerie pour parvenir à ses fins ! Au demeurant, l’emploi de moyens aussi dangereux n’a pas encore été envisagé par le C.P. ni leur parrain et tuteur – Jamais envisagé mais jamais exclu non plus pour un usage futur ! Aigle est formel : en l’absence de Jacques Maurice, un adulte sera sollicité ; « Le père Pradel, peut-être ? – C’est pas un spéléo ! L’abbé Regourdol ? – On ne peut pas l’attendre ! – Et pourquoi pas le fils Darbousset ? »

 

...

 

- Nous avons de la chilitte et du cordon Bickford...

- Des détonateurs aussi ? s’inquiète le petit Mouche.

- Ben évidemment ! intervient le C.P. devançant machinalement la réponse du jeune paysan.

- Nous avons des détonateurs ! confirme Gustave Darbousset, un sourire aux lèvres devant les préoccupations spontanées du jeune scout.

- Normalement, c’est interdit d’utiliser notre stock pour autre chose que nos besoins agricoles mais..., pour vous..., rassure M. Darbousset.

- C’est Gustave qui manipulera les bâtons ! Vous comprenez..., nous sommes responsables en cas d’accident..., stipule l’épouse Darbousset.

- Bien sûr, madame ! » fait le C.P.

 

Le fils des fermiers conduit la patrouille à une cave dont l’accès se fait par l’extérieur ; la porte en est solidement verrouillée, protégée par une grosse serrure ancestrale. Une petite lampe à incandescence, opaque de saleté, auréolée de toiles d’araignées grasses et poussiéreuses, déverse une faible lumière sur cette sorte de caveau froid mais sec. Deux immenses tonneaux sentant le pinard s’alignent sur le côté. Dans une caisse en bois recouverte d’un vieux lainage, les bâtons de chilitte sont enveloppés d’une toile cirée ; ces cartouches cylindriques, qui pèsent 100 grammes, enrobées de papier paraffiné, ressemblent à de grosses bougies dépourvues de mèches. Les détonateurs sont rangés dans une boîte en métal éloignée des explosifs et le cordon Bickford dans un sac en toile de jute suspendue à un crochet. « Une poudrière ! fait observer à voix basse Renard, sur un ton amusé. – La sainte barbe ! » ajoute Rémi, également à voix basse, l’esprit fugitivement habité par un certain capitaine Haddock sur son navire La Licorne. Il est convenu que Gustave Darbousset viendra au camp demain après-midi ; Mouche propose, les yeux brillants de bonne humeur : « Et si on invitait Gustave à venir manger avec nous à midi ? » L’idée généreuse emporte l’assentiment des cinq autres scouts. Gustave accepte spontanément, prévenant toutefois qu’il ne peut garantir une ponctualité irréprochable : de gros travaux de nettoyage de la chèvrerie sont en cours (la sortie du fumier de l’hiver). Qu’à cela ne tienne ! Le maître queux et son acolyte concocteront un repas adapté à cette imprécision : « On fera du mijoté ! annonce Renard. Mouche adore ça ! » L’accord est scellé devant un grand verre de limonades fraîches et pétillantes (Mme Darbousset est prévenante). Le C.P. et Wapiti acceptent de boire un demi-verre de vin rouge de la vigne familiale (un peu piquant lui aussi). « Et nous ? » quémande le boute en train, vexé de ne pas goûter à ce pur produit du terroir. « Pas d’alcool avant quatorze ans ! » rétorque Wapiti avec sa voix sentencieuse du taquin de service. Un paquet entamé de biscuits Brun est posé sur la table comme pour consoler les jeunes garçons « interdits d’alcool » par leur chef.

 

...

 

