Le sang du foulard

Le sang du foulard

Le Squelette de l'aven - Episode 38

Roman feuilleton inédit de Gérard Foissotte © 2018

L'épisode précédent est sur ce lien

Avertissement : les aventures de la patrouille des Choucas se déroulent avant 1962

 

 

A Paul-Jacques Bonzon et à ses Six compagnons

qui m'ont mis sur la piste de vraies aventures

 

...et à mon fils !

 

 

 

 

Une veillée

pas comme les autres

 

 

« Et les lapins ? » s’inquiéta le cuisinier en second, face à Rémi et Panthère qui était de corvée de vaisselle. Mouche revenait du marabout où il avait fait l’inventaire des provisions sous la tutelle de Renard. A l’écart, sur un coin de pelouse, Aigle devisait avec Hibou et Wapiti à propos de l’organisation de l’exhumation. Les deux « pandores » s’en étaient retournés à Bourg-Saint-Andéol, pour faire leur « rapport » suite à la rencontre avec les scouts, consigner leur témoignage et mentionner l’esquisse du « sauvetage » en perspective ou plutôt de la remontée du corps. L'abbé Pradel s'en était risquer une visite « non annoncée » à la ferme des Grands Cades. Arthur s’était éloigné du camp pour s’isoler dans la garrigue… A propos du gibier qui gisait dans le cellier souterrain de la patrouille, « J’y pensais ! » confia Rémi. Le moment n’était peut-être pas aux « petits plats mijotés » et, de ce fait, Mouche et Furet avaient hésité à évoquer leurs préoccupations culinaires. « Je mettrai le lapin à mariner ce soir… annonça Mouche, avant même d’obtenir l’assentiment du maître queux. – Et on pourrait faire le lièvre à la broche pour le dîner ? suggéra Renard. Il y aura du monde… ». Le projet n’était pas sot : on attendait que les opérations d’exhumations commencent en fin d’après-midi ; ravitailler les « sauveteurs » étaient un bon plan – en tout cas, une « bonne action » ! Hibou Paisible, qui fumait nonchalamment sa bouffarde, assis à l’orée des bois, fut sollicité pour aller acheter du vin rouge à La Soupine – pour la marinade et arroser le repas du soir. « Bonne idée ! » fit Jacques Maurice.  « Si tu peux aussi avoir des feuilles de laurier-sauce, et des oignons, et de l’ail…, tu as oublié l’ail à l’épicerie ! …Et du fromage, achète des tommes ! ».

 

 

Peu après cinq heures, deux spéléos de Saint-Remèze arrêtaient leur voiture à proximité du dolmen ; ils klaxonnèrent pour se manifester, ce qui eut pour effet de leur amener un guide, en l’occurrence le petit Mouche. La désobstruction était achevée et les scouts spéléos avaient perfectionné l’équipement du « glacis » en doublant la main courante. Arthur, ayant voulu descendre auprès de son père, veillait en solitaire la dépouille. Rien ne pouvait être entrepris sans l’aval des autorités ; on attendait donc le retour des gendarmes. Les spéléologues ardéchois vérifièrent et approuvèrent l’équipement du puits ; le train d’échelles et la corde pour le « rappel » (le terme, bien qu’impropre, faisait partie du lexique des « sondeurs d’abîmes ») se trouvaient en bonne place et les deux Ardéchois en félicitèrent la patrouille du Choucas. On échangea quelques opinions quant aux espoirs de « continuation » du grand méandre. Sous terre, la genèse des cavités, issue de phénomènes géologiques complexes, soumise à la « tectonique » tout autant qu’aux lois de l’érosion et de la corrosion, engendre des paysages aussi variés que trompeurs ; l’amorce d’un couloir de premier abord géant peut « donner » sur un méandre rapidement exigu et impénétrable, une étroite chatière au bout d’une salle modeste peut défendre une galerie où logerait une cathédrale ou une ligne de chemin de fer ! Quoi qu’il en fût, l’heure était à l’exhumation des restes du braconnier et de son chien et non à l’exploration. Mouche suggérait que l’on baptisât la salle au fond du puits « salle Grégoire » ; la proposition fut adoptée à l’unanimité. Quant à l’aven, il deviendrait « l'aven du Braconnier ». Le benjamin, qui n’était jamais en reste pour trouver des noms, exprima l’idée de nommer le méandre « méandre d’Arthur » … C’est que Mouche voulait croire aux « suites » du couloir mystérieux ! Le méandre devait nécessairement, selon lui, être un passage « royal », un chemin d’accès à quelque somptueux « réseau » que la patrouille aurait l’honneur d’explorer en « première » ! « Et si ça queute, objecta Wapiti têtu, ça serait pas très gratifiant pour le petit Arthur ! ». Mouche haussa les épaules, attristé d’être contré par un Wapiti « rabat-joie » ! Il fit « sa » moue.

