Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 20

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

 

 

 

Où la terre se met à crier

 

 

 

Rongé d’impatience, Rémi-furet-rêveur dépassa ses compagnons pour fendre buis et genévriers et arriver « le premier » sur l’objectif. On comprendra aisément que le jeune scout-spéléo, cul de pat’ de surcroît, espérât que l’accès à « son aven » fût au plus vite à nouveau pénétrable. Je rappelle que quelque cinq cents mètres séparaient le camp de l’aven du Poulet - pardon, « du Squelette » -, et quelque vingt mètres dissociaient le premier aven du second. Démuni de la lampe à pétrole que Wapiti tenait à hauteur de nez, le cul de pat’ distançait le reste de la patrouille d’environ cinquante mètres ; il déchira de nouveau sa chemise en franchissant l’étroite sente que les choucas avaient ouverte en coupant des branches. Un rond de lune éclairait l’espace réduit où s’ouvrait la lucarne de l’Enfer ; cette petite excavation, noire et sinistre dans l’atmosphère blafarde, exhibait des lèvres luminescentes de couleur perle. Préalablement à leurs travaux de désobstruction, les choucas avaient largement dégarni de sa maigre végétation l’environnement immédiat de l’aven, si bien que celui-ci crevait le bout de lapiaz comme l’œil d’un cyclope de pierre en position allongée. L’agréable odeur de poudre brûlée persistait à se disputer avec les senteurs des herbes de la garrigue... Rémi se trouvait à quelques mètres du trou quand une sorte de gémissement semblait courir sur le lapiaz à même le sol ; ce « bruit » ou plutôt cette voix étrangement plaintive et comme étouffée ne pouvait s’apparenter à rien d’identifiable, de « naturel ». Le premier réflexe du jeune scout fut de localiser cette manifestation sonore. Après un court silence, le gémissement reprit, s’amplifia puis il y eut  deux secondes d'un nouveau silence... Oui, tout cela semblait émaner du sol ! S'il avait été dans un cimetière, le jeune garçon eût pensé à une voix d'outre-tombe !  Sur le coup, Rémi se dit que ce pouvait être le boumian, quelque part caché dans la végétation qui cernait cette petite surface de lapiaz, le son de sa voix se propageant bizarrement à cause de la configuration des lieux. Instinctivement, le garçon lança un « Oooh ? » tonitruant et presque agressif, le visage face à la garrigue.

 

 

Un hurlement sordide, bestial et surnaturel à la fois, d’abord grave puis extrêmement aigu, était aussitôt craché par la terre, au centre du lapiaz, à deux pas du jeune scout !

 

 

La lucarne du Diable avait crié.

 

 

Terrifié, Rémi tourna les talons pour rejoindre les autres garçons qu’il entendait progresser entre les feuillages. « On a..., on a crié..., depuis le trou ! ». Les cinq choucas qui avançaient en file indienne sur la sente étroite, se demandaient si le cul de pat’ leur faisait une mauvaise blague. « Moi aussi, j’ai entendu ! intervint le petit Mouche, dont l’oreille fine faisait l’admiration de la patrouille. – Heu... ? Je crois que moi aussi... », continua Wapiti. En fait, le C.P., Panthère et Renard avaient jusque-là attribué cette sorte d’appel informe à une fantaisie gutturale de Furet. Toute la patrouille se trouvait à présent dans l’espace découvert du lapiaz, à quelques mètres seulement de la lucarne. Les regards des six scouts se rivèrent sur l’aven mystérieux que le clair de lune mettait (si j'ose dire) en lumière .

 

 

Un gémissement, bref, puis un cri, glaçant...

 

 

