Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le squelette de l'aven - Episode 11

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

 

 

L'Enfant Sauvage

 

 

Une fumée bleue et un fumet de ragoût de moutons s’évadent du milieu de la clairière ; en parfaite entente avec Renard, Mouche a préparé ce ragoût auquel il tenait tant. D’ailleurs, il était temps de s’en soucier car la viande extraite de la « glacière -4 » commençait à virer au gris et à sentir le faisandé. Quant au frigo désormais vide de chair fraîche, il attend la nouvelle livraison avec impatience. Aussi, c’est en applaudissant que les deux cuisiniers saluent l’arrivée des ravitailleurs. « Mmm ! Ça sent bon ! complimente le C.P. – Comme toujours ! » croit utile de préciser Mouche. Des pommes de terre à la cendre cuisent dans le foyer. « Et les autres ? » s’enquiert le C.P. Dès qu’il est arrivé à la clairière, à distance, Aigle a pu observer que le travail de rapiéçage du marabout est achevé et paraît de belle facture. Qu’en est-il de la désobstruction ?

 

– Vous avez les œufs ? demande Renard, un doute dans la voix.

– Oui ! ...Mais les autres ?  

– Ils sont venus au goûter pour se rafraîchir puis ils ont dit qu’ils creuseraient jusqu’à sept heures, renseigne Mouche.

–  Ils voulaient atteindre « moins huit » ..., ajoute Renard, ils ont trouvé...

–  Ils ont trouvé des morceaux du squelette...

– Ça va, laisse-moi parler, moustique !

– Des restes, c’est normal, je m’y attendais, fais le C.P.

– Ils ont remonté un bout de tibia de treize centimètres et demi et des vertèbres...

– Mais pas la tête de mort ! intervient Mouche.

– Evidemment ! corrige le C.P.

– Dommage ! regrette Furet qui rêve de crâne.

– Cette fois-ci, il faudra les mettre en sécurité, ces ossements ! poursuit le C.P.

– Trouver une cache... avance Furet.

– Les garder avec nous ! se risque Mouche.

– Dans notre tente ? Dormir avec des bouts de squelette sous nos oreillers ? s’insurge Renard avec effarement. D'abord..., il faut respecter les morts ! rappelle le liturgiste.

– Et si on les portait demain à l’église de Bidon ?

 

Le C.P. a un éclair de génie. L’option est entérinée par les quatre garçons. Demain, à l’occasion de la messe dominicale, la patrouille confiera au curé de la paroisse les « reliques » de l’aven du Poulet. L’église deviendra ainsi une sorte de sanctuaire provisoire où reposeront les « restes » de l’homme inconnu de la garrigue, lointain ancêtre de la préhistoire ou « homme moderne » d’un passé dramatique récent. M. H. (Arsène), l’ami archéologue de la patrouille libre de Saint-Ange, prendra en charge ce « mobilier » mystérieux et l’entreposera dans son laboratoire personnel – au moins dans un premier temps. Puis les ossements seront remis à un musée d’archéologie régionale ou à une université ou inhumés ; tout dépendra de l’intérêt archéologique du « matériel » et les prochains objets exhumés de l’aven orienteront les recherches dans un sens ou dans un autre. Les quatre garçons en sont à ce stade de la discussion quand un chant scout qui leur est familier provient à leurs oreilles depuis la garrigue : Wapiti et Panthère « reviennent du Poulet ». Les terrassiers, casqués, inégalement maculés de terre grise craquelée au séchage, le nez et les joues souillés de boue, le tricot de corps terreux, la culotte de velours poussiéreuse auréolée de taches d’humidité, les brodequins qui ont troqué le beige pour du gris, l’un avec la corde consciencieusement pliée sur une épaule, l’autre avec le seau à demi empli d’ossements ; un fragment de tibia dépasse... Les gourdes sont accrochées aux ceinturons.

 

Mmm ! Ça sent bon !

– Comme toujours !

