Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven- Episode 24

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

...et à mon fils !

 

 

 

 

La montre à tête de loup

 

 

« C’était un mercredi, le 3 octobre très précisément. Le père d’Arthur chômait partiellement depuis la fin des vendanges, faisant ici et là des nettoyages de bergeries ou de chèvreries. Jusqu’au dimanche d’avant la rentrée*, il avait passé ses journées sans travail avec le petit, allait à la baignade dans l’Ardèche, courait la garrigue pour chasser au fusil ou poser ses collets en compagnie de leur chien – un superbe épagneul. A huit ans, Arthur a probablement vécu là ses plus belles journées avec son papa. » L'aumônier interrompt son récit et tend son quart pour un nouveau café. « Le bambin, déjà aguerri, était leste comme un lapin, tonique, aussi vif qu’un lézard. Juché sur mon vélo, je les ai souvent dépassés sur cette départementale 201. Je les repérais quelquefois au milieu de la garrigue - deux silhouettes bien vivantes arpentant lestement les pierriers découverts et les lapiaz... J’ai encore dans l’oreille les cris aigus, joyeux comme les piaillements d’oisillons auxquels on apporte la becquée, de ce frêle garçonnet, petit apprenti chasseur et futur habile braconnier. Mais revenons à ce maudit jour du 3 octobre...  Le garçon était donc en classe à Saint-Remèze, et il avait embrassé son père après le petit déjeuner quand celui-ci s’apprêtait à s’enfoncer dans la garrigue pour y relever ses collets... ». L’aumônier s’interrompt de nouveau, pivote légèrement le torse pour regarder le mât auquel il tournait le dos. « Mmm ! Je crois que c’est l’heure de monter les couleurs ! Mon histoire est longue et je vois que le soleil envahit la pelouse... Qu’en pense-tu, C.P. ? ».

 

Aigle accorde de marquer une pause pour la levée du drapeau. Quatre scouts, dans leurs uniformes bien ajustés, avec la présence du prêtre dignement figé dans sa soutane noire, se placent en ligne face au mât. Furet et Renard, les « servants» du jour, arrivent du kraal avec le drapeau tricolore porté plié ; Furet le fixent à la corde, Renard prenant soin que le drapeau ne touche pas terre.

« Scouts toujours... !

- Prêts !

- Envoyez ! Scouts, saluez ! »

Tandis que le cul de pat’ tire sur la drisse en affichant un sérieux compatible avec son noble geste, les Choucas entonnent le traditionnel Chant des couleurs :

 

« Chevaliers, sonne, sonne, chevalier sonne les honneurs... »

 

 

... 

 

 

 

 