« L’appel », car tous l’interprétaient comme tel, provenait bel et bien de l’aven du Furet. Aigle, animé d’instinct par sa volonté d’assumer son rôle de chef de patrouille, désireux de protéger « ses scouts » de quelque éventuel danger indéterminé, coupa la route à ses frères, faisant barrage avec son bras. « Bougez-pas ! Je vais regarder ça de près. – Prends la lanterne ! » fit Wapiti. Le C.P., à la fois éclaboussé de lumière de lune et auréolé de la projection jaunâtre de la lampe à pétrole, écrasa de trois pas pesants le sol rocailleux qui crissait sous ses pieds. On n’entendait plus que les respirations « suspendues » du reste de la patrouille, regroupé serré au sortir de la sente. « Y a quelqu’un ? » cria Aigle, donnant à sourire à ses compagnons amusés par la cocasserie de la question. Un grognement étouffé, court, comme issu d’une bouche close prisonnière de l’aven, précéda un hurlement d’enfer qui surgit de la lucarne telle une brutale éruption volcanique, bien que bridé par l'étroitesse de l'orifice. Cet appel fantastique venu des profondeurs fit sursauter le courageux Aigle. Derrière lui, à l’écart, quelques-uns des choucas en eurent un frisson glacial. Aigle ne se démonta pas ; s’étant ressaisi de sa terreur, il leva la lampe au-dessus du gouffre exigu. « Qui est-là ? » demanda-t-il avec autorité. La fumée bleue des suites de l’explosion avait disparu de la cavité souterraine qui perçait sous ses pieds et celle-ci présentait désormais un espace obscur que fouillait partiellement la lumière de la lampe.

 

 

Dans l’antre du diable, deux yeux brillaient au-dessus d’un amas de poils de chèvres.

 

 

« Le boumian ! » s’exclama le C.P., éberlué. Les autres têtes se penchèrent tour à tour au-dessus de la bouche du lapiaz. L’Enfant sauvage, la mine défaite, tenant péniblement sur ses jambes nues, tendait un bras maigre et sale vers la lucarne et ses sauveurs... « Vite ! Allez chercher une corde et un casque ! ordonna le C.P. – J’y cours ! réagit Panthère (aux mollets agiles). – On va te tirer de là ! » rassurait le C.P., accroupi au bord de la lucarne. Ces mots à peine achevés, le garçon sauvage chancela et s’affaissa comme un poids mort dans la demi-obscurité de la cavité. « Eclaire-moi ! » demanda Aigle à Rémi auquel il remettait la lampe. Le C.P. enjamba le gouffre puis y glissa les jambes, s’enfonça dans le ventre du lapiaz. Très tendu, le garçon eut du mal à se décoincer de la lucarne dont les bords lui meurtrissaient les hanches et griffaient sa culotte de velours ; avec ses jambes ballantes et de la pointe des pieds, il parvenait à se poser sur les « prises » qu’il connaissait, saillies dont les parois de la petite salle étaient pourvues. Une fois  la chatière franchie, le scout-spéléologue libérait la lucarne qui éclairait de nouveau la caverne. Prenant soin de ne point écraser de ses pieds lourdement chaussés de brodequins le corps inerte de l’enfant sauvage, il se posa sur l’éboulis. L’enfant, couché sur le côté droit, avait les yeux clos et ses mains terreuses étaient agitées de soubresauts. Rémi suspendit la lampe en « plafonnier », le bras plongé dans l’excavation. La lumière vacillante et jaune et la légère oscillation de la lampe animaient les parois, créant des zones d’ombres tarabiscotées et fugitives comme de tout petits fantômes. Dans cet éclairage mordoré, le contraste avec les vêtements et la couleur de peau du C.P. soulignait toutefois le teint extrêmement pâle du captif. Le C.P. s’agenouilla, se pencha sur le garçon inanimé, posa trois doigts à la base du pouce de la main gauche et contrôla le pouls.  Le rythme cardiaque de l’enfant sauvage dépassait de beaucoup celui d’un garçon de son âge au repos. De plus, l’enfant haletait, respirait irrégulièrement à la façon d’un marcheur qui grimpe un sommet. Evanouissement, rythme cardiaque emballé, essoufflement, visage exsangue, le C.P. n’hésitait pas à diagnostiquer une intoxication par inhalation de monoxyde de carbone. Il fallait faire vite – pour l’enfant sauvage et pour lui-même ! Il se redressa et présenta son visage face au soupirail, en tête-à-tête avec la modeste découpe de ciel étoilé où le « plafonnier » suspendu par Rémi se faisait de la place, battant l’air avec les mains pour se ventiler. L’odeur de poudre restait bien présente, inoffensive et l’air confiné ne trahissait pas la forte concentration du gaz inodore et incolore mais mortel qui stagnait dans la caverne. L’orifice de la diaclase, bien qu’élargi par la fragmentation due à l’explosif, ne permettait aucune ventilation naturelle de la cavité ; la différence entre la température de l’extérieur et celle du monde souterrain s'effaçait quasiment durant la nuit et les mouvements des masses d’air étaient insignifiants, rendant le courant d’air « aspirant » à peine perceptible.

