Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 31

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

...et à mon fils !

 

 

 

 

Le maître du Feu

 

 



 

L’Enfant Sauvage demeure immobile : pas un geste, pas un frémissement, pas un clignement de paupières ; un mannequin de cire. Rémi, abasourdi, donne un coup de coude au C.P. qui dort à ses côtés. Aigle ronchonne, remue un peu, ouvre les yeux, interroge du regard son voisin de couchage : « Quoi ? Qu’est-ce que tu veux, encore ? ». Cet « encore » a pour seule justification les souvenirs enfouis que le C.P. a gardés des « découvertes » ou alertes du cul de pat’ ! Furet fait un geste explicite de la tête pour désigner l’entrée de la tente. Le C.P., le cou dressé à la façon d’un coq dérangé, dégage ses épaules du duvet et accueille avec les yeux le surprenant visiteur. « Bonjour ! » fait Rémi aussitôt imité par le C.P. Arthur ne dit mot, ses yeux roulent pour fureter dans la chambrée de toile, le visage paisible et paraissant demander quelque attention. « Tu veux quoi ? » demande Rémi. L’Enfant Sauvage recule, laisse tomber les deux pans de toile comme deux rideaux de théâtre qui se baissent sur la fin d’un acte. « Attends ! Ne t’en va pas ! » s’écrie Rémi. Le C.P. et le cul de pat’ s’extraient de leurs sacs de couchage, leurs compagnons de dortoir s’agitent en s’éveillant...

 

 

En slip et tricot de corps, Furet soulève la toile ; Arthur est là, à deux pas, accroupi tel un petit indien d’Amazonie guettant quelque proie. Et c’est bien à un indien, un Jivaro ou un Guarani, auquel pense le cul de pat’ à la vision de ce garçon à la peau brune, aux cheveux et aux yeux noirs comme du charbon ! Ses jambes sont nues jusqu’au-dessus des cuisses, sa culotte est masquée par la peau de chèvre qui recouvre sa chemise grande ouverte sur la poitrine. Rémi est traversé par une pensée fugitive : quelle belle photographie cela ferait ! Mais il chasse aussitôt cette idée par respect envers ce gamin orphelin, qui ne mérite pas d’être considéré telle une bête de foire – un sentiment de honte le flagelle. La posture de l’Enfant sauvage est claire : il attend que l’on réponde à sa requête ! Ayant rapidement enfilé culottes de velours et chemises, le cul de pat’ et son C.P. sortent de la tente, laissant les quatre autres choucas à demi éveillés s’interroger sur cette subite désertion... Le reste de la patrouille, encore dans la nébuleuse de ses rêves, va entendre un semblant de « conversation » - en fait, seules les voix du C.P. et du cul de pat’ parviennent du dehors. Cependant, on comprend aisément que les deux scouts « parlent » avec quelqu’un. Mais qui ? D’abord, le liturgiste Panthère suppose qu’il s’agit de l’aumônier ; Wapiti envisage Gustave Darbousset et les deux autres n’ont aucun avis. Quatre têtes, les unes au-dessus des autres, vont surgir de la tente dans l’ouverture de la porte : quatre visages éberlués qui découvrent un étonnant tableau, aux jolies teintes mordorées grâce au soleil levant.

 

 

Un magnifique garçon, à la peau foncée par le soleil de la garrigue, très mince et musclé, bien droit, enrobé d'une saine fierté, se tient debout avec le C.P. et le cul de pat’, semblant communiquer dans un silencieux face-à-face... Le garçon du cabanon des Vignes a une aura énigmatique mais rassurante. En un éclair, les quatre choucas désormais suffisamment lucides comprennent qu’Arthur est venu « en visite » non hostile et que C.P. et cul de pat’ tentent d’amorcer un dialogue. Mouche évoque à voix basse une hypothèse peu amène : « Qu’est-ce qu’il est encore venu voler ? ». Wapiti et Renard lui font les gros yeux ; conscient d'avoir commis une indélicatesse, le benjamin s'en pince les lèvres. Renard espère sans trop y croire : « Il a peut-être ramené ma pèlerine ! ».   

