Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le squelette de l'aven - Episode 26

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

...et à mon fils !

 

 

 

 

La rupture

 

 

 

« Après avoir explorer les environs du dolmen mètre carré par mètre carré, le pauvre enfant dut se rendre à l’évidence : son papa avait bel et bien disparu sans laisser de traces... – Si ! ses affaires dans le menhir ! corrige Mouche - Le dolmen, pas le menhir ! rectifie Renard. – En effet, le sac à dos et le sac en jute, qui contenait un lapin de garenne, furent les seuls éléments attestant du passage du braconnier Grégoire. – Et le chien ? demande Panthère. - Oui, Voyou ? – Eh bien, l’épagneul, lui aussi, n’a jamais été retrouvé... – Il y a quand même eu des recherches ? se presse Furet. – Bien sûr ! Arthur a couru au village pour chercher de l’aide et toute la population s’est mobilisée pour ratisser la garrigue. Pendant toute la soirée du mercredi 3 octobre, exceptés les vieillards et quelques femmes qui gardaient les gamins, tous les paysans ou villageois de la contrée, torches électriques, lampes-tempête ou flambeaux en main, ont quadrillé le plateau jusqu’à un kilomètre autour du dolmen.  Au préalable, plusieurs chiens auxquels on avait fait reniflé les effets de Grégoire avaient tenté en vain de flairer une trace ; les pluies torrentueuses avaient effacé toute empreinte d’odeur. Avant minuit, je téléphonais à la gendarmerie de Bourg-Saint-Andéol ; des militaires sont arrivés vers cinq heures du matin et ont repris le ratissage avec l’aide de quelques volontaires et un chien policier. Nulle trace ! Rien hormis les objets trouvés sous le dolmen ne trahissait le passage du père d’Arthur. Le casse-croûte avait été consommé... – Ce qui prouve que la disparition a eu lieu en début d’après-midi ! s’enflamme Furet, heureux de recueillir ce premier indice. – Oui, très probablement !... Le lendemain, en milieu de matinée, des spéléos de Bourg, de Vallon et de Pierrelatte sont venus sur les lieux. Les quelques avens connus ont été visités : aucun corps ne s’y trouvait prisonnier. Un hélicoptère a survolé la zone pendant une heure : rien ! Les recherches ont été poursuivies en équipe réduite jusqu’au dimanche... – Et on a jamais trouvé la moindre trace ? Le cadavre du chien ? Des poils ? ».

 

Cette étrange disparition fit grand bruit dans la région et la presse nationale avait abondamment couvert le « fait divers », sautant sur l’occasion pour évoquer l’affaire du garde-chasse Marzal et de son chien. Mouche, Wapiti et Furet font aussi le rapprochement. « Peut-être ben qu’un jour on le retrouvera, le squelette de l’homme et celui du chien, dans... ». Mouche est interrompu par Rémi : « ...Notre aven ! (Tous les yeux se posent sur Sherlock-Junior) Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr !* (gros yeux de l'aumônier à propos du 'Bon Dieu') Heu..., pardon, mon père! Je voulais dire 'bon sang!'... Le père d’Arthur a été jeté dans l’aven du Poulet puis l’assassin l’a recouvert de cailloux ! – Et le Voyou ? – Ben..., heu... ? Peut-êt’ qu’il est encore sous l’éboulis, dans la partie encore en place ? – Hem ! » réagit un garçon, dubitatif. L’hypothèse est acceptable mais ne fait pas l’unanimité.  Il y a des objections :

 

1) La masse énorme des pierres déversées dans l’aven (trois mètres d'épaisseur!).

2) Pas de traces de sang (là, Rémi rappelle que la pluie avait tout lavé).

3) Quel mobile ? Un braconnier ne se déplace pas avec son « bas de laine » et puis ses affaires étaient restées intactes au dolmen ainsi que le gibier piégé.

 

Une enquête de gendarmerie fut diligentée et classée sans suite.