« Tu vas relever les collets, papa ? ». Le petit garçon de huit ans, sous son casque anthracite de longs cheveux bouclés, achevait de vider le bol de faïence à fleurs violettes. Les dernières miettes de pain imbibées de lait, encore tièdes, de la traite du matin de la ferme du père Augustin, le plus proche voisin, glissèrent dans la bouche du petit dont les lèvres écumaient de crème. Les yeux du garçonnet pétillaient à la fois de joie et d’intelligence ; il était heureux de voir son père poser près de la porte le sac en toile de jute dont l’intérieur était encore souillé du sang séché des précédentes chasses. Il savait qu’il ne fallait point tarder à relever les collets car si le braconnier ne contrôlait pas fréquemment ses pièges, des animaux carnivores ou nécrophages s’en eussent chargé ! Le chien Voyou agitait la queue, tournant en rond frénétiquement près de la porte qui donnait à l'extérieur tant il était impatient de s'ébattre dans la nature. L’homme, grand, sec, à la figure burinée ornée d’une moustache sauvage et d'une barbe de trois jours (il ne se rasait que deux fois par semaine), rassembla sur la vieille table au plateau de bois taché de ronds de vin et rayé au couteau, une petite tomme de chèvre, un morceau de lard gras cuit la veille dans la soupe, une bouteille de vin rouge du pays (il se fournissait chez les viticulteurs de la région), qu’il venait de remplir en tirant sur une bombonne en verre enrobée d'osier. Il découpa un gros morceau dans le pain rond, énorme, déjà largement entamé, acheté au boulanger qui faisait la tournée dans la campagne, qu'il enveloppa dans un torchon, puis il mit le lard et le fromage dans un sac en papier couleur feuille d’automne. Il possédait un couteau de chasse, avec sa gaine de cuir noircie par le temps, qu’on pouvait fixer à la ceinture mais qu'il enfouissait dans son sac tyrolien. Chaque geste, si anodin fût-il, était accompli lentement car ce rituel du sac à dos participait du bonheur à partir dans la garrigue. L’enfant aimait à regarder ces préliminaires qu'il voyait comme un cérémonial. Son père sortait pour la journée et le garçonnet savait que sa marche solitaire en pleine garrigue allait compter tout autant que le gibier capturé. Il savait que son braconnier de père était aussi un contemplatif de la nature sauvage, de cette garrigue si différente du reste de nos régions « modernisées ». Pour le jeune Arthur, le monde, « son » monde, se résumait à ces modestes collines « à pierres », à ces clairières minuscules griffées de lapiaz, à ces chênes qui jamais ne jaunissaient, à ces buis aux feuilles toujours vertes et si délicates, à ces « cades » - les genévriers auxquels il ne faisait pas bon se frotter mais sur lesquels on cueillait des baies aromatiques, à ces dolmens debout ou effondrés qui habitaient presque secrètement la région ! Et puis il y avait les « trous », ces avens mystérieux dont il savait (Marzal était tout proche) qu’une entrée étroite – un « trou de lapin » -, pouvait défendre une cathédrale souterraine... L’apprentissage de la garrigue, de la débrouillardise dans la nature, la capacité à observer les insectes, les oiseaux, le gibier, à identifier une « coulée » - le passage utilisé fréquemment par un animal -, la végétation au fil des saisons, l'amour de la vie au grand air, tout cet acquis que son père lui avait légué, le petit Arthur en connaissait la valeur et la rareté dans une société dont son père n’avait de cesse de critiquer les orientations « contre-nature » (comme il disait). Son père enseignait à ne pas gaspiller : à chaque retour de « commissions » (les achats au bourg), le moindre sac en papier était défroissé puis plié, rangé pour resservir - notamment pour les casse-croûte. L’épagneul Voyou mangeait les restes, quelquefois agrémentés de riz ou de pâtes... Arthur était l’écolier réputé le plus « économe » ! Par exemple, son père taillait au couteau le crayon à mine jusqu’à ce qu’il fût devenu une très courte et fine bûchette... Le maître d'école le plaisantait un peu, sans méchanceté, en lui demandant parfois: « Eh bien Arthur ? Tu veux écrire avec tes ongles ? », déclenchant l'hilarité de la classe un peu moqueuse. Le jeune garçon n'en avait cure, convaincu du bien fondé des « manies » économes de son géniteur.

 

 

 

Ce matin-là, en regardant son père avec vénération, Arthur se disait qu’il avait une sacrée chance de posséder « un papa comme ça » ! Et c’était ce qu'on eût pu lire dans la profondeur de ses yeux noirs et pourtant scintillants : toute l’intelligence de ce que son père lui avait apporté.

 

 

 