 

 

Tous les Choucas sont maintenant rassemblés devant la tente, formant une grappe de garçons ébouriffés, aux chemises mal boutonnées et débordant des ceinturons, clignant des yeux face à l’incandescence qui irradie le ciel à l’ouest de la garrigue, l’enfant sauvage les toisant tour à tour de ses yeux insondables comme un abîme profond. Que veut-il ? Que vient-il chercher ? Le C.P. se fait naturellement le porte-parole de sa patrouille : « Tu es le bienvenu chez nous ! Je suis content..., (se reprenant) nous sommes contents de te revoir et de ce que tu reviennes à notre camp ! ». Aigle lui tend la main mais le garçon de la garrigue ne la saisit pas. Qu’à cela ne tienne ! Manifestement, l’enfant sauvage veut le contact mais non les poignées de mains. Le C.P. ne veut pas gâcher cette opportunité inespérée de sympathiser avec Arthur ; l’enfant sauvage les sollicite pour un motif qui ne tardera pas à être révélé. Le C.P. fait les présentations : « Wapiti, mon second ! ...Enfin, c’est ainsi que l’on dit chez nous les scouts, pour désigner l’adjoint du chef de patrouille.  Salut Arthur ! » tente Wapiti Têtu en lui offrant sa grosse « paluche ». Trois secondes s’écoulent où chacun guette la réaction du visiteur ; Arthur fixe la main du second, hésite puis lui la serre, mollement, son visage affichant ce que Wapiti prend pour de la reconnaissance - assurément, Arthur a reconnu le scout infirmier qui lui a aspergé le visage d’eau fraîche et l’a veillé dans le kraal. Le C.P. se mord la lèvre inférieure, un peu vexé et jaloux de ne pas avoir eu droit à cette marque amicale qu’il appelait de ses vœux. Son second le devine qui, cédant à ses habitudes taquines, esquisse un sourire éloquent en lançant un clin d’œil amusé au chef « déchu ». « Furet ! –  Bonjour ! » (main tendue, même hésitation, même succès pour Rémi qui a été son premier secouriste). Les présentations se poursuivent : Mouche, Panthère, Renard... Ces trois derniers ont les honneurs de la poignée de mains de l'enfant sauvage mais il ne s’agit que d’un effleurement réservé. Au fond, on comprend que seuls l’infirmier de la patrouille et son « sauveur » de l’aven du Furet ne sont plus tout-à-fait des étrangers pour le garçon de la garrigue. « Tu veux nous parler ? ». L’enfant sauvage ne dit rien. Il tourne la tête vers l’ouest comme pour signifier « C’est là-bas, ...ce qui est là-bas qui m’intéresse ». Mouche, se souvenant de sa qualité de « cuisinier en second », a une idée reçue comme lumineuse par ses frères scouts : « Et si on se préparait un succulent PDDM ? ».

 

 

« Tu vas manger le petit déjeuner avec nous ? propose le C.P. au singulier visiteur. – Tu verras, je suis le roi du chocolat ! » proclame Mouche. Rémi et Panthère se pressent à rassembler le bois ; branches et buches entreposée en bordure de clairière sont très sèches  car il n'y a pas d’humidité nocturne ces jours-ci. L’assistant cuisinier touille son chocolat, ayant « mouillé » le Van Houten avec un fond d’eau (« L’eau fait mieux que le lait pour la base ! » a toujours défendu le maître-chocolatier). Renard a ramené la grosse miche de pain du marabout, toujours soigneusement enveloppée dans un torchon pour sa conservation et Wapiti a été chercher le  lait et le beurre dans la « glacière ». Brusquement et sans façon, l’enfant sauvage se substitue au cul de pat’ et à Panthère pour préparer le feu. Les scouts s’effacent, heureux de voir leur visiteur s’impliquer dans cette belle activité ! Furet et Panthère se regardent avec un franc sourire de satisfaction. Le C.P.,  surpris par l'heureuse évolution de la situation pense : « Toujours muet, le Arthur, mais pas inactif pour autant ! ». Avec une habileté qui fait l’admiration des scouts de Saint-Ange, pourtant aguerris à l’allumage des feux, le garçon de la garrigue a édifié la pyramide en un temps record, répartissant judicieusement les branchettes puis les tiges plus épaisses puis les petites buches. Panthère, qui s’est empressé d’apporter une feuille de journal du kraal, se voit refuser son papier. Arthur va-t-il allumer le feu sans papier ? Les choucas font cercle... D’un fond de poche de sa culotte de toile épaisse, usée, déchirée et mal reprisée, l’enfant sauvage tire un « trésor » : une petite touffe d’étoupe dont on comprend qu’il va l’utiliser comme boutefeu ! Mais alors, il possède aussi...

