Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 22

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

 

 

 

Infirmerie de campagne

 

 

Mouche se précipita dans la tente de patrouille pour en ramener un matelas pneumatique qu’il plaça dans un coin de clairière où le sol était le moins rocailleux. Un petit espace de terre rougeâtre, piquée d’herbe clairsemée, située à proximité du foyer qui sentait la braise mouillée, fut choisi comme infirmerie de campagne. Le garçon avait désormais totalement repris connaissance et clignait des yeux pour se protéger de la luminosité de la torche électrique. Le brancard fut posé tel quel sur le matelas à boudins ; le scout infirmier Wapiti constatait que l’asphyxié respirait désormais à un rythme régulier et à peu près normal et que son pouls battait entre 80 et 90 pulsations par minute. Il ne s’était donc agi que d’une intoxication plutôt légère et, en tout cas, non irréversible. Combien de temps l’enfant sauvage était-il demeuré dans l’aven ? Les indispositions dont Aigle, Rémi et Panthère furent victimes attestaient d’une forte concentration de monoxyde de carbone ; on pouvait donc en déduire que le garçon des garrigues y était resté beaucoup moins d’une heure... Wapiti déversa un gobelet d’eau du bidon de lait sur son gant de toilette puis l’appliqua sur le front de l’enfant. Le garçon tenta de se redresser sur son séant, en vain, aussitôt repoussé par une force irrépressible sur le brancard. « Faut lui donner à boire ! » suggéra Mouche. Panthère amena le quart en fer blanc qui débordait d’eau fraîche. Le « boumian », soutenu par Wapiti, en vida la moitié puis se coucha de nouveau. Renard tenait la lampe à pétrole au-dessus du brancard. Les jeunes scouts demeuraient un instant interdits, embarrassés devant une décision à prendre : fallait-il ou non conduire l’enfant sauvage chez un médecin, à l’hôpital peut-être ? Il n’y avait pas de docteur à Bidon, il fallait donc descendre à Bourg-Saint-Andéol, soit à une trentaine de minutes du camp avec l’enfant transporté dans la carriole ! « Téléphoner à l’auberge de Bidon ou chez M. le curé ? s’interrogeait Rémi. – Pour faire quoi ? rétorquait le C.P., appeler un médecin ? Les pompiers ? » Aigle avait répliqué sur un ton désapprobateur. Le transport en Rosalie, la visite tardive chez l’abbé Pradel ou chez l’aubergiste, tout cela pour attendre un éventuel secours venu du bourg, voilà qui ne paraissait pas une bonne idée ! Alors que l’enfant sauvage allait visiblement beaucoup mieux, fallait-il lui imposer un voyage chaotique pour, ensuite, attendre longuement un médecin ou les pompiers, une admission aux urgences de l’hôpital ? « Alors ? quémandait l’infirmier des Choucas. – Tu en penses quoi ? répliquait le C.P. – Gardons-le avec nous ! ».

 

La décision remporta l’unanimité. Une fois de plus, les scouts libres de Saint Ange sur Rhône se fondaient dans un corps commun, au diapason les uns des autres, animés par un esprit qui les liait plus que de simples frères de patrouille ! Aucun des choucas ne douta une seule seconde que cette décision fût un mauvais choix. Toute la patrouille, parfaitement unie dans une mission qu’elle s’octroyait spontanément, avait la certitude que cet enfant sauvage, ce jeune garçon de la garrigue, le « boumian » de Bidon, leur avait été confié, âme précieuse aux yeux de Dieu, dans un dessein dont elle ne comprenait pas le sens.

 

La suite des évènements allait leur donner raison.

