Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 39

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

...et à mon fils !

 

 

 

Seul dans le mastaba

 

 

 

 

Arthur est agenouillé près de son père, statue d’argile tournant le dos aux deux scouts spéléologues qui gardent leur distance avec discrétion, muets, à la fois tristes et satisfaits, car le mystère du braconnier disparu est un mauvais livre désormais refermé. Furet, en pensée, campé dans son jardin secret, prie la Vierge Marie pour que la sainte Mère prenne l’orphelin du cabanon des Vignes sous sa protection. Est-il ou non croyant ? On sait que l’enfant de la garrigue, une fois devenu garçon de ferme, maltraité par un couple catholique, a cessé la pratique religieuse, « ne venant plus à la messe ». Rémi me révèlera plus tard les confidences d’Arthur sur ce chapitre : durant son séjour au presbytère, il faisait acte de présence au fond de l’église à la messe du dimanche – c’était le moins qu’il pût consentir. Le curé Pradel ne lui en tint pas rigueur – ni confession, ni communion, mais sa conduite sobre et correcte valait mieux que celle de bien des garnements qui servaient l’autel ! A cette époque et depuis la disparition de son père, Arthur ne croyait « plus vraiment », simulant la piété des gosses au collège catholique, accomplissant sa « communion solennelle » avec un cœur d’athée, ou plutôt d’agnostique.

 

Rémi se dit que l’enfant « sauvage » a peut-être gardé en lui une graine de foi, desséchée par les canicules morales successives mais qui ne serait pas tout à fait morte. Le germe de la piété peut y être présent, prêt à quitter son enveloppe meurtrie et à jaillir de sa carapace momifiée après une rosée rafraîchissante… La « graine de moutarde » de la parabole, la « plus petite des semences » ne devient-elle point un arbre ? Le second de pat’ a gravé dans son cœur un point essentiel de « sa promesse », celle des scouts de France, chrétiens catholiques, où l’on s’engage sur son honneur « de faire tout son possible pour Servir Dieu, aider son prochain à tout moment ». Quel merveilleuse « B.A. » ferait-il là, en aidant l’orphelin à retrouver la foi ! « Mon Dieu, aidez-moi à l’aider… ! ». Et voilà que le second de pat’ se trouve une vocation de « liturgiste » !

 

« Du dur ! Souquez ! ». Le cri, étranglé par une angoisse irrépressible, sort de la bouche du gendarme, monte jusqu’aux lèvres du puits tout là-haut sur le glacis. Aigle et Furet portent leur attention sur le pantin désarticulé, bizarrement accroché à l’échelle de câbles, le buste en arrière, une jambe en l’air, une bottine (rangers) crochetée involontairement dans un filin d’acier ; pour ne point connaître cet incident, les spéléos évitent les chaussures à crochets et boucles. Le gendarme, dans son treillis militaire deux pièces, brodequins bien serrés aux mollets, ignoraient le danger des crochets et des boucles ! Surpris, désemparé, affolé, pris de panique, le pauvre fonctionnaire de la maréchaussée a perdu de sa superbe, de son assurance (mais je vous rassure, il est bien « assuré »), lâchant un barreau malgré sa position défavorable (ce qu’il ne faut jamais faire), entrainant par son poids le train d’échelles dans une oscillation terriblement effrayante pour un « novice », se métamorphosant en équilibriste clownesque, que sa lampe frontale électrique de mineur souligne en zébrant l’obscurité d’étranges éclairs !

 

Aigle et Furet se rendent promptement vers le train d’échelles avec le réflexe du sauveteur prêt à intervenir… Le C.P. empoigne vigoureusement les barreaux à hauteur d’homme pour maîtriser les éléments métalliques en dérive, se laissant librement peser de tout son poids sur le train d’échelles. Le gendarme-volant est à quelque quinze mètres plus haut, va et vient sur une amplitude de plus en plus réduite, jetant une jambe à droite, tentant de la ramener sur un barreau. Grâce à la poigne du C.P., le train d’échelles « se calme » et épouse à nouveau une sage verticale. Le gendarme baisse le front vers le bas du puits, le faisceau de sa lampe vise le scout. « Mer… merciii ! » lâche le militaire. Aigle et Furet croisent leurs regards, les yeux amusés, étouffent un rire. Cet épisode rigolo détend les garçons, les aide à retrouver une relative sérénité ; machinalement, ils jettent un œil vers Arthur, toujours prostré dans l'excavation mortuaire tel un angelot de cimetière – l’image qui vient à l’esprit de Rémi quand il découvre la silhouette de profil de l’orphelin, dont la lumière de l’acétylène dessine les contours ; le garçon est vêtu de sa peau de chèvre et de sa culotte courte. Il a tombé le casque qui, posé sur les pierres, crée un clair-obscur magnifique qui rappelle à Rémi des tableaux du peintre de La Tour. Son abondante chevelure d’enfant sauvage, bouclée, accentue l’effet d’icône angélique. Une voix vient de l’angelot : « Pas fort le gendarme ! ». Ce commentaire laconique fait du bien aux scouts : Arthur n’est pas atterré ! Il a gardé le sens du réel. Il est bien « ici », avec eux.