Le dîner autour du feu de camp est très bavard : l’énigme du voleur-de-squelette en est l’entrée, les perspectives spéléologiques de l’aven du Furet le plat de résistance et la chilitte le dessert ! Wapiti, qui se dit grand artificier devant l’Eternel, fait un exposé éclairé sur la bonne manière de placer les pains de dynamite dans les fissures existantes ou provoquées, la longueur de mèche à prévoir pour l’allumage, le délai à respecter pour pénétrer à nouveau dans le trou car l’explosion dégage des gaz toxiques mortels. Dans le cas du « trou à rat » qu’est l’aven du Furet, espace confiné et peu aéré malgré le courant d’air aspirant, probablement faudra-t-il attendre au moins vingt quatre heures voire plusieurs jours... « Plusieurs jours ? s’insurge Mouche. - Eh oui ! moustique ! à moins que tu veuilles crever dans le trou et devenir un petit frère du squelette du Poulet pour les archéos de l’An 2000 ! – Y a eu des morts en explo à cause des gaz après un dynamitage... » croit utile d’alerter Renard. Mouche fait la moue. « De toute façon, il y a du boulot pour nous en dehors de l’aven du Furet ! – La ‘prospé’ au Bois aux fées ? – Par exemple ! » On a fait le tour de la question ; demain matin, « jeu de piste » à la recherche de l’homme-chèvre puis, l’après-midi avec Gustave, la « désob » à l’explosif. Ensuite, on avisera... La lune (qui a largement dépassé son premier quartier), toise la patrouille depuis le ciel, les chauves-souris virevoltent au-dessus de la clairière et le Lion couche son ombre fantomatique sur la pelouse. Le feu de camp est magistral : une gerbe de flammes hautes de plus d’un mètre exécute sa chorégraphie avec un orchestre de crépitements et un murmure de braises qui craquent et qui claquent à la façon de minuscules pétards. Panthère a préparé une infusion de verveine tandis que Renard et Furet se « costument » pour leur veillée « des Templiers » ; la patrouille aura bien droit à son mini spectacle théâtral « de campagne » sur le thème de la maladrerie. Le rideau imaginaire se lève : deux templiers (vêtus de draps blancs sur lesquels les comédiens troupiers ont épinglé une croix de Malte en papier Canson rouge), Rémi en tête, une lampe à pétrole à la main, sortent du kraal momentanément transformé en loge des artistes. Les deux acteurs, dans le clair obscur mouvant créé par le feu de camp en guise de rampe d'éclairage, savent accompagner leur texte par des gestes amples et hiératiques qui impressionnent vivement les spectateurs du parterre !

 

 

 

« Oyez ! Oyez, braves gens ! Chevaliers et enfançons, soyez attentifs au récit merveilleux que va vous conter le Grand Maître de l’Ordre de Malte... - Après quoi vous serez initiés au plus fantastique secret de la terre, après quoi vous sera demandé de jurer de n’en dévoiler les mystères à aucun étranger à l’Ordre ! – La maladrerie des gorges de l’Ardèche est un leurre : elle garde dans ses pierres le trésor fameux des Templiers*** dont le Roy Philippe le Bel a voulu s’emparer en condamnant sur le bûcher le Grand Maître Jacques de Molay... »

 

Le ton est donné.

 

 

 

Ainsi donc, cette nuit-là, sous la haute et brillante présidence de l’Astre lunaire, quatre scouts de la patrouille libre de Saint Ange sur Rhône apprenaient, en exclusivité, que la léproserie des Hospitaliers, si proche de leur camp, renfermait dans ses vieux murs délabrés...

 

 

 

...le trésor des Templiers !

 

 

 

A suivre...

sur ce clic !

 

 

Lexique

 

  

Chilitte : c'est le nom de l'explosif utilisé par le père de Wapiti tel que me l'a rapporté Rémi (j'ignore si c'est le nom propre d'une marque ou le type de la composition chimique du bâton)

Cordon Bickford : mèche qui transmet la flamme au détonateur, lui même intégré dans le bâton de dynamite

La sainte barbe : lieu de stockage de la poudre et de l'artillerie sur un navire. Sainte Barbe est la "patronne" protectrice des artilleurs, artificiers, carriers et pompiers

Comédiens troupiers : allusion aux "comiques troupiers", artistes itinérants chargés d'amuser les troupes de soldats en campagne

Hiératique :  solennel, conforme à un cérémonial, ici à la tradition chevaleresque telle qu'illustrée dans les images

 

 

Références

 

* La diaclase impossible : la galerie étroite de l'Oeil du diable dans la première aventure des Choucas

** Statues de sel : expression faisant référence à un épisode de la Bible dans le livre de la Genèse où la femme de l'Hébreux Loth, fuyant, est transformée instantanément en "statue de sel" pour avoir regarder "en arrière" la ville de Sodome en train de brûler, enfreignant ainsi le commandement des anges   

*** Le Trésor des Templiers : les ruines de "la maladrerie des templiers" a nourri tous les fantasmes de chercheurs de trésor... On peut penser que le préambule des deux scouts-templiers semble inspiré du début du roman de l'écrivain scout Jean-Louis Foncine (Le Foulard de Sang) que les jeunes garçons ont probablement lu!

 

 



07/10/2018
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