L’homme tourna le remontoir d’une montre « à gousset », patinée, en argent massif, héritée de son propre père et au verso de laquelle était gravée une tête de loup un peu effrayante. Ce motif orné de rameaux ouvragés avait toujours impressionné l’enfant qui, régulièrement, avait interrogé son père sur sa raison d’être. « Quand j’étais petit, le pépé me racontait l’histoire de la Bête du Gévaudan, dont les premières attaques avaient eu lieu à Saint Etienne de Lugdarès, aux confins de l’Ardèche**. Cette affaire le passionnait et il s'engueulait avec les gens du pays qui disaient que c’était une légende. A propos de sa montre, je lui avais posé la question : ‘Dis, papa, c’est la Bête qui est au dos de ta montre ?’. Le pépé me répondait que non, que ce n’était qu’une tête de loup et parce qu’il aimait cet animal. J’ai tout de même pensé que l’affaire de la Bête, que certains disaient être un loup, n’était pas étrangère au choix de cette gravure. » Cette montre à chaînette, Grégoire ne s’en séparait que pour dormir. Il la posait le soir sur la table de nuit après en avoir « remonté » le ressort. Il certifiait que depuis le décès de son épouse et donc la naissance d'Arthur, elle ne s’était « jamais arrêtée ». Faute d’un nettoyage régulier, le mécanisme prenait du retard mais Grégoire la remettait à l’heure chaque matin. Un jour, il avait confié à son petit enfant : « Vois-tu, cette montre est comme le cœur de ta mère... Par elle, je l’entends battre..., toujours... Souvent, ta maman la remontait pour moi quand je l’en détachais de mon gilet ou la sortais de ma poche, en fin de journée. » Le petit Arthur avait appris à tourner le bouton du remontoir sans forcer pour ne pas en bloquer le mécanisme. Quand son père venait lui souhaiter la bonne nuit, il arrivait fréquemment que le garçonnet le contrôlait : « Papa? Tu as remonté la montre? ».

 

 

 

La maman à la « jardinière » appelait depuis la route, de concert avec des voix enfantines. Arthur embrassa son père avec cette tendresse appuyée qu’un garçon unique peut avoir pour un papa qui l’élève seul. « Travaille bien ! » fit Grégoire – c’était son mot des matins de classe. L’expression avait une signification affective pour lui et pour l’enfant ; elle était devenue une sorte de mot de passe, un « Je t’aime mon fils, à ce soir ! ». Le gamin ramassa son cartable en cuir - qui avait été celui de son père -, et vêtu d’une cape de drap noir (comme beaucoup de garçons ardéchois de cette époque) et coiffé de son béret, il quitta le cabanon en courant vers la voiture hippomobile. Une grappe de bambins, agglutinés dans la jardinière, faisait de grands gestes amicaux en direction du « garçon du cabanon des vignes ».

 

 

 

L’homme verrouilla la porte et dissimula la grosse clef dans une anfractuosité du mur. Voyou avait pris de l'avance. Le temps était maussade ; les nuages gris voilaient la totalité du ciel et des langues de brouillard impénétrables léchaient les collines transformées en lieux d'apparitions éphémères d'arbustes fantomatiques. Pour sûr, le temps était à la pluie mais Grégoire, équipé pour affronter les averses automnales, n’entendait pas ajourner la levée des collets.

 

 

 

Dans la pénombre humide de la maisonnette en pierres sèches, rendue plus solitaire dans la grisaille triste et de mauvais augure, le bol de faïence à fleurs et des miettes de pain étaient restées sur la table, avec la montre à gousset que l'homme avait oubliée...

 

 

 

 

A suivre... sur ce lien !

 

 

Lexique

 

 

Nécrophage : qui se nourrit de corps morts en décomposition.

Montre à gousset : montre de poche très en vogue jusque vers les années quarante, que l'on porte dans une petite poche de gilet destinée à cet effet (le gousset). Une chaînette relie la montre au gilet.  

 

 

 

Références

 

 
*Rentrée des classes : jusqu'en 1962, la règle était de commencer l'année scolaire le 1er octobre sauf si cette date tombait en fin de semaine. Les vacances d'été commençaient le 14 juillet. Les jours de classe étaient les lundi, mardi, mercredi, vendredi et samedi toute la journée. Le repos hebdomadaire était le jeudi (d'où une expression très en usage autrefois: "la semaine des quatre jeudis" autrement dit "jamais"!)

**La Bête du Gévaudan : au village Les Hubacs, dans la paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès, une fille âgée de quatorze ans, Jeanne Boulet, fut tuée le 30 juin 1764 par ce qui allait devenir "la Beste". Avant la révolution Française, le découpage en départements n'existant pas, le pays ardéchois actuel faisait partie des "états du Vivarais", limitrophes avec les "états du Gévaudan". C'est en Gévaudan que la "Beste" poursuivit ces crimes durant près de trois années.

 

 

 

 

 



19/12/2018
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