 

« Du mouuu ! » hurle le militaire.

 

 

Les pompiers relèvent délicatement la dépouille rigide du braconnier et la dépose sur une bâche de forte toile dont ils le recouvrent, qu’ils sanglent avec des lanières de cuir. Puis le chien est mis dans un sac en toile de jute. Arthur est demeuré stoïque, comme absent, droit au bord de la dépression où gisait son père. Le médecin a consciencieusement examiné le corps, diagnostiqué des tibias cassés et une probable « fracture du rocher » - dommages gravissimes sur un os temporal consécutif à la chute. La position du crâne (sur le côté tout près d’une grosse pierre) et une matière séchée noirâtre dans le conduit de l’oreille permettent d’envisager un impact mortel « sur le coup ». Quant aux chien, sa position et ses membres brisés ne laissent aucun doute ; en revanche, le médecin suppose que l’épagneul Voyou a pu endurer une douloureuse agonie. Le gendarme aux rangers, remis de ses émotions fortes de marionnette à fils, a noté sur son calepin les commentaires du toubib à la façon d'un élève attentif. Une autopsie est bien prévue mais l’accident fatal n’est plus un doute ; le corps de Grégoire ne présente aucune lésion suspecte, impact de plombs ou blessure par une arme blanche. La thèse d’une chute, suite à la glissage sur le plancher de calcite et faute d’un bon éclairage, est totalement admise. Pendant que les pompiers préparaient le corps de Grégoire, le sac contenant les restes de Voyou a été halé, promptement et finalement sans « guide ». Médecin d’abord puis gendarme (ce dernier fort pressé de sortir de ce trou funeste) grimpent le train d’échelles et précédent l’un des pompiers. Le corps sanglé dans son linceul de toile kaki repose au bas du puits à un pas des échelles. Rémi observe Arthur en coin ; l’orphelin, menton levé, fixe le plafond invisible que l’obscurité efface totalement. Cette ténébreuse cheminée est source de son malheur, peut-être y voit-il son père dans son horrible chute… Les ascensions du train d’échelles par le médecin et le gendarme sont interminables, fréquemment entrecoupées d’incidents « de parcours », d’instants d’affolement, de cris de détresse à peine dissimulés ; seul le jeune pompier, aguerri à « ce sport », a tiré son épingle du jeu ! Son collègue est demeuré en-bas pour attacher la corde au sac funéraire. Arthur est prêt, encordé : il accompagnera la dépouille calmement, dignement, comme on suit un corbillard. Chaque mètre gagné sur le train d'échelle sera un moment d’intense émotion, le parcours au ralenti pour un dernier voyage en commun, sous la garrigue tant aimée. On apprendra peu après que depuis son plus jeune âge, Arthur se plaît à se glisser dans la moindre excavation du plateau calcaire, « visite » la plus petite grotte et s’aventure dans les plus grandes cavités – bien souvent seul, sans casque et avec une simple lampe de poche. Avec son père et pour unique équipement une corde de chanvre râpeuse, il a descendu moult avens, en opposition ou en « rappel », non point « sur mousqueton » mais « à l’ancienne », par coulissement de la corde entre les cuisses. Voilà pourquoi notre « enfant sauvage » se montre si habile à progresser sous terre !

 

Le deuxième pompier a quitté la salle Grégoire après avoir proposé à l’orphelin d’accomplir la mission de guider le corps, en vain. Lentement, précautionneusement, le sarcophage de toile s’élève vers le ciel sans étoile et à chaque mètre conquis sur la verticale, le garçon du cabanon des Vignes se saisit du précieux fardeau de la main qu'il libère tandis que l’autre sert fermement un barreau, à la fois pour en équilibrer le mouvement et aussi, sans doute, dans un geste d’affection comme on le fait quand on touche un défunt bien aimé avant la séparation définitive – comme on le fait quand on accompagne un être cher blessé sur un brancard après un accident grave. Tout cela est vu par les deux scouts depuis le pierrier de la salle Grégoire, jusqu’à ce que la distance, épaissie par la pénombre, réduise le sarcophage et l’enfant à deux formes indistinctes mal trahies par un éclairage mouvant et circonscrit. L’échelle de câbles oscille légèrement, produisant un cliquetis métallique à peine perceptible. Là-haut, tout là-haut au bord de l’abîme, une demi-douzaine de points lumineux, blancs pour l’électrique, jaunes pour les acétylènes, papillonnent dans l’axe du train d’échelles ; des bribes de mots, de phrases avalées par le vide résonnent faiblement dans les plafonds du mastaba… Enfin, des raclements lointains de toile sur le glacis transmettent le message : le braconnier Grégoire a retrouvé le glacis quitté six ans plus tôt. Le train d’échelles oscille encore un peu puis s’immobilise. « Tu veux y aller ? fait le C.P. au cul de pat’. – Heu…, ça va, vas-y toi ! – Comme tu voudras ! ». Un coéquipier d’en haut prévient en criant : « Attention ! Corde ! – O.K. ! » puis s'ensuit le sifflement sympathique des trente-cinq mètres de « nouille » qui se délove dans l’éther avant de choir au pied des échelles. Aigle s’encorde, pose son talon de botte derrière un premier échelon, pointe le nez vers le haut : « Du dur ! ». Un sifflement singulier (qui évoque celui de la vipère), intermittent, de faible intensité, se synchronise avec les mouvements du scout spéléologue ; chacune des mains précède l’autre par devant alors que chacun des talons se succède par derrière les échelons. Le sifflement saccadé, transporté par la corde de nylon devenue fil téléphonique, est provoqué par la corde d’assurance qui frotte quelque part, en haut du puits et sur l’épaule et le dos d’un « assureur ».