 

Pendant que le C.P. et Rémi aménageaient le kraal pour en faire un dortoir-infirmerie, Mouche faisait chauffer de l’eau sur le petit réchaud à gaz de randonneur pour préparer une infusion de tilleul. Un coin du marabout était dégagé du matériel, le sol balayé et nettoyé des cailloux pour être occupé par deux couchettes ; le matelas pneumatique de Wapiti serait pour leur hôte et le second se contenterait d’une couverture et de vêtements comme sommier de lit. L’enfant sauvage fut installé dans le kraal, bien couvert, avec une couverture, une pèlerine et le gilet en peau de chèvre. Mouche porta aux lèvres de leur protégé un gobelet d’infusion en ultime breuvage de réconfort. Le liquide chaud semblait plaire à l’enfant de la garrigue, ce qui ne manqua pas de faire dire au petit Mouche « Vous voyez ? Il apprécie mon tilleul ! ». Wapiti, l’infirmier de la patrouille, dormirait donc sous le kraal, faisant office de garde-malade. Avant l’extinction des feux, les Choucas se réunirent en cercle à deux pas du marabout pour la prière du soir, que Renard improvisa en sollicitant Saint Georges, le saint patron des scouts, afin qu'il intercédât pour un total rétablissement de l’Enfant Sauvage. Plus que jamais, les Choucas se sentirent investis d’une mission charitable. Leur sauvetage, bonne action collective, sans doute l’une des plus belles « B.A. » qu’un scout eût pu accomplir, les raffermit dans leur promesse scoute dont l’un des éléments est : Je promets sur mon honneur que je ferai de mon mieux pour aider autrui en tout temps...

  

Les six scouts de Saint Ange dormaient d’un sommeil profond - du sommeil des justes. Le disque lunaire, haut dans le ciel, irradiait de sa lumière la vaste étendue sauvage. La tente de patrouille et le marabout, enduits de rosée, luisaient comme du papier argenté. Le mât, nu, se hissait vers les étoiles pour rappeler à la garrigue que la clairière du Lion, à nouveau plongée dans le silence, était le camp des Choucas. Pas un souffle d’air, pas un bruissement de feuillage, tout semblait figé.

 

 

...

 

 

Le cul de pat’ se tasse, silencieux, saisi de froid, accroupi contre une paroi de la caverne exiguë. Le corps du boumian, adossé sur la roche en face de lui, le toise de ses yeux noirs pétrifiant, totalement immobile, comme mort... L’est-il ? Et que font les autres ? Un fort courant d’air arrive de l’étroiture désobstruée, assez large désormais pour que l’on puisse la franchir sans grosses difficultés. Ce courant d’air est glacial. Pourquoi ? Pourquoi aussi souffle-t-il alors qu’il était, jusque-là, aspirant ? Rémi pense qu'il peut conduire à une « glacière naturelle ». Mais en Basse Ardèche, en plein été, ce n’est pas possible ! Le cul de pat’, oubliant l’enfant sauvage, s’approche à quatre pattes de la chatière toute neuve qui conserve encore une forte odeur de poudre brûlée. Comme il fait noir là derrière ! Doit-il attendre ses frères scouts ? Une « première » s’offre à lui, facile, excitante... : cet air glacial soufflant, cette profonde obscurité de l’autre côté ! Mais il doit veiller sur le boumian !

 

 

...

 

 

 