 

 

De retour au camp, toujours pas de maréchaussée ni de médecin légiste… L’abbé Pradel a été transporté à Bidon par Jacques Maurice, sa bicyclette débordant du coffre, pour des tâches paroissiales - avec l'intention de téléphoner aux gendarmes à propos de son intervention auprès du couple des Grands Cades ; on apprend que le maréchal des logis-chef, retenu sur une opération de police, dépêchera son collègue « qui n’a pas le vertige », que le père Regourdol est fixé à Bourg-Saint-Andéol suite au décès d’un paroissien auquel il venait de donner les derniers sacrements, que les deux spéléologues de Bourg pressentis pour l’exhumation sont appelés pour participer à des secours dans un autre aven du département – un spéléo blessé à moins soixante-dix, derrière une chatière. Le « légiste » de Privas ne peut se libérer, d’astreinte sur une autopsie urgente ; un médecin généraliste de Chomérac (à une heure de route), régulièrement appelé sur des secours spéléologiques, a été mandaté pour faire le constat d’usage quant à l’état du cadavre. Gendarme et médecin, avec un renfort de deux sapeurs-pompiers, sont annoncés pour après vingt-et-une heure. L’expédition se fera donc « en nocturne ». La cavité étant prête et les choucas aussi, on décide de profiter de ce contretemps pour se restaurer copieusement, ce qui est une sage précaution pour engranger des forces avant de se donner à la mission d’extraction des corps (j'ai bien dit 'des', car n’oublions pas le chien). Au fond, la patrouille n’est pas mécontente de devoir effectuer cette délicate opération en « petit comité », car les scouts spéléologues de Saint-Ange-sur-Rhône avaient une secrète envie de mener à bien cette « affaire » entre eux et avec le fils du braconnier… C’est une mission qui n’est pas plaisante assurément, mais c’est l’aboutissement de bien des péripéties directement engendrées par leur camp d’été. Au demeurant, et l’attitude des « autorités » le confirment, cet épilogue macabre ne revêt pas un caractère d’urgence et ne nécessite aucune précipitation.

 

 

« Faisons rôtir le lièvre ! » s’écrie Mouche. La décision n’admet aucune contradiction ! Quelques garçons vont cueillir du bois mort et Arthur prépare le feu. Wapiti descend prestement dans l’aven du squelette pour en remonter le gibier, en opposition et assuré par Panthère ; il convient d'embrocher la plus grosse pièce, c'est donc le lièvre qui régalera les convives et le lapin qui sera sacrifié à la marinade. La « glacière » a été remise en service grâce au pragmatisme de Hibou Paisible, lequel a pensé a acheter des pains de glace ; « Ça sera impeccable pour y conserver mon civet ! » jugea le cuisinier en second. Un grand « bachat » de pommes de terre sautées accompagnera le gibier. Arthur a écorché les bêtes à fourrure avec un coup de main stupéfiant - et sous les regards un peu dégoûtés des garçons de la ville (Wapiti, fils de paysan Ardéchois, nullement impressionné, a complimenté la dextérité de l'enfant du cabanon des Vignes). Les deux spéléologues de Saint-Remèze, assis en tailleur en bout de clairière, fument une cigarette en conversant discrètement. Avec le crépuscule, le vent est tombé et c’est un magnifique « feu de camp » qui allume la clairière du Lion. Une broche de fortune est fabriquée par Hibou Paisible, qui permet de commencer la cuisson du lièvre, en bordure de feu, en attendant les braises ardentes. Trois choucas épluchent les patates, un quatrième les rincent puis les débitent en rondelles, un cinquième monte un fond d’huile en température dans la grande poêle en fonte. Le disque lunaire, dans toute sa rondeur, ne manque pas le rendez-vous, livrant ses ombres noires de feuillages à même le sol sur un côté de la clairière. Les choucas de la muraille calcaire sont dans leurs niches, insensibles aux préparatifs du festin qui se préparent dans la bonne humeur habituelle. La soirée est tiède et on a soif. La sobriété doit être de rigueur avant l'expédition et c'est avec parcimonie que l'on verse le vin rouge des Darbousset dans les gobelets en fer battu étamé ou aluminium - en préliminaire au dîner. On trinque avec les deux spéléos locaux.