 

 

« Ça ira ? s’inquiétait Wapiti, penché par-dessus l’épaule de Furet qui conservait son rôle de lampiste. – Oui, mais... ». Le C.P. n’achevait pas ; il pensait d’abord au pauvre boumian, probablement en danger de mort, car il savait que le gaz toxique pouvait empoisonner son sang de manière irréversible. Qu'elle était la concentration de monoxyde de carbone dans la bulle souterraine?... Lui-même s’interrogeait, s’observait, se guettait quant à ses propres sensations physiologiques : pouvait-il demeurer davantage près de la victime ? Devait-il s’extraire du gouffre mortel ? Lors d’une formation de secourisme, le C.P. Aigle avait appris quels étaient les symptômes des intoxications imputables aux gaz toxiques et particulièrement au monoxyde de carbone, coupable de centaines de morts chaque année en France à la suite du fonctionnement défectueux d’appareils de chauffage. Par précaution, le C.P. se résolut à sortir, tandis que le cul de pat’ s’offrait pour le remplacer. Mouche était aussi en lice tout comme Panthère... Wapiti, trop large d’épaules et Renard, peu copain avec les étroitures, assumaient leur inaptitude. Aigle s’extirpa avec d'apparentes difficultés de la nasse souterraine. Les effets du gaz toxique se faisaient déjà sentir : ses jambes flageolaient et ses poignets tremblaient comme des feuilles agitées par le vent. Un pied dérapa provoquant un éclair de panique ; s’accrochant fermement à deux saillies bien en main, le scout-spéléologue rétablit son équilibre et acheva sa varappe. Campés au-dessus du soupirail, Wapiti et Renard lui prodiguèrent le secours nécessaire pour réussir sa sortie.

 

 

Le C.P. choisit le cul de pat’ – n’était-ce pas lui qui avait été le premier touché par le drame ? Il convenait d’octroyer à Furet le privilège de cette « B.A. », laquelle consistait à souffrir les désagréments d’une intoxication pour veiller sur l’enfant en détresse. Récusé, Mouche se renfrogna, sans trop le montrer toutefois car il avait conscience que ç’eût été indécent. Rémi se glissa sans perdre une seconde dans l’orifice de la caverne maudite, s'obligeant à inspirer au préalable une quantité maximale d’air frais ! « Ça va Didier ? » interrogeait à nouveau Wapiti, utilisant sans y réfléchir le vrai nom de son chef - les totems disparaissant quelquefois du langage de la patrouille, notamment dans les situations délicates. Le C.P. ne répondait pas, titubant un peu, s’éloignant machinalement de l’aven comme pour mieux respirer l’air pur de la garrigue. Finalement, il se plia visage vers le sol et rota bruyamment ; l’émission stomacale était provoquée par la nausée due au gaz. Panthère s’approcha du C.P. et l'entoura d'un bras, prêt à le soutenir en cas de défaillance. Aigle redressa le torse, huma de toutes ses narines le grand air des garrigues ardéchoises, regarda le ciel, les étoiles, la Voie lactée. La pleine lune l’éblouit.

 

 

Des chauves-souris dessinaient un large cercle au-dessus de la toute petite clairière, spectatrices d’un regroupement inattendu à cette heure tardive.

 

 

A suivre...

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Lexique

 

 

Nasse : « Panier conique doté d'une entrée en goulot et se terminant en pointe dans lequel le poisson, une fois entré, ne peut plus sortir. » (Larousse)

B.A. : (rappel) Bonne action - « Vous ne pouvez pas, vous autres éclaireurs, faire mieux que de suivre l'exemple de vos aïeux les chevaliers. Un point important de leur programme, c'est que tous les jours, ils devaient rendre un service à quelqu'un, et c'est aussi une de nos règles. S'il vous arrivait d'avoir oublié, faites deux bonnes actions le lendemain. Souvenez-vous que votre promesse d'éclaireur vous engage sur l'honneur à rendre ce service quotidien. » (Baden-Powell)

 

 

 

 

       

 



12/11/2018
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