 

Furet Rêveur, visage en l’air, à distance et du regard, fait un bout de chemin avec Aigle Fonceur, dont la silhouette grimpe agilement et selon une cadence « bien huilée », forme humaine assez vite absorbée par les ténèbres souterraines. Rémi a voulu se retrouver seul dans « le mastaba », communier intimement avec le « sial » (comme dirait Renard si attaché aux mots savants qu'il « sort de derrière les fagots »). Les bruits de l’ascension du C.P. s’estompent peu à peu, se mêlant progressivement à ceux, plus lointains, dus aux mouvements de l’équipe sommitale. Un silence comme seuls les rochers peuvent le faire enveloppe soudain la salle Grégoire, emplissant « le chaudron » d’une présence presque surnaturelle. Rémi connaît bien ce silence des cavernes si harmonieux avec l’obscurité des profondeurs souterraines. Cependant, les occasions sont rares où il le coudoie sans compagnon… C’est impressionnant, un peu angoissant, surtout quand le lieu où l'on se trouve se situe entre deux mystérieux couloirs inexplorés, les fameux « méandres d’Arthur » ! Et puis il y avait ces corps, tout-à-l’heure, ce chien brisé, cet homme tué net d’une « fracture du rocher ». Furet Rêveur, comme cela lui arrive fréquemment, se met à imaginer des évènements saugrenus – nous le savons : il aime « se faire peur » ! Comment réagirait-il si, abandonné au fond de ce puits, il devait longuement côtoyer l’invisible, la mémoire de la mort inscrite dans les pierres ? Finalement, le cul de pat’ aspire à remonter au plus vite. A cet instant précis, alors qu’une peur sous-jacente prend le dessus, sa flamme d’acétylène perd subitement de la puissance ; instantanément, il en identifie la cause : dans le feu de l’action, l’esprit accaparé par les manœuvres d’exhumation, le jeune spéléologue a mal « dosé » l’écoulement de l’eau sur le carbure. Il a trop ouvert le robinet de la « calebasse », ce qui a engendré la « noyade » du carbure mesquin qui a finalement « fusé » ! La chute de pression est brutale et la flamme de gaz acétylène, de grosse langue éclairante, est devenue en une seconde un petit bout de feu bleuté répandant très peu de lumière. Rémi peste contre lui-même, lâche un juron, se reproche tout de go d’avoir négligé les signes avant-coureur de la panne fatale : la saleté de la flamme et sa forme grasse et les filaments de suie qui s’en échappaient et sa couleur trop ocrée. Dans cette situation brutale, le geste instinctif que fait le spéléologue, immanquablement, est de secouer violemment la bombonne de carbure, ce qui a pour effet soit de relancer la pression du gaz et donc de ranimer la flamme soit… de l’éteindre. Le sort a choisi cette deuxième conséquence ! Le cul de pat’ est soudain enveloppé du noir total des cavernes, de cette obscurité parfaite que renforce la température relativement fraîche de la caverne, comme si l’air ambiant épaississait les ténèbres. Rémi n’a pas d’ampoule électrique fixée sur son casque ni de lampe dans sa poche.

 

Il se sait à cinq mètres de la dépression où la momie du braconnier a reposé pendant six ans… Deux sentiments antagonistes le saisissent : l’euphorie de l’émotion de l’aventurier et la peur irraisonnée.

 

Ne se rêvait-il pas explorateur de quelque « mastaba » égyptien ?

 

 

A suivre...

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Lexique

 

Agnostique :  sceptique quant à la religion sans être forcément athée.

Arme blanche : arme capable de blesser par la seule force physique de celui qui l'utilise (couteau, objet tranchant ou pointu, etc.).

Mastaba : édifice funéraire ou tombeau souterrain de l'Egypte ancienne auquel on accéde généralement par un puits. Souvenons-nous que Rémi appelle la première salle de leur local de patrouille "le mastaba" (dans leur première aventure "Les Disparus de Baume Etrange").

 

 

Références

 

La parabole de la graine de moutarde : « C'est la plus petite de toutes les semences, mais quand elle a poussé, elle est plus grande que les légumes et devient un arbre (...) » Extraite de la Bible (Matthieu 13.31-35).

        

 



06/07/2019
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