 

 

La patrouille est animée d'une vitalité hors du commun pour un début de soirée ; la fatigue musculaire, les genoux, les bras, le dos, les corps griffés ou écorchés portent les stigmates de la désobstruction mais l'action de cette nuit à venir, par sa nature et avec l'empreinte des drames qui l'ont précédée, en gomme les effets. Tandis que viande et tubercules cuisent dans le crépitement des braises, développant de délicieux parfums (Mouche et Renard ont généreusement piqué le gibier de branchettes de thym et de romarin et assaisonné pareillement les patates aux arômes de la garrigue), Arthur, spontanément, se propose à la fonction de conteur : « Je vais vous raconter comment s'est passé le dernier jour avec mon père... Si ça vous intéresse? ». L'inflexion de sa voix a été toute d'humilité - comme s'il craignait de faire une proposition inopportune. Un silence religieux s'installe dans la clairière du Lion. Les scouts croisent leurs regards, exprimant instinctivement leur vive satisfaction d'être jugés dignes d'entendre les confidences de l'Enfant Sauvage. Jusque-là, le fils du braconnier Grégoire a été peu prolixe, taisant son histoire personnelle, occultant tout récit relatif à son enfance meurtrie et à cette maudite journée d'octobre, à cet affreux automne de ses huit ans... Les spéléologues de Saint-Remèze baissent le front, la mémoire encore imprégnée des journées de recherche auxquelles ils ont participé, six ans plus tôt, dans cette même garrigue. Rémi me confiera plus tard qu'il observait comme une gêne chez les deux Saint-Remèziens, probablement habités par un sentiment de culpabilité dû à l'échec de leurs recherches (l'affaire du braconnier Grégoire marquera la population du pays bien des années encore).

 

 

C'est cette narration autour du feu de camp, pendant l'exceptionnelle veillée de ce dernier samedi de juillet, que Rémi, les jours suivants, transcrira presque mot à mot sur son journal personnel. Ce sont les notes qui m'ont permis, cher lecteur, de reconstituer (le plus exactement possible) le film des évènements du jour de la disparition du braconnier, film que je relate plus haut - nourri et enrichi des révélations de l'abbé Pradel.*  

 

 

La grosse voiture d’Arsène H. vient buter sur une pierre acérée en limite de clairière, après avoir balayé de ses deux phares jaunes les ornières du chemin presque effacé depuis l’abandon du pâturage par les Darbousset. M. H. arrête brutalement son véhicule, s’en extrait en maugréant : « (Juron !) J’espère que je n’ai pas cassé mon carter d’huile ! ». Quelques scouts vont l’accueillir et le rassurer : Aigle, couché sur le ventre, a éclairé avec une torche les dessous de l’auto ; le C.P. est formel, la pierre n’a pas cabossé ou fendu une protection de la mécanique. Rémi retire le caillou de dessous le châssis et l’archéologue avance sa vieille limousine plus près des tentes. « Il y a bien du monde, ici ! » s’étonne M. H., qui ignore la macabre découverte de l'avant-veille et l'existence de l'Enfant Sauvage. Le C.P. évoque l’exhumation, l’affaire du braconnier, lui présente Arthur puis les deux spéléos de Saint-Remèze. Toutes les mains sont serrées. Wapiti se préoccupe de leur nouvel hôte : « Vous avez faim, Arsène ? – Il y a un délicieux lièvre rôti à la broche ! précise Mouche avec force séduction.  Et c'est Arthur qui l'a capturé ! » souligne Furet. Grand sourire ravi de l’archéologue ; le cercle s’ouvre à lui autour du feu de camp, ranimé de hautes flammes après la cuisson sur braises. M. H. ne connaissait pas la clairière du Lion, qu’il qualifie de « superbe ». Mouche, qui ne perd pas le Nord, pose la question (inévitable) qui le taraude depuis cinq jours : « Vous croyez que c’est un vase à eau de quatre mille ans ? ».