 

« L’enfant a d’abord été placé chez une famille du village puis mis en pension, deux ans plus tard, dans un établissement catholique à Bourg-Saint-Andéol. Mais il y a autre chose, un fait important que je dois vous rapporter. Quand les recherches avaient cessé, soit le dimanche suivant, il s’était produit un évènement terrible : Arthur se mit à hurler comme une bête à s’en faire péter les cordes vocales puis ne prononça plus un mot – tout au moins en public. J’ai été témoin : cela est arrivé à l’auberge...

 

« A l’école de Saint-Remèze, après ces évènements, il suivait à peu-près normalement les leçons mais ne s’exprimait plus ; en revanche, il continuait à écrire et à obtenir de bons résultats aux devoirs notés. Pour cette raison, à l’âge de dix ans, il avait été admis comme pensionnaire au collège St-Jean-Baptiste de Bourg, avec une prise en charge de l’Assistance Publique et une bourse du diocèse. Il venait au village pendants les vacances, accueilli par la famille nombreuse, chez la maman « à la jardinière ». – Il ne parlait toujours pas ? Toujours aussi muet ! ...Il participait aux travaux agricoles de l'été avec d’autres gosses sans jamais prononcer une parole. Il venait à la grand-messe mais ne communiait plus ni, bien sûr, ne se confessait... A l’âge de 14 ans, au début du printemps dernier, il se sauva du collège, quittant le pensionnat en pleine nuit. On le retrouva le lendemain, transi de froid dans le dolmen du bois aux Fées. Il ne voulait pas retourner à St-Jean-Baptiste et je l’hébergeais au presbytère en aménageant une couchette sous les combles, avec l’aval de l’Assistance Publique, dans l’attente d’une solution pérenne ; enfermé dans son mutisme, il n’en était pas moins de compagnie plutôt agréable, faisant un peu de cuisine, du ménage, coupant le bois, nettoyant l’église et même sonnant les cloches ! J’essayais d’entamer des conversations avec lui mais en vain. Durant son séjour chez moi, je le confesse, j'ai accepté sans le gronder le gibier qu'il m'apportait, piégé par ses collets ; c'est illégal, Dieu m'en pardonne !

 

« Il m'est arrivé de l'entendre prononcer quelques mots quand il se croyait isolé ; je crois qu'il parlait aux oiseaux, aux fleurs du jardin...

 

« A cette époque, le mas des Grands Cades cherchait un garçon de ferme.** La fermière ayant une bonne réputation aux yeux de l’Assistance Publique - puisqu'elle gardait visiblement sans problème les trois petits orphelins -, Arthur leur a été confié, pensionné par l’Etat. – Ah, ah ! la belle manne que voilà !  a dû se dire la brute épaisse ! ironise Aigle. – Et de la main d’œuvre à bon compte ! surenchérit Renard. – De fait, mes enfants, ce placement administratif a eu des effets désastreux ! Le gamin venait à nouveau à la messe, mais sans confession ni communion, et je n’y voyais jamais le fermier, un mécréant forcené qui, à mon sens, n'a pas toute sa tête... Arthur se montrait de plus en plus renfrogné, le regard d’une bête fauve prête à bondir sur un adversaire. De plus, j'ai compris qu'il m'en voulait de ne pas l'avoir gardé au presbytère ; mais cela n'était pas possible. Quant à l’épouse de ce paroissien rustre et étrange, elle était peu loquace. Je n’ai jamais obtenu d'elle la moindre confession au sujet de son nouveau pensionnaire... – Elle avait peur de son Jules, tout simplement ! opine Wapiti. – Sans doute !

 