 

 

« Il a un silex... – ...Et de la pyrite ! –  Non, c’est une marcassite ! corrige Renard avec son ton doctoral. La pyrite est jaunâtre, ça, c’est de la marcassite. Tu vois bien, ce caillou est gris... ». Accroupi, l’enfant sauvage dépose un peu d’étoupe à la base de sa pyramide, tape énergiquement l'une contre l'autre les deux pierres complémentaires faiseuses d’étincelles en les mettant en contact avec la fibre. L’opération semble délicate, fastidieuse mais le garçon est sûr de lui ; il ne prête pas attention aux scouts qui l’observent, comme s'il était seul dans « sa » garrigue. Les coups de silex sur la marcassite claquent avec caractère, un son inimitable, magique. Les étincelles jaillissent, jetant leur gerbe sur l’étoupe à demi enfouie sur le socle de la pyramide de bois et le frottement provoque l’agréable odeur de silex brûlé qui vient titiller les narines des choucas avides de gestes « de survie ». Au centre de la clairière du Lion, entre les rochers mordus par le soleil en réveil, six garçons silencieux admirent, presque religieusement, le savoir-faire d’un petit indien au cœur de leur forêt vierge. Le bruit sec des heurts des deux précieux cailloux, composants du plus vieux briquet de l’humanité, sont renvoyés en écho par la muraille aux choucas et semblent emplir tout l’espace du camp ! Les corvidés mécontents s’embrouillent dans un vol désordonné au-dessus de la clairière et poussent leur cri de guerre.

 

 

Aspergée d’étincelles, l’étoupe s’embrase enfin, libérant des flammes vives et conquérantes. Les choucas se regardent, les visages eux-aussi enflammés... d’admiration ! L’enfant sauvage ne fanfaronne pas, réservant ses yeux noirs à l’embrasement de son œuvre, offrant sa peau salie aux couleurs chatoyantes du feu de bois naissant et crépitant. Rémi, situé de l’autre côté du foyer, peut voir de face la tête du garçon sauvage, maître de la garrigue et du Feu ; la lumière des flammes, qui s’enflent rapidement au milieu du foyer de pierres, projettent des éclats de brillance sur l’épaisse chevelure de jais et les deux grosses perles noires qui ornent le bas du front scintillent comme les yeux d’un sorcier de bande dessinée...

 

 

Mouche a terminé le mélange onctueux de son cacao. Il faut maintenant poser la marmite en fer blanc (mais dont l’extérieur est aussi noir que les cheveux d’Arthur) sur le bord de l’âtre ; deux grosses buches la soutiendront d’ici peu quand le feu « aura bien pris ». Nul doute que ce foyer ardent fera bouillir le lait du PDDM en moins de quinze minutes. Renard découpe des tranches de pain et les dépose sur une pierre plate tandis que Mouche entreprend de les beurrer. Le C.P. rompt le silence : « Merci Arthur, t’es un sacré type pour allumer un feu ! Tu nous apprendras le coup de main ? ». Obtenir des gerbes d’étincelles en frottant silex et pyrite (ou marcassite, me souffle Renard) n’est point chose aisée pas plus qu'enflammer une étoupe ou de l’amadou au moyen d’un briquet préhistorique ! A Baume Étrange*, Mouche et Wapiti s’y étaient essayés avec des silex trouvés sur le site de fouilles de M. H. (Arsène) mais, ne disposant pas de cailloux riches en sulfure de fer, ils avaient bien amusé la patrouille et Arsène avec leurs tentatives infructueuses – tout au plus avaient-il obtenu quelques ridicules étincelles « froides », inaptes au service, en frictionnant chacun deux silex taillés du paléolithique supérieur final ! Wapiti sort d’une poche de sa culotte le briquet à amadou de l'aïeul, le présente à Arthur. « C’était à mon grand-père ! Il a fait la guerre de Quatorze avec... ». Arthur s’en saisit, l’observe, fait fonctionner la molette. « Au fait... ! On a quelque chose pour toi ! ». Se ravisant, le second interroge le C.P. du regard : est-ce bien le moment ? Aigle acquiesce.  Wapiti, laissant son antique briquet à l’enfant sauvage, court au kraal.

 

 

Il en revient aussi promptement avec l’objet découvert dans l’aven du Lapin. « Tiens ! » fait-il en le tendant au garçon du cabanon des Vignes. Arthur lui arrache d'instinct l'objet des doigts, reconnaît le briquet à amadou du braconnier Grégoire...

 

 

A suivre...

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ARTHUR 2.jpg

Arthur vu par Rémi Furet Rêveur (avec l'aimable autorisation de l'auteur)

 

 

 

Lexique

 

 

 

Etoupe : fibres de chanvre ou de lin facilement inflammables

Amadou : champignon parasite de certains arbres, dont le matériau spongieux a le même usage que l'étoupe. Il était utilisé par les hommes préhistoriques

Pyrite et marcassite : espèces minérales composées de disulfure de fer. De petits cristaux se détachent par frottement et s'enflamment (étincelles)

 

 

 

Références

 

 

 

*  Dans la première aventure des choucas :   Les Disparus de Baume Étrange

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



08/03/2019
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