 

 

 

De nombreuses flammes d’acétylène brillent à l’entrée de l’aven du Lapin – pardon, de l’aven du Braconnier, et des silhouettes sombres, combinaisons bleues ou marron aux teintes affadies par la nuit mais qui accrochent les rayons de lune, s’affairent au pied de la barrière rocheuse. Une lampe à pétrole est posée sur des pierres, léchant la paroi calcaire de sa lumière mordorée. L’effectif du « sauvetage » est au complet : deux sapeurs-pompiers, un gendarme, le médecin de Chomérac, les deux spéléologues du pays et les scouts de Saint-Ange. Naturellement, Arthur est de la partie. Gustave Darbousset et son père sont présents sur les lieux, par curiosité mais aussi pour se rendre utiles en cas de besoin. Arsène H. assistera à l’exhumation en simple spectateur. Le gendarme donne ses ordres : il descendra à la suite d’Aigle et de Furet, d’Arthur, sera rejoint par le médecin et les deux pompiers qui empaquèteront les corps dans des bâches ; puis médecin, gendarme et pompiers remonteront et les spéléos ardéchois demeurés sur le « glacis » prêteront main forte pour haler les dépouilles. Durant cette opération, Arthur puis Aigle ou Furet, successivement, feront l’ascension sur l’échelle, chacun guidant les corps qui suivront une verticale parallèle à la leur. La dépouille de Grégoire sera extraite en premier, accompagnée sur l’échelle par son fils (sur la demande insistante de celui-ci). Tout en haut, les autres choucas se chargeront d'assurer. « Le treuil ne sera pas nécessaire ! » déclare un pompier. Penché tout au bord du gouffre, le jeune homme, sapeur-pompier volontaire de Bourg-Saint-Andéol, estime inutile de fixer l’appareil de levage pour l’extraction du corps. Une poulie associée à des mousquetons, accrochée à une massive stalagmite, permettra le mouvement ascendant de la corde lestée de son fardeau, tandis que le coéquipier juché sur le train d’échelles l’accompagnera. Depuis l'intérieur de la cavité, à genoux, Jacques Maurice commence à « nettoyer » l’orifice de la grotte en en dégageant le sol, usant de la broche pour évider le passage ; la consigne est stricte : il faut conserver le corps en l’état, tel que figé dans sa posture encombrante, emballé dans le linceul de toile rigide. Il doit arriver « intact » pour une autopsie à la morgue de l’hôpital de Privas. On prépare la poulie, Arthur « passe son rappel », on encorde le gendarme (qui descendra à l'échelle). Toute cette agitation bruyante et bavarde emplit la cavité d’un tumulte étrange, auquel l’acoustique étouffée de la grotte donne une tonalité irréaliste. Les flammes des acétylène, qui coiffent comme des feux follets les têtes des « sauveteurs », s’entrecroisent dans un ballet incessant sur cette scène de théâtre minérale. A l’extérieur, Arsène s’en est allé chercher un réchaud à alcool pour préparer du thé ; « Ramenez aussi des biscuits et du chocolat, s’il vous plaît ! Vous en trouverez dans le marabout… ». Mouche a passé la tête dans le porche exigu pour crier sa requête à M. H.

 

 

La lumière blafarde de la lune a étendu un linceul sinistre sur la garrigue, substituant à son féérique paysage des autres soirs une morne parure de circonstance…

 

 

A suivre...

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Lexique

 

Pandore : gendarme (expression comique créée par un chansonnier du XIXème siècle)

Fer battu étamé : une couche de métal ou d'alliage est déposée sur le fer pour empêcher l'oxydation

Tectonique : science de la structure et des mouvements et déformations de l'écorce terrestre (lithosphère)

 

 

Références

 

* Récit contenu dans les chapitres 24 à 26

 

 

 

 

 

 

 



12/06/2019
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