« Toujours est-il que, six semaines après que l’enfant se fut installé aux Grands Cades, il fit une première fugue ; le fermier ne vint m’en prévenir que trente-six heures après la disparition. Il n’avait pas pris la peine de le chercher et avait interdit à sa femme de s’en soucier, persuadé qu’il reviendrait après avoir erré dans la garrigue... J’ai pris mon vélo, sillonné les routes, ai parcouru à pied le bois aux Fées en appelant : le garçon était invisible. Peut-être me guettait-il, aussi rusé qu'un sioux (à ce détail, Mouche regarde successivement chacun de ses frères scouts assis à ses côtés). Pour ne pas causer des ennuis au jeune orphelin, j’avais décidé de ne donner l’alerte aux autorités que le lendemain. Le soir-même, le garçon rentrait aux Cades. J’ai su plus tard qu’Arthur avait fui suite à une violente altercation avec le paysan et que, quand il fut de retour, la brute le bastonna et pas pour semblant. – Mais... ? C’est dégueulasse de battre un enfant ! Et l’Assistance Publique a laissé faire ? – Cela ne se savait pas : Arthur ne venait plus au village et avait cessé de fréquenter l’église ; quant à la femme du rustre, elle n’en faisait jamais mention. Je me doutais bien de quelque mauvais traitement mais je n’avais aucune preuve... Le matin où je me suis présenté aux Grands Cades, c’était juste après le retour du fugueur, le bonhomme m’a reçu froidement... On connaît ! fait le C.P. – ...Et le dimanche suivant, son épouse me suppliait de ne plus m’y rendre car elle craignait que mes visites ne déclenchassent des représailles après elle et Arthur.

 

« Une fois, alors que je circulais en vélo sur la « 201», j’ai aperçu le gamin, quasiment en guenilles, vêtu de sa peau de chèvre à laquelle il semblait attaché, courir entre les buis dans le bois aux Fées. Plus tard, j’ai obtenu de la fermière des Grands Cades quelques révélations : Arthur fuguait épisodiquement, toujours après une altercation ou des coups, disparaissant dans la garrigue deux jours ou même trois... – Il est fort en « survie » ! proclame Mouche. – Et vous n’alertiez toujours pas les gendarmes, mon père ? s’étonne Aigle. – Non ! Au fond, à tort ou à raison, mais j’assume ma position, j'ai pensé que ces escapades en solitaire et en petit sauvage dans la garrigue de « son père » ne pouvaient que lui être salutaires. »

 

Mouche se redresse, titille les braises de l’âtre, se saisit de la grosse cafetière et propose du café. « Crotte ! Il a cuit ! » maugrée-t-il. L’aumônier et la patrouille l’en absolvent et le cuisinier en second offre du lait tiède avec « peau » en secours.

 

- Mais alors ? Les ossements volés dans le marabout... ? s’interroge le C.P.

 

Un silence plombe l’assemblée. Les visages se regardent, les regards se rencontrent, un frisson de nature indéfinissable saisit les scouts qui ont, brutalement, l’explication de l’énigme numéro 1 du camp. L’aumônier pince ses lèvres et ses yeux s’embuent d’émotion. Dix secondes s’écoulent ainsi dans un silence empreint d’une douleur partagée. La voix de l’abbé Pradel, cassée par l’émotion, brise la torpeur :

 

- Eh oui, mes enfants ! Le jeune Arthur recherchait son papa... !

 

 

A suivre... sur ce lien !

 

 

 

Lexique

 

"Bas de laine" : l'argent économisé (en monnaies ou billets de banque) que l'on avait coutume de cacher autrefois... dans un bas de laine

Jardinière : (rappel) voiture à deux roues, légère et non couverte, tirée par un cheval

Manne : aubaine, avantage inespéré. Ce terme a sa source dans la Bible où les hébreux sont nourris dans le désert par une denrée miraculeuse "tombée du ciel" chaque matin

Absolvent : troisième personne du pluriel au présent de l'indicatif du verbe 'absoudre' (pardonner)

La peau (du lait): le lait 'entier' (non écrémé) et non 'pasteurisé' est riche en matière grasse. Après ébullition, cette matière grasse monte à la surface et forme une 'peau' en refroidissant

 

 

Références

 

* Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr ! : une réplique fameuse qui clôturait les enquêtes de l'inspecteur Bourrel, dans une série télévisée à succès à partir de 1958, alors qu'il n'y avait qu'une seule chaîne de télévision en noir et blanc

**  Scolarité obligatoire : c'est par une "ordonnance" du 6 janvier 1959, signée par le Président de Gaulle, que l'obligation de scolarité a été portée à 16 ans. Dans le cas d'Arthur, en quittant le collège à 14 ans avant la promulgation de cette ordonnance, il pouvait être placé comme garçon de ferme...

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



09/01/2019
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