Ce scrupule s’efface instantanément car le garçon des garrigues se trouve à présent tout près de lui, épaule contre épaule, qui le regarde de ses yeux fixes aux paupières sans mouvements, sa chevelure d’anthracite prenant les allures d’une crinière de lion. L’enfant ne parle pas mais bouge bizarrement les lèvres et le scout comprend l’invite : « Vas-y ! Je te suis ! » semble enjoindre le boumian. Le cul de pat’ ramasse la lampe à pétrole et se glisse dans la chatière si mystérieuse. Il se retrouve dans un espace de ténèbres délimité par aucune paroi ; seule la roche percée de la chatière désobstruée forme un pan de cette impressionnante salle souterraine. Les plafonds même en sont invisibles. Derrière lui, à quatre pattes, Wapiti et Mouche le suivent... Du garçon sauvage, il n’est plus question et nul ne s’en soucie ! Seule l’ivresse de la « première » occupe l’esprit des scouts spéléologues. Les garçons se redressent, sans crainte de se heurter la tête bien qu’ils n’aient pas leur casques. Jusqu’où s'élèvent ces plafonds ? La température est glaciale. Un gros lapin roux déboule d’on ne sait où à quelques mètres devant Rémi, le faisant sursauter sous l’effet de la surprise. « Regardez ! Là-bas ! » Panthère pointe un index au milieu des ténèbres ; juchée sur un bloc de l’éboulis qui encombre le sol, la flamme d’une bougie vacille dans la nuit des cavernes, plantée là comme une balise destinée aux choucas. Toute la patrouille, désormais réunie, arpente tant bien que mal les énormes rochers effondrés des plafonds pour atteindre la source de lumière. Le cul de pat’ y arrive le premier. En contrebas du bloc où se trouve la bougie, une silhouette recroquevillée sur un côté, visage contre terre, semble un peu bouger ; c'est l'effet trompeur de la lumière tremblotante. La chandelle est à présent l’unique éclairage – qu’est devenue la lampe à pétrole ? Rémi se penche sur le corps vêtu de guenilles, frêle, sur un lit de branchettes de sapin et qui semble dormir. Une chevelure noire, épaisse, luisante, recouvre son crâne. Il saisit l’épaule de l’inconnu pour en démasquer la figure. Le visage est celui du boumian..., sans vie..., le regard définitivement figé...

 

 

...

 

 

 

Quand Rémi se réveille, une lumière laiteuse traverse la porte de la tente de patrouille ; l’aurore commence à poindre. Le cul de pat’ est en sueur, de cette sueur froide qui vous trempe le corps juste après un très mauvais rêve. De plus, son sac de couchage de « surplus américain » est un « grand nord », trop chaud pour une nuit d'été dans le sud ardéchois. Il a envie d’en sortir, de se rafraîchir au bidon d’eau. En slip et tricot de corps de coton, il s’extrait de la tente, la peau moite, le torse et le cou mouillés d’une sueur qui perle. Ses pieds nus souffrent un peu sur le sol caillouteux quand il se rend à la « fontaine » d’eau potable. Il vide un quart en fer blanc de l’eau de la Soupine puis va se défaire d’un besoin naturel à l’écart de la tente. De retour du « petit coin », et bien que marchant comme sur des œufs sur ce sol raboteux qui éprouve la plante des pieds, soient-ils pieds de scout, le cul de pat’ dépasse la tente de patrouille pour se rendre au marabout. Sorti d’un cauchemar horrible où l’enfant sauvage y est apparu trépassé (et que j’ai narré au lecteur tel qu’il m’a été raconté), le cul de pat’ veut voir, de ses yeux voir, l’enfant de la garrigue en train de dormir comme un bébé ! La lumière du petit matin lui permet de discerner dans la pénombre du kraal les deux couchettes de l’infirmerie. A droite, au pied des malles de tôles de l’intendance : Wapiti, dans son sac de couchage, ronflant légèrement ; à gauche, tout près d’une table basse construite avec des pierres (là où avaient été déposés les ossements) : la couchette de l’enfant sauvage. Couvertures et pélerine sont poussées sur le côté et le matelas est vide. Le cul de pat’ inspecte d’un regard circulaire la périphérie de la clairière, appelle avec des « Oh ! Oooh ! » parce que le boumian n’a pas de nom. Les minutes passent et Rémi, presque nu, commence à avoir froid ; il ramène ses bras serrés sur le torse pour se réchauffer, frissonne... Encore un appel. Rémi entre dans le marabout, ramasse la pèlerine et s'en enveloppe. Nouvel appel et une attente de quelques minutes encore...  

 

 

Il faut se rendre à l’évidence.

 

 

A suivre...

sur ce lien !

 

 

 

 

Références

 

 

 

80 et 90 pulsations par minute : (secourisme) C'est un rythme cardiaque considéré comme "normal" pour un adolescent au repos. Pour les 6–12 ans, les "ppm" (pulsations par minute) moyennes sont de 95 ± 30 et pour les adolescents ou adultes de 70 ± 10

 



28/11/2018
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