 

Toute la patrouille se serre autour du seau qu’exhibe Panthère. La « cueillette » est encore plus fournie que précédemment ; le morceau de tibia dépasse les vingt-cinq centimètres. En s’affaissant sur le squelette, la masse de pierres instable l’a bel et bien brisé et en a dispersé les fragments sur un demi-mètre de profondeur. Comme prévu, les nouveaux restes font partie de la moitié inférieure de l’homme mort. On peut penser que la totalité du corps ne sera exhumé que si ces vestiges humains présentent un intérêt archéologique. Wapiti exulte : « On a atteint une paroi propre et homogène côté nord ; elle est humide et un peu suintante. – De la roche vive, lisse... On approche de la paroi souterraine... – Peut-être du fond ? – Un puits ? – Ou une amorce de galerie, parce que la paroi s’évase ! – Magnifique ! » se félicite le C.P. Toute la patrouille en est consciente : il est temps de revenir aux « fondamentaux » de la vocation des scouts-spéléos de Saint-Ange-sur-Rhône - la découverte et l’exploration souterraine. « Tant mieux ! Je n’suis pas venu faire le fossoyeur ! fait remarquer Panthère. – On n’est pas des croque-morts, tout de même ! » surenchérit le boute en train avec drôlerie.

 

Dont acte !

 

Les scouts-terrassiers se « douchent » abondamment à l’aide d’un court tuyau plongé dans la citerne et « amorcé » à la bouche par aspiration. Aigle et Furet profite de l’installation pour se laver des transpirations de leur voyage à bicyclette. Les cuisiniers, déjà « pomponnés », revêtus de leur chemise d’uniforme et portant foulard, coiffés, s’appliquent à surveiller le dîner. Rémi annonce, sûr de produire son petit effet : « Ce soir, je vais vous raconter quelque chose d’ex-tra-or-dinaire : on a VU un pendu et un ‘enfant sauvage’ ! »

 

...

 

 

Le dîner est une vraie réussite ! « Bravo, les cuistots ! Délicieux ce ragoût ! – Succulent ! – Merveilleux ! – J’avoue queee..., ce mouton faisandé... – T’es méchant, Panthère ! » Un éclat de rire général s’envole vers les étoiles avec de minuscules cendres incandescentes. La lune a pointé son nez à l’est ; elle projette silencieusement et lentement son premier quartier dans le ciel noir, une moitié de disque aussi nette qu’une lune de Pierrot. Sa clarté souligne la noirceur nocturne des feuillages de la garrigue et blanchit lugubrement les rochers et la muraille. Les cailloux de la clairière et ses blocs de pierre prennent de l’assurance, le Lion, en contre-jour, commence à être auréolé d’un filet d’argent. La nuit ne sera plus vraiment noire. Déjà, on peut se déplacer dans la clairière sans prendre de lampe ; seuls les fourrés de buis ou de genévriers conservent leur obscurité insondable. La féérie des nuits au clair de lune va habiller le camp chaque jour (si j'ose dire) avec plus d’éclat. Rémi, le furet rêveur, demeure un moment les yeux au ciel, oubliant la compagnie pour capturer une tranche de vie inoubliable...

 

Au tout début du repas, il a su émouvoir ses frères scouts en leur narrant à sa manière leur rencontre avec le Pendu et l’Enfant sauvage. Wapiti a franchi le pas : cet enfant, sauvage ou non, est la chose qui lui a hurlé après, le premier soir. La tignasse, la taille... « Mais ? Et les poils de renard ? objecte Mouche. – Oui, les touffes de poil, chèvre ou renard, je n’en sais rien mais... ? – Et ce cri de bête ? – De bête du Gévaudan... – C’était pas un cri de môme ! – Et les coups de griffes qui ont déchiré le sac à charcuterie... - ...Et la bâche du marabout ? ». Le débat a tourné en rond avant de tourner court ; sa tignasse (« la crinière de lion » ?) n’est pas convaincante pour faire de l’Enfant sauvage le « monstre » de l’autre soir et l’intrus de la veille ; en quoi ce gosse de la ferme du Pendu peut-il s’intéresser aux ossements ? Et puis, il a une famille, est nourri... Pourquoi aurait-il volé le ravitaillement, saccagé les provisions ? Rémi tient bon : le kraal a été déchiré et pillé par un renard ou un blaireau dressé par un voleur (ah, mais!). Wapiti, dubitatif, ironise quant aux déductions de Sherlock Junior en utilisant une fameuse réplique de la série de courts métrages à la mode qui fait fureur sur les écrans en noir et blanc de la télévision française : « Elémentaire, mon cher Watson ! Elémentaire ! »*.

 

Le programme dominical est discuté ; le matin : messe au village ; l’après-midi : ... ? Le C.P., Renard et Panthère optent pour la désobstruction (objectif « moins neuf ») après un « succulent repas du dimanche » et une brève « sieste » ! Mouche et Rémi souhaitent visiter l’aven Marzal ; Wapiti ne souhaite rien mais un peu de « tourisme » ne lui déplairait pas. Rémi argumente : Marzal n’est qu’à deux kilomètres et demi de Bidon, quel dommage de rentrer au camp alors qu’on y sera « à côté » ! Le raisonnement est agréé par tous ; la visite étant prévue au programme du camp, autant profiter du déplacement au village pour se l’offrir plutôt que de faire exprès le parcours depuis la clairière du Lion – ce qui en fait plus que doubler la distance. La caverne, aménagée pour les touristes depuis 1951, est un vieux souvenir du cul de pat’ ; rappelez-vous : plus jeune de quelques années, le futur Furet rêveur dépassait pour s’y rendre un groupe de cyclistes scouts sur la N°358 avec la 4CV familiale... Cette première descente souterraine sur les marches métalliques de l'escalier en colimaçon de l’aven de M. Pierre Ageron (qui le « redécouvrit » en 1949) chuchota chez Rémi « l’appel des cavernes » !

 

« Et notre repas du dimanche ? regrette le maître-queux Renard. – On le fera lundi ! s’écrie l’assistant cuisinier Mouche, fier de son idée. – Et le repas du lundi, tu nous le feras mardi ? » taquine Wapiti. Rires. Facétieux, le second de pat’ enchaîne avec sa voix de jeune baryton en entonnant ce troisième couplet d’une chansons scoute, aussitôt suivi par le chœur des choucas :

 

« Le cuistot, ma foi n'est pas un cordon bleu...

                      Le cuistot, ma foi n'est pas un cordon bleu

 Il brûle la soupe et renverse les œufs...

                      Il brûle la soupe et renverse les œufs

 Y'a pas d'quoi s'affairer :
On les mangera brûlés,
Voilà c'qui est bon, bon, bon... »

 

Le chant joyeux met fin à la veillée et précède la prière dite par le liturgiste Panthère. La moitié de lune a pris du galon face à l'armée des constellations, plus haute parmi les étoiles, poursuivant son parcours immuable qui traversera le ciel en demi-cercle en jetant sa lumière blafarde sur la garrigue mystérieuse. Quelques chauves-souris ont débusqué de la « muraille » et virevoltent au-dessus de la clairière du Lion. Les choucas de Saint-Ange-sur-Rhône n’avaient pas encore remarqué ces discrètes voisines qui semblent jouer avec les rayons de lune.  « Et le squelette ? » s’écrie soudain Renard au moment de pénétrer dans la tente-dortoir ; le seau-ossuaire est demeuré près du kraal. Toute la patrouille l’avait oublié. « On en fait quoi ? interroge Renard. – Moi, je veux pas dormir dans la tente avec... ! » réagit Panthère. Mouche fait sa moue d’indécis, Wapiti arrondit les yeux et serre les lèvres, Furet se gratte l’oreille, Renard se mord l’ongle d’un pouce, Aigle secoue lentement la tête de bas en haut.

 

Alors ? se lance Wapiti.

– Je vais coucher dans le kraal..., avec le seau ! annonce le C.P.

 

A suivre...

 

L'épisode 12 est accessible sur ce lien à partir du 9 septembre 2018

 

 

Lexique

 

 

Dont acte ! : expression issue du langage juridique pour dire que ce dont on vient de parler est "bien noté"

Ossuaire : récipient, construction, ou lieu où sont conservés des ossements
 
 

 

* Sherlock Holmes : 39 épisodes de 30 minutes, inspirée de l’œuvre d'Arthur Conan Doyle, tournés en 1954 (production franco-américaine)

 

 

 

 

 

 

 

 

 



02/09/2018
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